Algérie : l’orge déborde, la propagande aussi

16 juin 2026
9 min de lecture|1 763 mots

La récolte d’orge de 2026 est présentée comme exceptionnelle. Dans les champs, les images sont spectaculaires : moissonneuses en mouvement, remorques chargées, files devant les CCLS, silos sous pression. Le pouvoir adore ces scènes. Elles lui permettent de fabriquer un récit simple : l’Algérie produirait enfin, l’État aurait planifié, la souveraineté alimentaire serait en marche.

Mais les chiffres racontent une histoire moins glorieuse.

Le 14 mai 2026, l’APS a rapporté une déclaration du ministre de l’Agriculture, Yacine El-Mahdi Oualid, annonçant une « moisson record de céréales », notamment de blé dur, pour la saison agricole 2025-2026. Une déclaration ministérielle n’est pas une statistique consolidée. Elle relève de l’annonce politique, non du bilan vérifié. À ce jour, les données publiques disponibles ne permettent pas d’affirmer, de manière indépendante, que l’Algérie dispose d’un excédent structurel d’orge exportable.

C’est ici que commence le mensonge par amplification. Une bonne campagne agricole devient, dans le langage du régime, une victoire historique. Une récolte abondante devient une preuve de souveraineté. Quelques silos remplis deviennent le symbole d’un pays libéré de la dépendance. Or l’Algérie reste massivement importatrice de céréales et d’aliments de bétail.

Les données de l’USDA/FAS, le service agricole extérieur du département américain de l’Agriculture, sont plus prudentes que la communication officielle. Dans son rapport annuel publié en mars 2025, l’USDA prévoyait pour la campagne 2025/2026 une production algérienne d’orge de 1,2 million de tonnes. Dans une mise à jour de juin 2025, cette prévision a été légèrement relevée à 1,35 million de tonnes, les pluies ayant été plus favorables dans certaines zones productrices d’orge. Mais le même rapport précisait que le ministère algérien de l’Agriculture n’avait pas publié de prévisions nationales détaillées pour le blé et l’orge. Autrement dit : le discours officiel parle de record, mais la donnée consolidée manque.

Même le chiffre repris par l’APS en novembre 2025 — une production d’orge avoisinant 1,2 million de tonnes pour la saison 2024/2025, plaçant l’Algérie au deuxième rang arabe et africain — ne prouve pas l’existence d’un excédent exportable en 2026. Il confirme seulement que l’orge occupe une place importante dans la céréaliculture algérienne. Il ne dit rien sur l’équilibre réel entre production, consommation, collecte, stockage, besoins de l’élevage et importations.

Car c’est là que le récit officiel se fissure.

En février 2026, l’Algérie a acheté 200 000 tonnes d’orge fourragère sur le marché international, selon des commerçants européens cités par Reuters. Un pays réellement excédentaire en orge n’importe pas, quelques mois avant de célébrer une récolte miraculeuse, de telles quantités destinées à l’alimentation animale. Cette importation n’est pas un détail : elle révèle la tension permanente entre la demande des éleveurs, les capacités de production locale, les stocks disponibles et la gestion opaque de l’OAIC.

Le maïs confirme la même dépendance. Fin décembre 2025, l’ONAB a programmé l’importation de 1,15 million de tonnes supplémentaires de maïs jusqu’à février 2026 pour répondre à la demande du marché national. La FAO estime, de son côté, que les besoins d’importation céréalière de l’Algérie pour la campagne 2025/2026 atteignent 14,6 millions de tonnes, dont 5 millions de tonnes de maïs, tirées notamment par les besoins de la filière avicole.

Voilà donc le véritable tableau : le pouvoir célèbre l’orge, mais importe l’orge ; il parle de souveraineté, mais importe le maïs ; il promet l’autosuffisance, mais dépend encore des marchés mondiaux ; il annonce des records, mais ne publie pas les données qui permettraient de les vérifier.

La comparaison avec 2010 est instructive. Cette année-là, l’Algérie avait exporté 100 000 quintaux d’orge vers la Tunisie. L’opération, partie du port d’Alger, avait été présentée comme la première du genre depuis 43 ans. Seize ans plus tard, le même mirage réapparaît : exporter l’orge pour prouver que le pays a changé de statut. Mais exporter ponctuellement n’est pas conquérir la souveraineté. Une cargaison ne fait pas une stratégie. Un épisode ne fait pas une filière.

L’orge algérienne est d’abord nécessaire à l’intérieur du pays. Elle nourrit les moutons, soutient l’élevage ovin, entre dans les circuits de l’aliment de bétail et peut partiellement remplacer le maïs importé dans certaines formulations avicoles. Des travaux de l’ITELV ont montré la possibilité d’incorporer l’orge dans l’alimentation du poulet de chair à des taux de 20 % à 25 % selon les phases d’élevage. Cette piste mérite une vraie politique industrielle et agronomique : formulation des aliments, contractualisation avec les éleveurs, soutien aux transformateurs, logistique, qualité, recherche appliquée.

Mais la caste militaro-bureaucratique ne pense pas en filières. Elle pense en injonctions.

Depuis la loi de finances complémentaire de 2022, les céréaliculteurs sont tenus de livrer leurs récoltes de blé et d’orge aux CCLS. L’État ne se contente pas d’organiser le marché : il le verrouille. Il fixe les prix, encadre les livraisons, contrôle les circuits, puis s’étonne de voir prospérer l’informel. En 2022, le prix d’achat de l’orge par l’OAIC a été relevé de 2 500 à 3 400 DA le quintal. Des « couloirs verts » ont été créés pour éviter aux agriculteurs des attentes interminables devant les points de collecte. Ces mesures ont amélioré la collecte, mais elles disent aussi l’état réel du système : pour qu’un producteur livre normalement sa récolte, il faut lui promettre un coupe-file, un prix administré et un guichet simplifié.

Le problème n’est donc pas l’agriculteur algérien. Le problème est l’État qui l’étouffe.

Dans un pays normal, une bonne récolte ouvrirait un débat sérieux : combien a-t-on produit exactement ? combien a été collecté ? combien reste chez les agriculteurs ? combien va à l’élevage ? combien faut-il stocker ? quelle part peut remplacer des importations ? existe-t-il un excédent exportable sans fragiliser le marché intérieur ? En Algérie, le débat est remplacé par le communiqué. La donnée est remplacée par la formule. La planification est remplacée par la mise en scène.

La récolte d’orge de 2026 peut être une bonne nouvelle. Mais elle ne doit pas servir de rideau de fumée. Elle ne prouve ni l’autosuffisance, ni la fin des importations, ni la rationalité du modèle agricole. Elle prouve seulement qu’un pays doté de terres, d’agriculteurs, de savoir-faire et de capacités de production peut obtenir de bons résultats lorsque la météo, les prix et la mobilisation logistique s’alignent.

La question de l’exportation doit donc être posée avec rigueur. Exporter quoi ? Combien ? Sur quelle base statistique ? Après couverture de quels besoins intérieurs ? Avec quelle transparence sur les stocks ? Et au profit de qui ? Tant que ces questions restent sans réponse, parler d’exportation relève davantage de la propagande que de l’économie.

L’Algérie ne manque pas seulement d’orge. Elle manque de vérité publique. Elle manque d’institutions capables de publier des chiffres fiables, de reconnaître les dépendances, de corriger les échecs, de libérer les producteurs et de construire des filières. Elle manque d’un État stratège ; elle subit un État de contrôle.

Les silos peuvent déborder une saison. La dépendance, elle, demeure. Et c’est précisément ce que la caste militaro-bureaucratique veut cacher derrière les images dorées de la moisson.

Khaled Boulaziz

Sources utilisées pour les chiffres

L’annonce d’une « moisson record » vient de l’APS, qui rapporte une déclaration du ministre de l’Agriculture du 14 mai 2026 ; ce n’est donc pas un bilan statistique final. (APS)

L’APS a aussi repris le chiffre d’environ 1,2 million de tonnes d’orge pour la saison 2024/2025, attribué à l’USDA, avec un classement de l’Algérie au 2e rang arabe et africain. (APS)

Le rapport USDA/FAS de mars 2025 prévoyait 1,2 million de tonnes d’orge pour 2025/2026 et précisait que le ministère algérien n’avait pas publié de chiffres détaillés récents de production ni de prévisions nationales complètes.

La mise à jour USDA/FAS de juin 2025 relevait la prévision d’orge à 1,35 million de tonnes, tout en indiquant que les volumes de récolte devraient rester proches de la saison précédente et que le ministère n’avait pas publié de prévision nationale agrégée blé/orge.

La FAO estime la production céréalière algérienne 2025 à 4,2 millions de tonnes, mais prévoit des besoins d’importation céréalière de 14,6 millions de tonnes pour 2025/2026, dont 5 millions de tonnes de maïs. (FAOHome)

L’achat de 200 000 tonnes d’orge fourragère par l’OAIC en février 2026 est rapporté par Algerie Eco sur la base de Reuters. (Algerie Eco)

L’importation supplémentaire de 1,15 million de tonnes de maïs par l’ONAB jusqu’à février 2026 est rapportée par l’APS. (APS)

L’exportation de 100 000 quintaux d’orge vers la Tunisie en 2010, présentée comme la première depuis 43 ans, est documentée par La Tribune Algérie. (LTA Presse)

L’obligation faite aux céréaliculteurs de livrer blé et orge aux CCLS découle de la LFC 2022, selon un communiqué du ministère repris par El Moudjahid. (El Moudjahid)

Le relèvement du prix d’achat de l’orge de 2 500 à 3 400 DA/quintal est documenté par Algerie Eco et par les articles reprenant le décret de 2022. (Algerie Eco)

Les « couloirs verts » pour accélérer les livraisons d’orge aux CCLS, avec l’objectif de réduire les attentes pouvant aller jusqu’à 48 heures, sont documentés par TSA. (TSA)

Les travaux sur la substitution partielle du maïs par l’orge dans l’alimentation du poulet de chair sont référencés par l’ITELV et par une brochure technique indiquant des taux d’incorporation de 20 % à 25 %. (itelv.dz)

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