Mohamed Morsi, ou la mort lente de la démocratie arabe

22 juin 2026
8 min de lecture|1 595 mots

La date du 17 juin 2019 ne devrait pas être seulement une date égyptienne. Elle devrait être inscrite dans la mémoire politique du monde arabe comme l’un de ces jours où l’histoire cesse de mentir et montre son visage nu. Ce jour-là, Mohamed Morsi, premier président civil élu démocratiquement dans l’histoire moderne de l’Égypte, meurt dans une salle d’audience. Il ne tombe pas sur un champ de bataille. Il ne disparaît pas dans une embuscade. Il s’effondre au cœur même d’un théâtre judiciaire, sous les yeux d’un État qui avait déjà décidé de l’effacer avant même que son corps ne cesse de respirer.

Sa mort ne fut pas seulement celle d’un homme. Elle fut celle d’une promesse. Celle, brève, fragile, presque naïve, née dans les rues de la révolution du 25 janvier, lorsque les peuples arabes avaient cru qu’ils pouvaient enfin marcher autrement que vers la prison, la caserne ou le cimetière. Pendant quelques mois, l’Égypte avait cessé d’être seulement une pyramide de peur. Elle était devenue une place, une voix, une urne, une foule, une possibilité. Puis la vieille machine est revenue. Avec ses bottes, ses généraux, ses juges domestiqués, ses médias dressés, ses prisons pleines et ses parrains étrangers rassurés.

Mohamed Morsi n’était pas un prophète. Il n’était pas exempt d’erreurs, de maladresses, de contradictions. Il ne faut pas le transformer en statue pour comprendre le crime. La question n’est pas de savoir si l’on partageait son projet politique. La question est plus simple, plus grave, plus essentielle : un peuple a voté, et l’armée a confisqué son vote. Un président a été élu, puis renversé. Un homme a été arrêté, isolé, humilié, privé de soins, avant de mourir dans une cage judiciaire. Voilà le cœur de l’affaire. Tout le reste n’est que brouillard volontaire, mensonge de plateau, diplomatie des lâches.

Depuis des décennies, les dictatures militaires arabo-musulmanes se présentent comme des remparts. Remparts contre le chaos. Remparts contre l’islamisme. Remparts contre la guerre civile. Remparts contre l’étranger. Mais derrière chaque rempart se cache une prison. Derrière chaque uniforme se cache une peur. Derrière chaque discours sur la stabilité se cache une table où l’on partage les richesses d’un peuple sans lui demander son avis. Ces régimes ne protègent pas les nations : ils les prennent en otage. Ils ne sauvent pas les peuples : ils les dressent, les surveillent, les affament, les exilent, puis les accusent d’ingratitude lorsqu’ils demandent à respirer.

Le cas égyptien est tragiquement exemplaire. L’armée n’y est pas seulement une institution. Elle est un État dans l’État, une économie dans l’économie, une religion de l’obéissance, une caste sacrée qui exige du peuple le silence et de l’Occident la bénédiction. Lorsqu’un général parle de souveraineté, il faut souvent entendre : privilège. Lorsqu’il parle de sécurité nationale, il faut souvent traduire : sécurité du régime. Lorsqu’il parle de lutte contre le terrorisme, il faut parfois comprendre : lutte contre toute voix capable de dire non.

Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi n’a pas seulement renversé Mohamed Morsi. Il a voulu renverser l’idée même que l’Égyptien ordinaire pouvait décider de son destin. Le coup d’État de 2013 fut applaudi par ceux qui préfèrent un peuple agenouillé à un peuple imprévisible. On a expliqué alors, avec cette arrogance froide des élites autoritaires, que la démocratie était trop dangereuse pour les Arabes, que les urnes étaient une folie, que la liberté devait attendre, que les peuples devaient être préparés comme des enfants turbulents. Toujours le même vocabulaire colonial, recyclé par des généraux indigènes au service d’un ordre qui n’aime les peuples que silencieux.

Car il faut nommer les choses. Ces dictatures ne tiennent pas seules. Elles ont des fournisseurs, des conseillers, des banquiers, des protecteurs, des ambassadeurs, des experts en communication, des marchands d’armes et des avocats dans les capitales occidentales. Elles achètent des avions, des logiciels de surveillance, des armes antiémeutes, des formations sécuritaires, et en échange elles offrent ce que l’Occident décadent aime par-dessus tout : la stabilité des cimetières, l’ordre des prisons, la paix des peuples neutralisés. On leur pardonne les tortures parce qu’elles gardent les frontières. On leur pardonne les massacres parce qu’elles signent les contrats. On leur pardonne les prisons parce qu’elles parlent le langage de la guerre contre le terrorisme.

L’Occident donne des leçons de démocratie le matin et serre la main des bourreaux l’après-midi. Il pleure sur les droits humains dans ses colloques, puis vend des armes à ceux qui enterrent les droits humains sous les murs des prisons. Il sanctionne parfois les faibles, jamais durablement les utiles. Il s’indigne lorsque ses intérêts sont menacés, mais devient soudainement réaliste lorsqu’un peuple arabe est écrasé. Ce réalisme-là n’est pas une doctrine : c’est une complicité habillée en prudence.

Mohamed Morsi est mort dans ce système. Il est mort parce que la prison arabe n’est pas seulement un lieu, mais une méthode. On n’y enferme pas seulement des corps. On y enterre des élections, des rêves, des printemps, des générations entières. Le cachot n’est pas l’exception du régime militaire ; il en est la colonne vertébrale. Sans prison, ces régimes s’effondreraient, parce qu’ils n’ont ni légitimité morale, ni imagination politique, ni amour populaire. Ils n’ont que la peur. Et la peur, lorsqu’elle devient doctrine d’État, transforme la patrie en caserne et le citoyen en suspect.

La mort de Morsi dans une salle d’audience porte une symbolique terrible. Le tribunal, censé incarner la justice, devient décor d’exécution lente. La robe du juge se confond avec l’ombre du général. La loi ne protège plus ; elle couvre. Le procès ne juge plus ; il prolonge la punition. Dans ces régimes, la justice n’est pas aveugle, elle est enrôlée. Elle voit très bien où se trouve le pouvoir, et elle s’incline.

Ce qui est arrivé à Morsi dépasse les Frères musulmans, dépasse l’Égypte, dépasse même l’islam politique. Ceux qui réduisent sa mort à une querelle idéologique refusent de voir l’essentiel. Aujourd’hui, c’est Morsi. Hier, c’était un syndicaliste, un journaliste, un étudiant, un juge indépendant, un militant laïc, un imam, un médecin, une femme qui a filmé une injustice, un homme qui a écrit une phrase de trop. La machine ne dévore pas seulement ses ennemis religieux. Elle dévore toute verticalité humaine. Elle ne supporte ni les islamistes libres, ni les laïcs libres, ni les nationalistes libres, ni les simples citoyens libres. Elle ne supporte que les sujets.

Les peuples arabes connaissent trop bien cette comédie sanglante. On leur promet la grandeur et on leur offre la file d’attente. On leur promet la dignité et on leur donne la matraque. On leur promet la Palestine et on normalise avec ses bourreaux. On leur promet la souveraineté et on hypothèque leurs ports, leurs mines, leurs armées, leurs monnaies, leurs mémoires. On leur promet l’État fort, mais cet État n’est fort que contre les faibles. Face aux puissants, il rampe. Face au citoyen, il rugit.

Le souvenir de Mohamed Morsi doit donc rester vivant, non comme une nostalgie partisane, mais comme un avertissement. Lorsqu’une armée goûte au pouvoir, elle ne le rend jamais sans y être contrainte. Lorsqu’un peuple accepte que l’on annule une élection au nom du salut public, il découvre vite que le salut public est le nom poli de sa propre captivité. Lorsqu’un monde applaudit un coup d’État parce qu’il le juge utile, il prépare d’autres prisons, d’autres morts, d’autres salles d’audience transformées en tombeaux.

Le 17 juin 2019, Mohamed Morsi est tombé. Mais avec lui, c’est le masque des geôliers qui est tombé aussi. On a vu ce qu’ils appellent stabilité. On a vu ce qu’ils appellent justice. On a vu ce qu’ils appellent patrie. Une patrie sans peuple, une justice sans droit, une stabilité sans vie.

La démocratie arabe n’est pas morte avec Morsi. Elle a été assassinée une fois de plus. Et comme toutes les vérités assassinées, elle reviendra hanter ses meurtriers. Les dictatures peuvent tuer un président dans une cage. Elles peuvent bâillonner une nation pendant des années. Elles peuvent acheter le silence du monde. Mais elles ne peuvent pas tuer indéfiniment cette question qui remonte des prisons, des tombes et des places désertées : de quel droit une caserne confisque-t-elle la volonté d’un peuple ?

Un jour, cette question trouvera sa réponse. Et ce jour-là, les geôliers découvriront que les peuples qu’ils croyaient morts n’étaient que retenus derrière la porte.

Khaled Boulaziz

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