Les juifs d’Algérie, entre duplicité et forfaiture

20 août 2026
13 min de lecture|2 555 mots

Soldons les comptes une fois pour toutes : l’air d’Alger n’a jamais supporté les traîtresL’avertissement de Boudiaf et la ligne claire de la Révolution

« Soldons les comptes une fois pour toutes et l’air d’Alger serait plus respirable. » Mohamed Boudiaf n’a jamais parlé pour ne rien dire. Il savait, comme tous les véritables fils de cette terre, que certaines plaies pourrissent tant qu’on refuse de nommer les responsables. Il savait que l’équivoque est une forme de trahison, que le silence complice est une arme, et que la mémoire sélective des révisionnistes est un poison plus dangereux encore que les baïonnettes d’hier.¹

1830 : Bacri, Busnach et l’ouverture de la porte à l’invasion

Remontons aux origines. Avant la Révolution de Novembre, avant le Congrès de la Soummam, avant la lettre cinglante d’Abane Ramdane et de Larbi Ben M’hidi, il y eut 1830. La prise d’Alger. Le crime fondateur. Et derrière ce crime, deux noms que la mémoire populaire algérienne n’a jamais effacés : Bacri et Busnach – ces « Barci et Bouschac » que certains orthographient encore comme on les a toujours nommés dans les rues d’Alger, avec le dégoût qu’ils méritent.

Deux familles de négociants juifs originaires de Livourne, débarquées en Algérie à la fin du XVIIIe siècle. Ils ne sont pas venus en victimes. Ils sont venus en prédateurs. En quelques décennies, ils s’emparent du monopole du commerce des céréales dans la Régence. Ils deviennent les intermédiaires exclusifs entre le Dey d’Alger et la France. Ils livrent du blé au Directoire, puis aux armées de Napoléon. Des millions de francs. Des quantités colossales. Mais la France ne paie pas. Ou paie mal. Ou paie trop tard. Alors Bacri et Busnach empruntent au Dey pour financer leurs opérations. La dette française devient dette algérienne. Le Dey, créancier malgré lui, attend son dû pendant trente ans. Les Bacri et les Busnach s’enrichissent, manipulent, intrigues, placent leurs hommes, contrôlent des pans entiers de l’économie et de la diplomatie de la Régence. Ils dînent avec les puissants, conseillent les beys, négocient avec les consuls européens. Ils sont partout. Ils sont le ver dans le fruit.²

En 1827, le Dey Hussein, exaspéré, frappe le consul français Pierre Deval d’un coup de chasse-mouches. L’« affaire de l’éventail ». Blocus maritime. Puis, en juin 1830, le débarquement de Sidi-Ferruch. Le 5 juillet, Alger tombe. La France envahit pour ne pas payer ses dettes. Et Bacri-Busnach en furent le détonateur. Ils avaient préparé le terrain pendant des décennies. Ils avaient ouvert la porte. L’occupation de cent trente-deux ans, les enfumades, les massacres, les spoliations, les millions de martyrs, tout cela commence par la filouterie de ces deux maisons juives. Ce n’est pas une anecdote. C’est le point de départ. Et quiconque prétend le contraire est un menteur ou un complice.³

Après 1830 : collaboration active et récompense du décret Crémieux

Après 1830, le rôle des juifs d’Algérie dans l’aide à la colonisation ne s’arrête pas. Bien au contraire. Une fois les troupes françaises installées, une partie significative de la communauté israélite se met au service de l’occupant. Ils deviennent interprètes, intermédiaires commerciaux, fournisseurs de l’armée, agents immobiliers facilitant les spoliations de terres musulmanes, informateurs, et parfois même auxiliaires administratifs. Dans les villes conquises, ils s’insèrent rapidement dans les structures coloniales naissantes. Ils profitent de la destruction de l’ordre ottoman pour s’enrichir sur les ruines. Ils servent de relais entre l’administration française et les populations locales, souvent au détriment de ces dernières. Pendant que le peuple algérien résiste – avec Abd el-Kader, avec les révoltes successives, avec le sang versé dans les montagnes et les plaines – une fraction non négligeable de la communauté juive choisit le camp du vainqueur. Elle collabore. Elle s’adapte. Elle prospère sous la protection des baïonnettes.⁴

Cette collaboration active n’est pas restée sans récompense. Le 24 octobre 1870, le décret Crémieux, signé par le gouvernement de la Défense nationale, octroie purement et simplement la nationalité française à l’ensemble des juifs d’Algérie. D’un trait de plume, ils passent du statut de sujets de la Régence à celui de citoyens français à part entière, avec tous les droits politiques, civils et économiques qui s’y attachent. Pendant ce temps, les musulmans restent cantonnés au statut d’« indigènes », soumis au Code de l’indigénat, privés de droits politiques, exposés aux réquisitions, aux corvées, aux humiliations quotidiennes. Le décret Crémieux n’est pas un acte de justice. C’est un paiement. Une récompense pour services rendus. Une division savamment orchestrée pour briser l’unité du peuple algérien et créer une minorité privilégiée solidement accrochée à l’occupant. Les juifs d’Algérie deviennent « Français ». Ils votent. Ils accèdent aux emplois publics. Ils s’installent dans le camp colonial. Le fossé est creusé. Et il ne se refermera jamais.⁵

Le 8 mai 1945 : les massacres et les milices juives

Le 8 mai 1945, alors que le monde célèbre la victoire sur le nazisme, le Constantinois s’embrase. À Sétif, Guelma et Kherrata, les manifestations nationalistes sont noyées dans le sang. L’armée française, la police et les milices juives – organisées notamment à Guelma par le sous-préfet André Achiary – se livrent à une répression monstrueuse. Des milliers d’Algériens sont massacrés, fusillés, brûlés, jetés dans des charniers. Ces milices de colons européens, armées et encouragées par l’administration coloniale, participent activement aux tueries, traquent les nationalistes, exécutent sans procès. C’est un crime d’État colonial, un bain de sang fondateur qui annonce déjà la guerre de libération. La communauté juive d’Algérie, déjà naturalisée française depuis le décret Crémieux, reste dans le camp des privilégiés de l’ordre colonial. Aucune mobilisation collective en faveur du peuple algérien n’émerge de ses rangs. Le silence et la distance face à ce massacre de masse confirment, une fois de plus, le choix fait depuis 1830 et 1870.⁶

1956 : la lettre d’Abane et Ben M’hidi aux juifs d’Algérie, le refus et la collusion

Arrive 1954. La Révolution éclate. Deux ans plus tard, le 1er octobre 1956, à peine le Congrès de la Soummam refermé, Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi adressent une lettre solennelle au grand rabbin d’Algérie, aux membres du Consistoire israélite, aux élus et à tous les responsables de la communauté. Ils ne quémandent pas. Ils exigent. « Le Front de libération nationale, qui dirige depuis deux ans la Révolution anticolonialiste pour la libération nationale de l’Algérie, estime que le moment est venu où chaque Algérien d’origine israélite, à la lumière de sa propre expérience, doit sans aucune équivoque prendre parti dans cette grande bataille historique. » Ils rappellent l’échec militaire et politique de la reconquête française. Ils dénoncent les manœuvres grossières du gouvernement français. Et ils demandent clairement : affirmez votre appartenance à la nation algérienne. Condamnez le régime colonial agonisant. Proclamez votre option pour la nationalité algérienne.⁷

Ils notent, avec amertume, que les délégués algériens au Congrès mondial juif de Londres se sont prononcés pour la citoyenneté française, contrairement à leurs coreligionnaires de Tunisie et du Maroc. Ils saluent, en contraste, le courage de certains prêtres catholiques qui, dans les zones de guerre, avaient su prendre position contre l’oppression. Et ils concluent : ne restez plus au-dessus de la mêlée.

La réponse tombe en novembre 1956, sous la plume de Jacques Lazarus dans La Lettre Juive : « Il ne peut être question d’imposer aux juifs d’Algérie un choix fixé d’avance. Les juifs d’Algérie depuis le décret Crémieux qui leur a octroyé la nationalité française sont solidaires des autres Français d’Algérie. » La messe est dite. Refus net. Solidarité avec l’occupant. Et pire encore : implication active contre la Révolution, avec la connivence de l’État d’Israël. L’historien Roland Lombardi a documenté, fait par fait, date par date, les actions hostiles menées sur le sol algérien. Ce n’est pas une opinion. C’est un dossier. Des juifs nés en Algérie, aidés par Israël, ont participé à des opérations militaires contre le FLN. Pendant que le peuple algérien versait son sang, certains d’entre eux s’activaient dans l’autre camp.⁸

Les accords de Sèvres : l’alliance franco-israélienne contre le FLN

Au même moment, en octobre 1956, se tiennent les accords secrets de Sèvres. Israël, la France et la Grande-Bretagne scellent une alliance pour attaquer l’Égypte de Nasser, soutien actif du FLN. Cette collusion tripartite, née du rapprochement franco-israélien contre le nationalisme arabe et le soutien égyptien à la Révolution algérienne, montre clairement de quel côté se range Israël. Pendant que les dirigeants israéliens négocient à Sèvres avec les Français, l’armée française détourne l’avion transportant cinq dirigeants du FLN – Ben Bella, Boudiaf, Aït Ahmed, Khider et Lacheraf – le 22 octobre 1956. La décapitation politique du FLN est tentée. L’alliance de Sèvres illustre la convergence des intérêts coloniaux français et israéliens contre le mouvement de libération algérien. Israël n’est pas neutre : il s’inscrit dans le camp de ceux qui veulent étouffer la Révolution.⁹

Le fil rouge de la trahison et le devoir de mémoire

De Bacri et Busnach ouvrant Alger aux Français en 1830, à la collaboration active pendant la colonisation, au décret Crémieux de 1870 qui les récompense par la nationalité française, aux massacres de 1945 où les milices européennes de colons participent à la boucherie aux côtés de l’armée, jusqu’au refus de 1956 face à Abane et Ben M’hidi et à la collusion de Sèvres, c’est la même ligne. La même duplicité. La même collusion avec l’ennemi. L’ennemi de toujours.

Aujourd’hui, les porte-voix d’un révisionnisme sournois et mercantile – les Attali, les Stora et leur cortège – s’évertuent à enfumer cette vérité historique. Ils multiplient les livres, les documentaires, les conférences. Ils transforment un refus politique en « drame de l’exil ». Ils transforment une collusion en « victimisation ». Ils transforment une trahison en « complexité historique ». Ils voudraient que les Algériens, soixante ans après l’indépendance, acceptent de « tourner la page » sous les prétextes fallacieux de la normalisation, de la « paix économique », du « réalisme géopolitique » ou de la « fraternité abrahamique ». Mensonges. Tout cela n’est que la continuation des manœuvres de 1830, de 1870, de 1945 et de 1956. Les mêmes intérêts, les mêmes réseaux, la même volonté d’effacer les comptes.¹⁰

Les Algériens épris de leur pays ne sauraient être entraînés par ces sirènes. Leur devoir est de perpétuer l’idéal et la foi d’Abane Ramdane et de Larbi Ben M’hidi – nos prophètes à jamais sur cette terre. Foi en Dieu. Foi en eux. Idéal et foi qui se sont édifiés et cristallisés par le dévouement de centaines de milliers de vies et portés par la mémoire de millions de martyrs immolés sur l’autel de la longue résistance de notre peuple à l’occupation et à ses sbires.

Cette terre n’est pas devenue indépendante pour devenir une zone grise où l’on dilue l’appartenance nationale sous des formules cosmopolites. Elle est restée, et restera, une terre musulmane. Une terre qui n’accepte ni l’équivoque, ni la trahison, ni le révisionnisme. Les Bacri et les Busnach ont ouvert la porte en 1830. Leurs héritiers idéologiques ont aidé à consolider la colonisation et ont été récompensés par le décret Crémieux. Ils ont refusé de refermer la porte en 1956. Aujourd’hui, d’autres tentent de la rouvrir sous d’autres formes. Nous disons non. Nous disons assez.

Soldons les comptes une fois pour toutes. Que l’air d’Alger redevienne enfin respirable. Que la mémoire des martyrs ne soit plus souillée par les menteurs. Que la ligne d’Abane et de Ben M’hidi reste la nôtre : claire, nette, sans concession. Cette terre est nôtre. Elle le restera. Et ceux qui ont, hier comme aujourd’hui, choisi le camp de l’ennemi, n’ont aucune place dans son avenir.

Khaled Boulaziz


Notes

  1. Critique des travaux de Benjamin Stora et Jacques Attali dans la lignée des publications de La Nation et des historiens nationalistes algériens refusant le révisionnisme.
  2. Mohamed Boudiaf, propos rapportés dans la tradition nationaliste algérienne ; voir aussi les écrits et discours de Boudiaf sur la nécessité de régler les comptes historiques.
  3. Sur le rôle des familles Bacri et Busnach dans le commerce et les dettes ayant contribué à l’expédition de 1830, voir Morton Rosenstock, “The House of Bacri and Busnach: A Chapter from Algeria’s Commercial History,” Jewish Social Studies 14, no. 4 (1952)
  4. Voir Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine, t. 1 (Paris : Presses Universitaires de France, 1964), ainsi que les analyses sur l’affaire de l’éventail comme prétexte à l’invasion.
  5. Sur l’insertion de segments de la communauté juive dans les structures coloniales après 1830, voir Claude Martin, Les Israélites algériens de 1830 à 1902 (Paris, 1936) et les travaux d’historiens algériens sur les intermédiaires coloniaux.
  6. Décret Crémieux du 24 octobre 1870 ; analyse dans Benjamin Stora, Les Juifs d’Algérie (mais critique des interprétations révisionnistes) et dans les archives du gouvernement de la Défense nationale.
  7. Jean-Pierre Peyroulou, Guelma 1945 : une subversion française dans l’Algérie coloniale (Paris : Éditions La Découverte, 2009) ; “Massacres de Sétif, Guelma et Kherrata,” Encyclopédie Wikipedia ; et les rapports contemporains sur les milices européennes organisées par André Achiary.
  8. Lettre d’Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi du 1er octobre 1956, reproduite dans les archives du FLN et dans de nombreuses publications nationalistes algériennes.
  9. Roland Lombardi, Israël au secours de l’Algérie française : l’État hébreu et la guerre d’Algérie (1954-1962) (Éditions Prolégomènes) ; réponse de Jacques Lazarus dans La Lettre Juive, novembre 1956.
  10. “Protocol of Sèvres,” Encyclopédie Wikipedia ; Avi Shlaim, “The Protocol of Sèvres, 1956: Anatomy of a War Plot,” International Affairs ; et le détournement de l’avion du FLN du 22 octobre 1956 documenté dans les archives françaises et algériennes.

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