Les mémoires de Lakhdar Ben Tobbal : contribution à une historiographie algérienne dégagée des contraintes officielles

27 août 2026
7 min de lecture|1 355 mots

La publication, il y a cinq ans, des mémoires de Lakhdar Ben Tobbal, recueillies et établies par l’historien Daho Djerbal, constitue un événement significatif dans le champ de l’historiographie de la révolution algérienne. Interdit de diffusion pendant plus de trente-cinq années, cet ouvrage, intitulé Lakhdar Ben Tobbal, Mémoires de l’intérieur, représente bien davantage qu’un simple témoignage autobiographique. Il s’agit d’une source primaire de premier ordre, issue d’un travail méthodologique rigoureux de conversion de l’archive orale en archive écrite, qui permet de confronter la mémoire d’un acteur central du mouvement indépendantiste aux constructions narratives longtemps dominantes.

Daho Djerbal, dont l’expertise s’est affirmée dans le traitement scientifique des sources orales, engagea cette entreprise dès 1980, en collaboration avec l’anthropologue Mahfoud Bennoune. Ben Tobbal, également connu sous les noms de Si Abdallah ou Souleimane, occupait une position structurante au sein de l’appareil révolutionnaire dès les origines du soulèvement. Le processus de collecte s’étendit sur six années, jusqu’en 1986. Chaque session d’enregistrement donnait lieu à une restitution systématique : le chercheur remettait au témoin le support audio de la rencontre précédente ainsi qu’une transcription écrite, avant de reprendre le dialogue afin de préciser les faits, les localisations, les identités et l’interprétation que Ben Tobbal portait sur le contexte. Cette méthode, fondée sur l’itération et la validation croisée, s’inscrit dans une démarche de production documentaire contrôlée, loin de toute improvisation.

L’approche de Djerbal s’opposait explicitement aux positions défendues par certains historiens français contemporains, tels que René Gallissot ou Charles-André Julien, qui refusaient de reconnaître à la source orale le statut d’archive légitime, réservant ce privilège au seul document écrit. Or, s’en tenir exclusivement aux archives produites par l’administration coloniale – souvent classées « secret défense » ou émanant de la police et de la gendarmerie – revient à adopter le point de vue de l’appareil répressif français. Ces documents, loin d’être neutres, comportent des approximations, des omissions et des distorsions structurelles. L’intégration critique de l’oralité, lorsqu’elle est conduite avec la rigueur observée ici, permet de compléter, de nuancer et, le cas échéant, de contredire ces matériaux.

Le volume met également en évidence un déséquilibre mémoriel notable. La commémoration privilégie fréquemment le 20 août 1956 et le congrès de la Soummam. Pourtant, ainsi que le rappelle Ben Tobbal, les opérations du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois constituèrent une condition préalable indispensable à la tenue de ce congrès. Cette rectification chronologique n’est pas mineure : elle restitue leur place à des séquences que l’historiographie institutionnelle a parfois reléguées afin de privilégier d’autres articulations plus conformes aux besoins narratifs du moment.

Le refus de Ben Tobbal de voir son témoignage expurgé illustre la tension structurelle entre exigence de vérité historique et convenances politiques. Lorsque le manuscrit fut soumis à l’entreprise nationale du livre, la direction conditionna la publication à la suppression de certains noms. Ben Tobbal opposa une formule devenue emblématique : « L’histoire ne s’écrit pas avec une gomme. » La même intransigeance se manifesta face à un éditeur français qui exigeait une adaptation aux codes du public hexagonal. Le choix fut maintenu de s’adresser prioritairement au lectorat algérien, selon ses propres critères de lisibilité et d’exigence documentaire.

Le résultat est un ouvrage de quatre cents pages, structuré selon une chronologie rigoureuse, rédigé dans une langue précise qui conserve l’esprit du témoin, y compris ses traits d’humour et ses digressions anecdotiques. On y observe les conditions concrètes du déclenchement de la révolution : l’absence d’armement suffisant, le déséquilibre des forces, les hésitations d’une partie de la population, la rareté des militants organisés et la violence du système colonial. Dans ce contexte apparaissent des figures d’une densité particulière. Didouche Mourad, jeune chef mort au combat, est présenté avec une sobriété analytique : organisateur méthodique, capable de structurer les énergies collectives et de maintenir une perspective d’espoir dans les circonstances les plus défavorables.

Ben Tobbal insiste sur un élément souvent occulté dans les reconstructions ultérieures. Les initiateurs de la révolution étaient des militants politiques issus du Parti du peuple algérien et du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, et non des militaires de formation. Ils procédèrent ensuite au recrutement d’éléments populaires dépourvus de passé militant. Cette origine strictement politique de l’insurrection contredit certaines interprétations qui ont tendu à militariser excessivement le récit. De même, Djerbal écarte l’expression « les trois B », forgée par le journaliste Yves Courrière, au profit de l’acronyme CIG (Comité intergouvernemental), désignant la structure formée par Krim Belkacem, Abdelhafid Boussouf et Ben Tobbal. Le choix terminologique n’est jamais anodin : il engage une conception précise des formes d’organisation.

L’ouvrage s’inscrit dans la continuité du mouvement indépendantiste. Ben Tobbal se réfère explicitement au discours de Messali Hadj prononcé à Bruxelles en 1927, dans lequel le programme de l’Étoile nord-africaine formulait déjà les principes d’une indépendance totale, du retrait des forces militaires et de la constitution d’un gouvernement national. Djerbal, fidèle à cette distinction, privilégie l’expression « mouvement indépendantiste » plutôt que « mouvement national », ce dernier terme englobant des courants assimilationnistes, religieux ou laïcs, hostiles à l’indépendance pleine et entière.

La publication de ces mémoires, après des décennies d’interdiction liée à des procédures judiciaires intentées par la famille, constitue un fait historiographique majeur. Daho Djerbal a assumé la responsabilité de la diffusion, conformément à l’engagement qu’il avait formulé. Cette décision s’inscrit dans une trajectoire cohérente : depuis les années 1990, il dirige la revue Naqd, consacrée aux études historiques et sociologiques, sans soutien institutionnel de l’État et, à certains moments, sous pression. Cette publication produit des travaux dont le volume et la qualité scientifique surpassent souvent ceux des structures officielles rattachées au ministère des Moudjahidine, pourtant dotées de moyens considérables.

En rendant accessible ce témoignage, Djerbal et, à travers lui, Ben Tobbal, contribuent à desserrer l’emprise de l’histoire idéologique officielle. Ils ouvrent un espace à une approche plus documentaire et moins instrumentalisée du combat du peuple algérien. Ils mettent en question les constructions qui ont transformé la lutte nationale en registre de légitimation politique. L’ouvrage n’épuise aucun débat ; il en instaure de nouveaux, fondés sur une matière primaire désormais disponible.

Djerbal a indiqué qu’il mettrait à la disposition des chercheurs et des citoyens les enregistrements originaux, une fois numérisés. Cette perspective transforme un témoignage individuel en ressource collective. Dans un contexte où la mémoire demeure un enjeu de pouvoir et où certaines séquences continuent d’être réarrangées selon les convenances du présent, un tel geste relève d’une éthique de la recherche.

L’historiographie algérienne ne saurait se construire durablement dans le cadre de versions autorisées ou de silences ordonnés. Elle progresse par l’accumulation critique des sources, par le refus des expurgations, par le travail patient de ceux qui, comme Daho Djerbal, acceptent de porter la responsabilité d’une documentation longtemps empêchée. Les mémoires de Lakhdar Ben Tobbal n’offrent pas une vérité close. Elles fournissent une base documentaire exigeante, fidèle à la complexité des processus révolutionnaires, et ouvrent la voie à des recherches ultérieures plus libres et plus rigoureuses. C’est précisément ce dont le champ historique algérien a besoin.

Khaled Boulaziz

Partager cet article

FacebookWhatsAppX / Twitter