Le 1er Novembre, un engagement politique avec des moyens militaires

15 août 2026
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l faut revenir aux textes. Non aux récits reconstruits après la victoire, non aux mythologies fabriquées par les appareils successifs, mais aux textes et aux hommes tels qu’ils étaient lorsque l’Algérie indépendante n’existait encore que comme projet. Car la nature d’un État se lit aussi dans son acte de naissance. Et celui de la République algérienne ne fut pas rédigé dans un état-major. Il fut politique avant d’être militaire.

La proclamation du 1er Novembre 1954 est d’abord cela : un appel politique à une guerre d’indépendance. Elle annonce certes le recours aux armes, puisque toutes les autres voies avaient échoué aux yeux de ses auteurs. Mais la guerre y est un moyen, non une finalité, et encore moins un modèle de gouvernement. Dès ses premières lignes, le Front de libération nationale explique vouloir exposer au peuple son « programme », le « sens » de son action et son objectif : l’indépendance nationale. Il fixe des buts politiques, diplomatiques et institutionnels. Il ne proclame ni le gouvernement des combattants ni la souveraineté des armes.

Cette distinction n’est pas secondaire. Elle est au contraire au cœur de ce que fut le mouvement national algérien. Le 1er Novembre n’est pas un pronunciamiento. Ce ne sont pas des colonels renversant un gouvernement pour s’installer à sa place. Ce sont des militants nationalistes qui décident qu’une lutte politique devenue impossible dans le cadre colonial doit désormais se prolonger par l’insurrection. L’armée à venir est l’instrument de la libération ; elle n’en est pas le propriétaire.

Les fameux « Six » qui préparent le déclenchement — Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’Hidi, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad, Rabah Bitat et Krim Belkacem — viennent d’abord du militantisme nationaliste clandestin. Parmi eux, Krim Belkacem présente une singularité importante : recherché par les autorités françaises, il vit au maquis depuis 1947 et possède donc, bien avant novembre 1954, une expérience durable de la clandestinité armée. Mostefa Ben Boulaïd possède, lui, une réelle expérience militaire acquise notamment pendant la seconde guerre mondiale et joue un rôle essentiel dans l’Organisation spéciale, l’OS, ainsi que dans la constitution de réseaux armés dans l’Aurès. La nuance est historiquement nécessaire. Mais elle renforce plutôt qu’elle n’affaiblit le constat : le noyau fondateur n’est pas un état-major prenant le pouvoir. C’est une direction révolutionnaire politique décidant de créer l’outil militaire dont elle estime avoir besoin.

Cette origine éclaire ce qui se passe moins de deux ans plus tard, le 20 août 1956, dans la vallée de la Soummam. La guerre a changé d’échelle. Elle exige des structures, des règles, une hiérarchie, une représentation. Sous l’impulsion notamment d’Abane Ramdane et de Larbi Ben M’Hidi, le congrès de la Soummam entreprend précisément de transformer une insurrection dispersée en révolution organisée. Il structure les institutions du FLN et de l’ALN, crée le Conseil national de la révolution algérienne et le Comité de coordination et d’exécution, établit des responsabilités et tente de soumettre la force armée à une architecture politique.

La doctrine issue de la Soummam restera résumée par deux principes devenus célèbres : la primauté du politique sur le militaire et celle de l’intérieur sur l’extérieur. Ces principes seront contestés, puis remis en cause. Ils n’en disent pas moins quelque chose d’essentiel sur la conception que les organisateurs de la révolution se faisaient de la souveraineté : les armes sont nécessaires pour libérer le pays, mais elles ne sauraient constituer la source permanente de la légitimité. La plateforme insiste d’ailleurs sur la nécessité de « politiser le maquis », de former politiquement les cadres et d’inscrire l’action militaire dans une stratégie plus vaste. La guerre elle-même y est pensée comme une entreprise politico-militaire dont l’objectif final reste l’indépendance et l’organisation d’un pouvoir algérien reconnaissable.

C’est ici que se trouve probablement l’une des tragédies fondatrices de l’Algérie contemporaine. Le principe fut énoncé avant que son contraire ne finisse par s’imposer.

La suite est connue. A mesure que la guerre se prolonge, le poids des structures militaires augmente. Les rapports de forces internes se modifient. Les dirigeants disparaissent, sont emprisonnés, assassinés ou marginalisés. Abane Ramdane est tué en 1957. Ben M’Hidi avait été arrêté puis tué quelques mois plus tôt. Les équilibres définis à la Soummam s’effritent. La révolution qui avait voulu organiser l’armée sous l’autorité du politique voit progressivement l’appareil militaire acquérir une autonomie et un poids dont l’Algérie indépendante héritera.

L’été 1962 constitue, à cet égard, le véritable basculement. L’indépendance est acquise, mais la question du pouvoir demeure ouverte. Le Gouvernement provisoire de la République algérienne, les wilayas de l’intérieur, le bureau politique de Ben Bella et l’état-major général conduit par Houari Boumediene s’affrontent. L’« armée des frontières », mieux équipée et mieux organisée, marche finalement vers Alger. Dans les rues, une partie de la population lance alors un mot d’ordre dont la portée historique est vertigineuse : « Sept ans, ça suffit ! » et, déjà, l’exigence que les militaires retournent dans les casernes. Avant même que les institutions du nouvel État soient stabilisées, la société algérienne perçoit le danger d’une confiscation de la victoire par ceux qui disposent des armes.

Le paradoxe algérien est là. L’État indépendant ne naît pas d’une idéologie militaire ; il est capturé par un rapport de forces militaire. La différence est considérable.

Ahmed Ben Bella devient le visage politique du nouveau pouvoir, mais derrière l’équilibre institutionnel encore fragile se trouve l’appareil construit autour de Boumediene. Trois ans plus tard, le 19 juin 1965, celui-ci renverse Ben Bella. Le ministre de la défense devient chef de l’État. A partir de ce moment, la centralité de l’institution militaire dans l’architecture du pouvoir algérien n’est plus seulement une conséquence de la guerre : elle devient une donnée durable du système.

Les formes changeront. Les hommes aussi. L’Algérie connaîtra des présidents issus de trajectoires différentes, des Constitutions successives, un parti unique puis le pluralisme, des élections, des crises, la décennie de violence des années 1990 et plusieurs recompositions de l’appareil sécuritaire. Mais une constante traversera ces mutations : l’armée conservera une fonction d’arbitrage supérieure à celle qu’une République civile devrait normalement lui reconnaître.

Il faut toutefois éviter les caricatures. Dire cela ne signifie pas que chaque décision prise depuis 1962 aurait été dictée dans une caserne, ni que les institutions civiles seraient entièrement fictives. Le système algérien est plus complexe. Il est fait de présidence, de haute administration, de partis, de réseaux économiques, de services de sécurité et de commandements militaires dont les rapports ont souvent été conflictuels. Les présidents ont parfois disposé de marges considérables et tenté de réduire l’autonomie de certains centres de pouvoir.

Abdelaziz Bouteflika représente précisément une de ces parenthèses. Arrivé à la présidence en 1999, il entreprend progressivement de renforcer la fonction présidentielle face aux généraux qui dominaient la scène politique de la décennie précédente. Son règne de vingt ans peut être lu comme une période de présidentialisation du système, sinon comme une véritable démilitarisation de l’État. Car Bouteflika lui-même appartenait profondément à l’histoire du régime né de la guerre, avait été un proche de Boumediene et demeurait inséré dans un équilibre où l’institution militaire restait décisive. Sa tentative fut moins celle d’instaurer la primauté institutionnelle du civil que de concentrer davantage le pouvoir autour de la présidence. La manière même dont son règne s’achève en 2019, lorsque le chef d’état-major réclame l’application de la procédure constitutionnelle conduisant à son départ, rappelle les limites de cette parenthèse.

Puis vint le Hirak.

Parmi les innombrables slogans scandés à partir de février 2019, l’un semble répondre directement, à soixante-trois années de distance, au congrès de la Soummam : « Dawla madania, machi askaria » — un État civil, non militaire. Il serait facile d’y voir une revendication importée ou une rupture avec l’histoire nationale. C’est exactement l’inverse. Cette demande plonge au plus profond de l’histoire politique de la révolution algérienne. Elle ne rejette pas Novembre ; elle retourne vers Novembre. Elle ne récuse pas l’ALN historique ; elle rappelle ce pour quoi cette armée avait été créée : rendre au peuple sa souveraineté, non exercer cette souveraineté à sa place. La référence à la primauté du politique sur le militaire formulée autour de la Soummam a d’ailleurs explicitement resurgi dans le vocabulaire du mouvement de 2019.

C’est pourquoi le débat sur l’État civil ne devrait pas être présenté comme un affrontement entre patriotes et adversaires de l’armée. L’armée algérienne est une institution nationale dont la fonction de défense est indispensable. La question est ailleurs : qui décide ? Qui reçoit mandat du citoyen ? Qui est responsable devant lui ? Qui peut être remplacé par son vote ? Une République ne demande pas à son armée d’être faible. Elle lui demande d’être forte dans les limites de sa mission constitutionnelle et de renoncer à être la source de la légitimité politique.

La confusion entretenue entre respect de l’armée et soumission du politique au militaire a trop longtemps empêché cette discussion. Pourtant, une armée professionnelle n’est nullement diminuée lorsqu’elle se tient à distance de la compétition politique. Elle est au contraire protégée. Elle cesse d’être rendue responsable des échecs économiques, des impasses institutionnelles, des choix diplomatiques ou de la gestion quotidienne. Le passage à un État pleinement civil n’est donc pas dirigé contre l’armée. Il constitue aussi, paradoxalement, la condition de sa normalisation et de sa pérennité.

Il faut enfin se libérer d’une autre idée : celle selon laquelle l’autorité politique du militaire serait une conséquence naturelle de la guerre de libération. Rien, dans l’acte fondateur de Novembre, ne condamne l’Algérie à cette lecture. Rien dans la logique de la Soummam ne l’impose. Et l’histoire de 1962 montre précisément que la victoire du militaire sur le politique fut le résultat d’un affrontement entre Algériens, non l’accomplissement inévitable du projet révolutionnaire.

C’est peut-être là que réside aujourd’hui l’enjeu essentiel de la mémoire. Il ne s’agit pas d’effacer l’histoire, encore moins de distribuer rétrospectivement les certificats de patriotisme. Il s’agit de distinguer la Révolution de ce qui fut fait du pouvoir après la Révolution. Les deux histoires se croisent, mais elles ne se confondent pas.

Le 1er Novembre appartient au peuple algérien. La Soummam appartient au peuple algérien. L’indépendance appartient au peuple algérien. Aucune institution, aucun corps, aucun parti et aucune génération ne peut en revendiquer la propriété exclusive.

Soixante-dix ans après le déclenchement de la guerre, la question n’est donc peut-être pas de savoir si l’Algérie doit devenir une République civile en rompant avec ses origines. Elle est de savoir quand elle accomplira enfin la promesse contenue dans ses origines.

Car l’acte de naissance de la République est civil. Les armes ont libéré le territoire ; elles n’ont jamais reçu mandat de posséder l’État.

La République algérienne est née civile. Elle le deviendra.

Khaled Boulaziz

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