La violence en Algérie n’est plus un accident. Elle n’est plus une série de faits divers que l’on range dans les colonnes tragiques des journaux avant de passer à autre chose. Elle est devenue un climat. Une manière de vivre. Une fatigue collective. Une peur diffuse qui accompagne le citoyen dans la rue, sur la route, dans le bus, dans son quartier, devant l’administration, à l’hôpital, au tribunal, parfois même dans sa propre maison. Elle frappe le corps, mais elle commence ailleurs : dans l’absence d’horizon, dans le mépris institutionnel, dans la fermeture politique, dans la dégradation du lien social.
L’Algérie contemporaine semble prise dans un cercle de brutalisation générale. La route tue comme une guerre silencieuse. Les drogues de plus en plus dures circulent dans les quartiers avec une ampleur industrielle. Les agressions, les vols, les meurtres, les bandes de quartier, les armes blanches, les féminicides et les violences domestiques donnent au citoyen le sentiment d’être livré à lui-même. Le pays ne manque pas seulement de sécurité. Il manque de paix.
En 2025, selon les chiffres communiqués par la Délégation nationale pour la sécurité routière, 26 976 accidents corporels ont été enregistrés en Algérie. Ils ont fait 37 020 blessés et 3 838 morts. Cela signifie plus de dix morts par jour sur les routes, plus de cent blessés quotidiens, des milliers de familles endeuillées, amputées, ruinées, traumatisées. Le chiffre est d’autant plus accablant qu’il est en hausse par rapport à 2024 : +2,68 % pour les accidents, +2,62 % pour les décès, +4,9 % pour les blessés. On ne parle donc pas d’une fatalité qui recule lentement. On parle d’un désastre qui s’installe.
Le discours officiel invoque souvent le “facteur humain”, évalué à plus de 96 % dans les causes des accidents. L’inattention, l’excès de vitesse, les dépassements dangereux, le non-respect des priorités, les manœuvres imprudentes : tout cela existe. Mais réduire l’hécatombe routière au comportement individuel du conducteur, c’est encore une manière de dépolitiser le drame. Qui forme les conducteurs ? Qui contrôle les auto-écoles ? Qui entretient les routes ? Qui vérifie les véhicules ? Qui autorise des bus vétustes à transporter des vies humaines ? Qui laisse se développer un transport public précaire, sous-financé, privé, usé jusqu’à la corde ?
Le drame du bus tombé dans l’oued El-Harrach, en août 2025, a résumé cette violence d’État par négligence : dix-huit morts, vingt-quatre blessés, un véhicule ancien, des freins défectueux, une surcharge, des documents falsifiés, un conducteur non qualifié. Ce n’était pas seulement un accident. C’était un condensé d’Algérie : un système où tout le monde sait, où tout le monde voit, où tout le monde subit, mais où rien n’est corrigé avant le sang. Selon les données rapportées à cette occasion, 70 % des bus seraient vétustes, 28 000 auraient plus de vingt ans et 5 400 plus de trente ans. Dans un pays normal, ces chiffres déclencheraient une révolution administrative. En Algérie, ils déclenchent une journée de deuil, puis l’oubli.
La route algérienne est ainsi devenue l’un des lieux les plus violents du pays. Elle révèle une société où l’État sanctionne plus qu’il ne prévient, communique plus qu’il ne réforme, culpabilise l’individu plus qu’il ne reconstruit le système. Mourir sur la route n’est pas seulement mourir d’une faute de conduite. C’est parfois mourir d’un contrôle technique falsifié, d’un pneu introuvable, d’une pièce détachée hors de prix, d’un transport public abandonné, d’une route dégradée, d’un urbanisme anarchique, d’une police qui intervient après, rarement avant.
À cette violence mécanique s’ajoute une autre violence, plus lente, plus souterraine : celle de la drogue. Les chiffres de 2025 sont vertigineux. La DGSN a annoncé la saisie de plus de sept tonnes de cannabis, plus de 665 kilogrammes de cocaïne, 2,7 kilogrammes d’héroïne et plus de vingt millions de comprimés psychotropes. La Gendarmerie nationale a, de son côté, fait état de plus de vingt et une tonnes de kif traité, plus de 375 kilogrammes de cocaïne et plus de treize millions de comprimés hallucinogènes saisis en 2025. Même en tenant compte du fait que les saisies mesurent aussi l’activité policière, ces volumes disent l’existence d’un marché massif, structuré, profond.
Le psychotrope est devenu la drogue politique de la jeunesse abandonnée. Prégabaline, ecstasy, comprimés détournés, drogues de synthèse : ce ne sont pas seulement des produits. Ce sont des anesthésiants sociaux. Ils circulent là où l’école n’ouvre plus d’avenir, là où le travail ne garantit plus la dignité, là où le sport manque d’espaces, là où la culture est suspecte, là où la parole politique est étouffée. Une jeunesse privée d’horizon cherche l’oubli. Le trafiquant arrive là où l’État s’est retiré. Il propose une sortie chimique à une prison sociale.
Là encore, le pouvoir parle de lutte contre le narcotrafic. Il exhibe les saisies, les arrestations, les réseaux démantelés. Mais la question centrale demeure : pourquoi la demande explose-t-elle ? Pourquoi des millions de comprimés trouvent-ils un marché ? Pourquoi les quartiers populaires deviennent-ils des territoires de consommation, de revente, de dette, de menace, de règlements de comptes ? Pourquoi la drogue cible-t-elle si massivement la jeunesse ? La réponse ne se trouve pas seulement aux frontières. Elle se trouve dans le pays lui-même : dans le chômage, l’humiliation, l’ennui, la peur, la fermeture, la sensation que l’avenir est réservé à ceux qui appartiennent au bon réseau.
Selon les données de la Banque mondiale, le chômage des jeunes Algériens de 15 à 24 ans atteindrait 32,6 % en 2025. Ce chiffre ne mesure pas seulement une variable économique. Il mesure une bombe sociale. Un jeune sur trois hors travail, c’est une génération suspendue. Et lorsqu’une génération est suspendue trop longtemps, elle ne reste pas immobile : elle fuit, elle se drogue, elle se replie, elle explose, elle se vend aux réseaux, ou elle se consume dans une violence sans discours.
La violence physique, elle, s’est installée comme une autre langue du quotidien. Les chiffres de la DGSN pour 2024 faisaient état de 394 189 affaires criminelles enregistrées, en hausse de 4,72 % par rapport à 2023. Parmi elles : 141 497 affaires liées aux stupéfiants, 85 698 atteintes aux personnes, 96 371 atteintes aux biens, 43 631 crimes et délits contre l’ordre public, 16 414 affaires économiques et financières, 5 298 affaires de cybercriminalité. Derrière ces catégories administratives, il y a des corps frappés, des femmes menacées, des commerçants agressés, des enfants traumatisés, des familles cambriolées, des quartiers qui apprennent à rentrer tôt.
En 2025, les services de sûreté ont encore recensé des centaines de milliers d’affaires et des milliers d’individus impliqués dans diverses formes de criminalité. Les bandes criminelles de quartier, officiellement visées par les opérations de police, ne sont plus un phénomène marginal. À Alger, plusieurs opérations ont abouti à l’arrestation de groupes armés d’armes blanches, parfois liés à la drogue et aux psychotropes. À Ouled Fayet, dix suspects ont été arrêtés avec dix-neuf armes blanches, deux fusils de chasse, des bâtons, un véhicule utilitaire. Dans d’autres quartiers d’Alger, six bandes ont été démantelées, quarante-cinq individus arrêtés, avec saisies de psychotropes, de cocaïne, de kif, d’armes blanches, de véhicules, de motos, même de chiens utilisés comme instruments d’intimidation.
Ces faits ne sont pas seulement des épisodes sécuritaires. Ils disent la privatisation de la violence. Là où l’État ne garantit plus la justice, des micro-pouvoirs apparaissent. Le caïd, le dealer, le chef de bande, le racketteur, l’agresseur deviennent des autorités locales. Ils imposent la peur, règlent les conflits, contrôlent les passages, humilient les habitants, terrorisent les plus faibles. La violence cesse alors d’être exceptionnelle. Elle devient un mode d’organisation sociale.
Les femmes, elles, subissent une violence particulière, souvent enfermée dans le silence familial. Les collectifs de lutte contre les féminicides ont recensé 315 féminicides entre 2019 et 2024, dont 48 en 2024. Ces chiffres sont probablement sous-estimés, car beaucoup de crimes restent mal couverts, mal nommés, mal suivis. La violence faite aux femmes est l’un des révélateurs les plus cruels de l’échec de l’État : lois insuffisamment appliquées, manque de mesures de protection, centres d’hébergement rares, pression familiale, clause du pardon, impunité sociale. Là encore, le pouvoir prétend défendre “la famille”, mais il protège trop souvent l’ordre patriarcal au détriment des victimes.
La question devient donc politique : pourquoi autant de violence ? Pourquoi un peuple qui a tant souffert de la guerre coloniale, puis de la décennie noire, se retrouve-t-il encore enfermé dans une culture de brutalité ? Pourquoi la société algérienne semble-t-elle vivre sous une pression permanente ? Pourquoi les Algériens ont-ils le sentiment que tous les espaces — la route, le quartier, l’école, l’hôpital, l’administration, le tribunal, le foyer — peuvent devenir des lieux d’écrasement ?
On a l’impression que cette violence n’est pas seulement subie par le régime, mais utilisée par lui. Non pas nécessairement sous la forme d’un plan secret écrit dans un bureau, mais comme une méthode objective de gouvernement. Tout se passe comme si la caste militaro-bureaucratique avait compris qu’une société épuisée par la peur revendique moins ses droits. Un peuple occupé à survivre sur la route, à protéger ses enfants de la drogue, à éviter les agressions, à chercher un piston, à payer une pièce détachée, à obtenir un rendez-vous médical, à supporter l’humiliation administrative, est un peuple que l’on détourne de la politique.
Régner par la violence ne signifie pas toujours frapper directement. Cela peut vouloir dire laisser la violence se répandre, puis se présenter comme le seul rempart contre elle. Le pouvoir fabrique ainsi sa propre justification. Il crée un monde invivable, puis dit au citoyen : sans moi, ce serait pire. Il étouffe la société civile, neutralise les contre-pouvoirs, domestique les partis, affaiblit la justice, surveille les médias, puis explique que la sécurité exige l’obéissance. C’est l’ancienne logique autoritaire : produire le désordre social, monopoliser l’ordre policier.
La caste militaro-bureaucratique n’a pas seulement confisqué l’État. Elle a imposé une pédagogie de la peur. Elle a appris au citoyen à baisser la voix, à éviter les problèmes, à ne pas dénoncer trop fort, à ne pas demander trop clairement, à ne pas s’organiser trop librement. Elle a transformé la prudence en culture nationale. Dans ce climat, la violence ordinaire trouve un terrain fertile. Car lorsque la loi n’est pas perçue comme commune, mais comme instrument du pouvoir, chacun cherche sa propre protection : le clan, l’argent, le quartier, l’arme, le silence.
La violence à l’algérienne, c’est cela : une violence sans centre unique, mais avec une matrice politique. Elle vient de la route, de la drogue, du banditisme, du patriarcat, de la pauvreté, de l’impunité, de la bureaucratie, du verrouillage sécuritaire. Elle vient surtout d’un État qui ne construit plus la confiance. Or sans confiance, aucune société ne tient. Les citoyens ne croient plus que la justice protège les faibles. Ils ne croient plus que l’administration sert le public. Ils ne croient plus que l’école ouvre l’avenir. Ils ne croient plus que la police prévient avant de réprimer. Ils ne croient plus que les institutions appartiennent au peuple.
Comprendre la violence, ce n’est pas l’excuser ; c’est lui retirer l’alibi du destin. La violence algérienne n’est pas une malédiction. Elle est le produit d’un système. Un système qui a militarisé la politique, bureaucratisé la vie, humilié la compétence, détruit la confiance, abandonné les quartiers, étouffé l’avenir et remplacé la citoyenneté par la surveillance.
Il ne suffira donc pas de multiplier les arrestations, de durcir les peines, de lancer des campagnes de sensibilisation ou de diffuser des communiqués triomphants. Il faut reconstruire le pacte social. Cela commence par une justice indépendante, une police contrôlée par la loi et non par les appareils, des statistiques publiques transparentes, une politique routière sérieuse, un transport public moderne, une prise en charge réelle des addictions, une protection effective des femmes, des espaces de culture et de sport pour la jeunesse, une école qui émancipe, une économie qui ouvre des chemins, une vie politique libérée de la peur.
La violence ne reculera pas tant que l’Algérie restera fermée à ses propres enfants. Elle ne reculera pas tant que l’État continuera à traiter la société comme un danger. Elle ne reculera pas tant que la caste militaro-bureaucratique confondra stabilité et immobilisation, ordre et soumission, sécurité et silence.
Un pays ne se mesure pas seulement à ses barrages, à ses discours souverainistes ou à ses défilés officiels. Il se mesure à la possibilité, pour un enfant, de traverser la rue sans mourir ; pour une femme, de porter plainte sans être renvoyée vers son bourreau ; pour un jeune, de rêver sans se droguer ; pour un citoyen, de rentrer chez lui sans craindre le couteau ; pour un peuple, de parler sans trembler.
Aujourd’hui, l’Algérie ne manque pas de force. Elle manque de douceur publique. Elle manque de justice. Elle manque d’horizon. La paix ne viendra pas d’un communiqué sécuritaire. Elle viendra le jour où l’État cessera d’être une machine de domination pour redevenir une promesse commune.
La violence à l’algérienne n’est pas le caractère du peuple. C’est la signature du système.
Khaled Boulaziz
Sources : sur les accidents de la route, Radio Algérienne/APS et Le Monde ; sur la drogue, APS, DGSN, Gendarmerie nationale et Douanes ; sur la criminalité, les bilans DGSN repris par la presse algérienne ; sur les gangs de quartier, TSA et El Mawkie ; sur les féminicides, Le Monde et Feminicides DZ ; sur le chômage des jeunes, Banque mondiale/OIT.






