Les avocats algériens du français, adeptes de Jules Ferry

13 août 2026
12 min de lecture|2 266 mots

Chaque progression de l’anglais dans l’école algérienne réveille les mêmes inquiétudes chez les défenseurs les plus ardents du français. Derrière la querelle linguistique se dessine pourtant une question plus profonde : pourquoi une partie des élites algériennes continue-t-elle de confondre ouverture au monde et fidélité à l’ancien centre colonial ? Les dirigeants de la Révolution chargés de l’action extérieure avaient, eux, compris très tôt que l’avenir de l’Algérie se jouerait aussi à Bandung, au Caire et à New York.

Le français n’est pas menacé en Algérie. Son monopole, peut-être.

La distinction permet de comprendre une bonne partie de l’agitation qui accompagne chaque décision destinée à renforcer l’anglais dans l’école, l’université ou certains secteurs de l’administration. Aussitôt surgissent les prophètes du déclassement. L’Algérie risquerait l’isolement scientifique, la rupture avec l’Afrique, l’affaiblissement de son université, voire une forme de provincialisation intellectuelle.

À écouter certains discours, quelques heures supplémentaires d’anglais dans les programmes scolaires suffiraient presque à couper le pays du monde.

L’argument serait recevable si le français était réellement en voie de disparition. Il ne l’est pas. Il demeure présent dans les entreprises, la médecine, l’université, une partie de l’administration, les médias, l’édition et les usages quotidiens. Des millions d’Algériens le parlent, le lisent ou l’utilisent dans leur vie professionnelle. Il appartient désormais, qu’on le veuille ou non, à l’histoire linguistique du pays.

Le problème commence ailleurs : lorsque la défense d’une langue devient la défense d’une position sociale, culturelle et symbolique.

Autrement dit, lorsque le français cesse d’être un outil pour devenir un certificat de modernité.

La langue qui distribuerait les brevets de civilisation

Une partie de l’élite francisante algérienne entretient depuis longtemps une équation étrange.

Le français serait la langue naturelle de la raison, de la science et de l’esprit critique. L’arabe resterait perpétuellement sommé de démontrer qu’il peut porter la modernité. L’éducation religieuse serait observée avec suspicion. L’anglais, lui, deviendrait acceptable tant qu’il ne menace pas réellement les positions acquises du français.

Ainsi se constitue une hiérarchie qui n’a plus grand-chose à voir avec la pédagogie.

La « langue de Voltaire » est convoquée comme un argument définitif, comme si Voltaire constituait un programme scolaire. On oppose Molière à El-Moutanabbi, les Lumières à la tradition arabe, la rationalité française à un univers culturel algérien présenté, par contraste, comme encombré de religion et de passé.

Ce partage est commode.

Il permet à ceux qui maîtrisent les codes culturels français de se présenter non comme les bénéficiaires d’une histoire particulière, mais comme les représentants naturels de l’universel.

Or l’universel n’a pas de langue officielle.

La science non plus.

Les centres de production du savoir se déplacent. Les langues dominantes changent. Le latin fut longtemps la langue savante de l’Europe. Le français occupa une place considérable dans la diplomatie, les lettres et la pensée. L’anglais domine désormais une grande partie de la recherche, des technologies, de l’informatique, des publications scientifiques et des échanges universitaires.

Prendre acte de cette réalité ne revient pas à déclarer la guerre au français.

Cela revient simplement à regarder le monde tel qu’il est.

Quand les révolutionnaires regardaient déjà au-delà de Paris

L’histoire algérienne rend la crispation actuelle plus surprenante encore.

Les dirigeants chargés de l’action extérieure pendant la Révolution avaient compris, dès les années 1950, qu’une cause enfermée dans le seul face-à-face avec la France resterait prisonnière du cadre défini par la puissance coloniale.

Il fallait donc sortir de Paris.

Sortir du débat franco-français.

Porter la question algérienne au Caire, à Bandung, à New York, en Asie, dans le monde arabe, devant les jeunes Etats issus de la décolonisation et, surtout, devant les Nations unies.

Hocine Aït Ahmed fut l’un des acteurs majeurs de cette stratégie.

Il participe à cette ouverture internationale de la cause algérienne, prend part à la dynamique de Bandung et représente le mouvement nationaliste dans les enceintes internationales. À New York, où le FLN installe son dispositif diplomatique, la bataille ne se livre évidemment plus seulement en français.

Le symbole est puissant.

Des Algériens privés d’Etat, combattant l’une des grandes puissances coloniales du temps, comprennent qu’ils doivent parler au monde dans les langues du monde.

Ils ne demandent pas si Bandung est francophone avant de s’y rendre.

Ils ne s’interrogent pas sur la compatibilité culturelle de New York avec l’identité algérienne.

Ils vont là où se trouvent les intérêts de la Révolution.

Voilà peut-être l’une des leçons les plus modernes laissées par cette génération : l’indépendance ne consiste pas à fermer les frontières. Elle consiste à multiplier les portes.

Ces responsables de l’action extérieure avaient une géographie intellectuelle qui débordait largement l’ancienne métropole. Leur Algérie était déjà africaine, arabe, méditerranéenne, asiatique par ses solidarités anticoloniales et internationale par sa diplomatie.

D’où une question que certains ténors algériens de la laïcité francisante devraient accepter sans s’offusquer : leur horizon est-il aujourd’hui aussi vaste que celui des révolutionnaires d’hier ?

Combien regardent réellement vers les universités américaines, britanniques ou asiatiques ?

Combien suivent directement les transformations scientifiques et technologiques produites en anglais ?

Combien continuent surtout de regarder le monde à travers les débats français, les médias français, les références françaises et les querelles françaises ?

Le paradoxe mérite attention.

Hocine Aït Ahmed regardait vers Bandung et New York alors que l’Algérie était encore colonisée.

Certains voudraient-ils, plus de six décennies après l’indépendance, convaincre les jeunes Algériens que Paris demeure leur fenêtre naturelle sur le monde ?

Jules Ferry, ou les deux visages de la République

Cette dépendance intellectuelle apparaît avec une particulière netteté lorsque certains défenseurs de la francophonie invoquent l’école républicaine française comme modèle absolu d’émancipation.

Le nom de Jules Ferry surgit alors presque naturellement.

En France, Ferry demeure l’une des grandes figures de l’école républicaine. Les lois de 1881 et 1882 ont installé la gratuité de l’enseignement primaire et renforcé l’obligation scolaire. Son nom est devenu indissociable d’un récit national : celui de l’école qui instruit, libère des déterminismes et fabrique des citoyens.

Mais Jules Ferry possède un autre visage.

Celui-là est moins souvent convoqué par ses admirateurs algériens.

En juillet 1885, devant la Chambre des députés, Ferry défend avec une remarquable franchise l’expansion coloniale. Il théorise une hiérarchie entre peuples et attribue aux nations qu’il considère « supérieures » des droits et des devoirs envers celles qu’il qualifie d’« inférieures ».

La formule choque aujourd’hui.

Elle n’était pourtant pas accidentelle. Elle exprimait la matrice intellectuelle d’un impérialisme qui prétendait apporter la civilisation aux peuples qu’il soumettait.

Le même homme pouvait donc défendre l’école émancipatrice en métropole et justifier l’entreprise coloniale à l’extérieur.

Cette contradiction ne peut être évacuée d’un revers de main.

Elle éclaire même une partie de l’histoire scolaire de l’Algérie coloniale.

Présenter Jules Ferry comme l’homme qui aurait tout simplement refusé l’école aux Algériens serait historiquement réducteur. Le système est plus complexe. Mais une réalité demeure : l’universalisme scolaire proclamé en métropole ne s’appliquait pas aux colonisés musulmans dans les mêmes conditions qu’aux citoyens français.

La République parlait d’égalité.

L’ordre colonial organisait l’inégalité.

Elle proclamait l’universel.

Mais l’universel s’arrêtait devant le statut de l’indigène.

Voilà pourquoi la fascination contemporaine pour Jules Ferry devrait s’accompagner d’un minimum de mémoire.

On peut admirer certaines réformes scolaires françaises sans transformer leur auteur en saint patron de l’émancipation algérienne.

L’homme de l’école gratuite fut aussi l’homme de la « mission civilisatrice ».

Les deux appartiennent à la même biographie.

La colonisation des imaginaires survit parfois aux armées

Personne ne prétend évidemment qu’un Algérien qui parle français serait un colonisé, encore moins un colonisateur.

Ce serait absurde.

Le problème est plus subtil.

La colonisation laisse derrière elle des institutions, des frontières, des habitudes, des élites, mais aussi des hiérarchies invisibles. Parmi elles, l’idée qu’une langue serait intrinsèquement plus apte qu’une autre à produire l’intelligence, la science ou la liberté.

C’est là que le débat algérien devient intéressant.

Lorsque certains expliquent que l’avenir de l’école serait menacé par le recul du français, de quoi parlent-ils exactement ?

De l’apprentissage d’une langue ?

Ou de la perte d’un statut ?

Pendant des décennies, la maîtrise du français a constitué en Algérie un capital social. Elle pouvait ouvrir l’accès à certains métiers, certains réseaux, certaines administrations et certains espaces médiatiques. Elle distinguait.

Ce capital n’a pas disparu.

Mais l’anglais vient modifier le marché.

Un jeune Algérien qui maîtrise aujourd’hui cette langue peut accéder directement à des cours du MIT ou de Stanford, lire des publications scientifiques internationales, suivre les transformations de l’intelligence artificielle, dialoguer avec des chercheurs en Inde, en Chine, en Corée, dans le Golfe ou aux Etats-Unis.

Il n’a plus nécessairement besoin de passer par la France.

Voilà peut-être ce qui change réellement.

Le français ne disparaît pas.

Il cesse d’être l’intermédiaire obligé.

Pourquoi l’anglais inquiète-t-il autant ?

La résistance à l’anglais devient dès lors plus facile à comprendre.

Elle ne relève pas toujours d’une défense rationnelle du plurilinguisme. Elle traduit parfois la crainte de voir un système de distinction sociale perdre de sa valeur.

Car l’anglais redistribue les cartes.

Il donne à des générations formées loin des anciennes élites francophones un accès direct aux réseaux internationaux. Il réduit la dépendance à l’égard des traductions françaises. Il ouvre l’université algérienne à d’autres partenariats, d’autres bibliographies, d’autres références.

Le véritable enjeu devrait pourtant être simple.

L’Algérie n’a pas besoin de choisir entre l’arabe et le français, entre le français et l’anglais, entre tamazight et les autres langues.

Elle a besoin de les maîtriser.

L’arabe constitue une langue nationale, culturelle et régionale majeure.

Tamazight appartient à l’histoire profonde du pays.

Le français représente un héritage historique devenu également un outil algérien.

L’anglais est aujourd’hui indispensable à une grande partie de la science et de la technologie mondiales.

Pourquoi faudrait-il sacrifier l’une à l’autre ?

Une politique linguistique adulte ne retranche pas.

Elle additionne.

Sortir enfin du tête-à-tête avec la France

La difficulté algérienne réside peut-être précisément là : soixante-quatre ans après l’indépendance, la France demeure souvent l’interlocuteur obsessionnel, y compris chez ceux qui prétendent s’en être intellectuellement affranchis.

On la critique en français.

On la défend en français.

On débat de la laïcité à partir de ses controverses.

On importe parfois ses fractures idéologiques.

Et l’on finit par croire que ce qui agite Paris doit nécessairement agiter Alger.

Les révolutionnaires de l’action extérieure avaient adopté le mouvement inverse.

Ils avaient compris que pour libérer l’Algérie, il fallait internationaliser son horizon.

Ceux de 1954 ne voulaient pas remplacer l’administration française par une administration algérienne demeurant mentalement périphérique de Paris.

Leur combat était aussi celui d’une présence autonome dans le monde.

C’est cette ambition qu’il faudrait retrouver.

Non pas chasser le français.

Non pas lui substituer une nouvelle religion linguistique appelée anglais.

Mais sortir enfin de l’idée qu’une seule langue étrangère posséderait les clés de notre modernité.

Le français a sa place en Algérie.

L’anglais doit prendre la sienne.

L’arabe n’a pas à demander pardon d’être la langue nationale.

Tamazight n’a pas à justifier son enracinement.

L’école algérienne n’a pas à choisir entre Molière, Shakespeare, El-Moutanabbi ou Ibn Khaldoun.

Elle doit donner aux élèves les moyens de les lire tous.

La vraie modernité commence peut-être là.

Les dirigeants de la Révolution ouvraient déjà la question algérienne au monde quand l’Algérie n’avait encore ni souveraineté ni siège aux Nations unies.

La singulière ironie serait que leurs descendants, aujourd’hui indépendants, continuent de chercher l’universel dans le seul rétroviseur de Paris.

Khaled Boulaziz

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