À Gaza, la violence ne s’arrête pas avec la mort. Elle se prolonge sous les ruines, dans l’attente interminable des familles, dans l’impossibilité de retrouver un corps, de prononcer une dernière prière, de creuser une tombe et de commencer enfin un deuil. Lorsque des dizaines de dépouilles sont extraites ensemble des décombres, parfois plusieurs années après les bombardements qui les ont ensevelies, ce ne sont pas seulement des funérailles collectives auxquelles nous assistons. C’est le résultat d’une entreprise de destruction qui a bouleversé jusqu’aux gestes les plus anciens de l’humanité.
Les morts de Gaza ne sont pas tombés dans une catastrophe naturelle. Les immeubles ne se sont pas écroulés seuls. Les quartiers ne se sont pas transformés spontanément en champs de gravats. Des bombes ont été larguées, des ordres ont été donnés, des opérations militaires ont été décidées et conduites par un État, son gouvernement et son armée. Cet État est Israël. Refuser de le nommer, c’est contribuer à cette langue de l’effacement qui transforme des actes en événements sans auteurs et des victimes en simples statistiques.
Depuis des décennies, le peuple palestinien vit sous une logique de dépossession, d’occupation et de colonisation qui ne peut plus être présentée comme une succession d’accidents historiques. Gaza en constitue aujourd’hui l’expression la plus terrifiante. Une population enfermée sur un territoire dévasté cherche ses enfants sous le béton pendant que les puissances qui se réclament du droit international discutent encore du vocabulaire qu’il conviendrait d’employer. Cette prudence lexicale devient obscène lorsque les cimetières débordent et que les ruines elles-mêmes deviennent des sépultures.
Il faut donc nommer également le système politique qui accompagne cette dépossession. Critiquer le sionisme lorsqu’il devient idéologie d’État justifiant l’occupation, la colonisation et la négation des droits du peuple palestinien n’est pas attaquer les juifs en tant que peuple ou en tant que communauté religieuse. Le judaïsme ne se confond pas avec l’État d’Israël, pas plus que les juifs du monde ne sauraient être tenus responsables des décisions d’un gouvernement israélien. Cette distinction est indispensable, non pour atténuer la dénonciation, mais pour la rendre précise. Une accusation politique gagne en force lorsqu’elle désigne les responsables réels plutôt qu’une identité collective.
À Gaza, cette politique atteint une dimension qui dépasse même la destruction matérielle. Elle atteint la mémoire. Des familles entières ont été pulvérisées. Des enfants sont restés ensevelis pendant des mois. Des parents savent parfois où reposent leurs proches sans disposer des engins nécessaires pour les dégager. Des corps sont identifiés par un vêtement, un objet, une dent ou un fragment d’os. La guerre s’étend alors au-delà de la mort puisqu’elle prive les survivants du droit de retrouver les leurs et menace jusqu’à la possibilité de conserver leur nom.
C’est aussi pour cette raison que les accusations portées contre les dirigeants israéliens ne peuvent plus être écartées comme la rhétorique de militants hostiles à Israël. Des institutions internationales, des enquêteurs des Nations unies et la justice pénale internationale ont mis en cause des responsables israéliens pour de très graves violations du droit international. Les procédures judiciaires suivent leur cours et chacune doit être décrite avec la précision qu’exige le droit. Mais cette prudence juridique ne doit jamais devenir une excuse pour l’aveuglement politique. Les faits accumulés, l’ampleur des destructions et le sort infligé à la population civile imposent une question simple : jusqu’où faudra-t-il aller avant que les alliés d’Israël reconnaissent que leur silence, leurs armes ou leur protection diplomatique ont aussi un prix humain ?
Car il existe une autre responsabilité, plus lointaine mais non moins réelle. Celle des gouvernements qui invoquent le droit international avec fermeté lorsqu’il s’agit de leurs adversaires, puis découvrent soudain l’art de la nuance lorsque les violations sont attribuées à un allié. Le droit ne peut pas être universel le lundi et facultatif le mardi. La vie d’un enfant palestinien ne vaut pas moins que celle d’un enfant européen ou israélien. La protection des civils ne peut dépendre de la nationalité des victimes ni de l’identité de ceux qui les bombardent.
Gaza a révélé au monde la faillite morale de cette géométrie variable. Elle a montré combien les grandes proclamations sur les droits humains peuvent se vider de leur substance lorsque leur application dérange les intérêts stratégiques. Elle a également montré la puissance d’un vocabulaire destiné à rendre supportable l’insupportable. On parle de frappes, d’opérations, de zones évacuées et de dommages collatéraux. Derrière ces mots se trouvent pourtant des familles écrasées sous leurs maisons, des enfants amputés, des parents cherchant leurs morts et des survivants condamnés à marcher au milieu des ruines.
Et pourtant, au milieu de cette destruction, quelque chose résiste. Lorsqu’une famille palestinienne parvient enfin à extraire un corps des gravats, à lui rendre son nom et à l’enterrer, elle accomplit bien davantage qu’un rite funéraire. Elle refuse l’effacement. Elle affirme que cet homme, cette femme ou cet enfant a vécu, qu’il avait une histoire, une maison, une famille et une terre. Elle rappelle qu’un peuple ne disparaît pas parce que ses villes ont été détruites.
Israël peut disposer d’une puissance militaire écrasante, d’alliés puissants et d’un soutien diplomatique considérable. Il ne peut cependant pas obtenir par la force ce qu’aucune armée n’a jamais réussi à imposer durablement : l’oubli d’un peuple par lui-même.
C’est peut-être ce que racontent, au fond, ces immenses funérailles collectives de Gaza. Elles racontent une tentative de destruction, mais aussi l’échec de l’effacement. Elles disent que les morts palestiniens ne sont pas des nombres. Ils avaient des noms. Ils avaient des rêves. Ils avaient des familles. Ils avaient une patrie.
Et chaque corps sorti des ruines rappelle au monde une vérité que ni les bombes ni les discours officiels ne pourront ensevelir : on peut détruire une maison, une rue ou une ville, mais on ne détruit pas aussi facilement la mémoire d’un peuple.
Khaled Boulaziz




