Six décennies après l’indépendance, l’Algérie continue de perdre la guerre de l’intelligence : une polémique sur des propos d’Abdelhamid Mehri datant de 1972 a suffi à remettre en scène les vieux clivages algériens, pendant que la vraie question — pourquoi l’école algérienne a-t-elle cessé de produire des élites capables de penser le pays — reste sans réponse.
Il faut le dire sans détour : l’Algérie s’est trompée de guerre. Depuis six décennies, elle mobilise son énergie intellectuelle, ses colères, ses tribunes et ses procès en légitimité dans des affrontements de tranchées — francophones contre arabophones, arabistes contre berbéristes, islamistes contre laïques, modernistes contre conservateurs — pendant que la seule bataille qui comptait vraiment, celle de l’intelligence et du savoir, se perdait tranquillement, sans bruit, salle de classe après salle de classe.
La dernière polémique en date, née d’une déclaration d’Abdelhamid Mehri remontant à 1972, en est l’illustration presque caricaturale. Elle a mobilisé les réseaux sociaux pendant plusieurs jours. Elle a réactivé les postures, les procès d’intention, les généalogies idéologiques que chacun ressort comme une arme de poing dès qu’il s’agit de parler d’école, de langue ou de mémoire. Et elle n’a, une fois de plus, strictement rien résolu — parce qu’elle ne posait pas la bonne question.
La bonne question, la voici, et elle dérange bien plus que n’importe quelle querelle linguistique : qu’a fait l’Algérie indépendante de son école ? À quel moment précis a-t-elle cessé de considérer la production d’une élite intellectuelle, scientifique et technique de haut niveau comme une priorité nationale non négociable ? Et pourquoi personne, ou presque, ne veut vraiment répondre à cette question, préférant le confort des vieilles chapelles ?
Une thèse qui dérange — et qu’il faut prendre au sérieux, pas au pied de la lettre
Pour sortir de ce marécage, il faut revenir à un document précis, trop peu discuté au regard de sa portée : l’entretien accordé par Abderrahmane Hadj Nacer à la Chaîne 3 de la Radio algérienne en juin 2019, en pleine effervescence du Hirak. L’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie n’y tient pas un discours anodin. Il avance une thèse frontale, presque dérangeante par sa lucidité : la France, dit-il, a été frappée pendant la guerre de Libération par la qualité redoutable de la diplomatie algérienne dans les enceintes internationales — une diplomatie portée, en grande partie, par des hommes formés par l’école française elle-même.
Autrement dit : le colonisateur avait, sans le vouloir, formé certains de ceux qui allaient ensuite le vaincre avec ses propres armes intellectuelles — son droit, ses langues, ses codes diplomatiques, ses institutions. L’historien américain Matthew Connelly l’a montré avec minutie dans son ouvrage désormais incontournable sur la diplomatie du FLN : l’indépendance ne s’est pas seulement gagnée dans le maquis, elle s’est gagnée dans les chancelleries, dans la presse internationale, aux Nations unies, où il fallait imposer la lecture de la question algérienne comme une question de décolonisation et de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
C’est cette bataille-là que Hadj Nacer appelle la « guerre de l’intelligence ». Et c’est là que son propos devient explosif : selon lui, cette guerre ne se serait pas arrêtée en 1962. Elle se serait poursuivie, sous une forme plus insidieuse, contre l’école algérienne elle-même — dont les mécanismes de production d’une élite autonome auraient été, dit-il, méthodiquement cassés.
Faut-il croire dans cette thèse telle quelle ? Non. Et c’est précisément là que le débat algérien échoue systématiquement : il ne sait faire que deux choses avec une idée qui dérange — l’idolâtrer ou la brûler. Soyons clairs : ce que dit Hadj Nacer est un témoignage et une hypothèse, formulés dans le cadre d’un entretien radiophonique. Pour en faire une vérité historique établie, il faudrait des archives prouvant l’existence d’une stratégie française délibérée, poursuivie consciemment après l’indépendance dans ce but précis. Ces archives, à ce jour, n’existent pas. Point.
Mais — et c’est tout l’enjeu de cet éditorial — l’absence de preuve d’un complot ne dispense strictement de rien. Elle ne dispense surtout pas de regarder ce que l’Algérie, elle, a fait de son école. Car à trop vouloir chercher un coupable extérieur, on se dispense commodément de regarder ses propres renoncements.
1962 : une école décapitée, une nation à bâtir dans l’urgence
Revenons aux faits, sans lyrisme ni instrumentalisation. L’Algérie indépendante n’hérite pas d’une école intacte. Le départ massif des Européens, à l’été 1962, vide en quelques semaines les salles de classe de leurs enseignants. Les chiffres publiés dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord sont sans appel : à la veille de la rentrée d’octobre 1962, environ 18 000 instituteurs sur 23 500, 1 400 professeurs sur 2 000, et la quasi-totalité du corps enseignant du supérieur avaient quitté le pays. C’est un effondrement, pas une transition.
Il faut alors accomplir un tour de force : scolariser massivement une population qui en avait été largement privée, tout en fabriquant, dans la même décennie, un corps enseignant, des cadres, une administration éducative presque à partir de rien.
Soyons honnêtes jusqu’au bout, y compris quand cela contredit le récit le plus confortable : la France ne s’est pas totalement désengagée. Les protocoles franco-algériens du 28 août 1962, dits accords Joxe-Farès, organisent explicitement le maintien de personnels enseignants français en Algérie — un fait attesté par le Journal officiel de l’État algérien du 14 septembre 1962. Pour la seule année 1963-1964, la coopération culturelle franco-algérienne prévoyait la mise à disposition de 10 500 instituteurs, 1 150 professeurs du secondaire et 850 enseignants du supérieur, selon l’Annuaire français de droit international de 1963.
Alors non, on ne peut pas raconter, comme on l’entend parfois dans les versions les plus paresseuses de cette histoire, que la France aurait claqué la porte de l’école algérienne au lendemain de l’indépendance en refusant d’y envoyer le moindre enseignant. C’est faux, et c’est vérifiable. Mais ce fait ne clôt rien non plus. Un dispositif de coopération, aussi réel soit-il, n’est pas une politique éducative nationale pensée pour durer et pour produire une souveraineté intellectuelle. Et c’est précisément là, sur la nature du projet éducatif algérien lui-même — pas sur le nombre d’instituteurs envoyés par Paris —, que porte la véritable question de Hadj Nacer.
L’arabisation n’a pas commencé en Algérie indépendante — et alors ?
Un des tours de passe-passe les plus efficaces de cette polémique consiste à faire croire que l’arabisation serait une pure création de l’Algérie souveraine, opposée à un supposé « legs colonial francophone » qu’elle serait venue corriger. C’est historiquement faux, et Abdelhamid Mehri lui-même le rappelait déjà en 1972, dans les colonnes du Monde diplomatique : le premier texte rendant l’apprentissage de l’arabe « obligatoire pour tous les élèves sans distinction » ne date pas de 1962. Il date d’un décret français de juillet 1961, pris sous Charles de Gaulle, organisant l’enseignement de l’arabe dans les écoles publiques du premier degré des départements algériens.
Que ceux qui brandissent l’arabisation comme un étendard identitaire post-colonial en prennent acte : son histoire commence avant l’indépendance. Mais qu’on ne s’y trompe pas non plus — ce fait ne disculpe personne. Ce qui se joue après 1962 est une tout autre affaire, et c’est là que la responsabilité algérienne devient entière : celle de bâtir, à partir de cet héritage composite, une politique linguistique et éducative cohérente, au moment précis où le pays affronte une pénurie catastrophique de cadres. C’est à cet endroit précis que les choix politiques deviennent déterminants. Et c’est très exactement là, selon Hadj Nacer, que quelque chose s’est brisé.
Arrêtons de parler de langues. Parlons d’élites.
Voici la phrase qu’il faut avoir le courage d’écrire : le débat algérien s’est trompé de sujet pendant soixante ans. On a posé la question comme un duel binaire — français ou arabe ? — alors que la vraie question aurait dû être : comment faire de l’arabe une langue pleinement scientifique et intellectuelle sans fermer l’accès au savoir mondial ? Et plus fondamentalement encore : comment doter l’Algérie d’une école capable de produire elle-même ses scientifiques, ses ingénieurs, ses médecins, ses chercheurs, ses historiens, ses économistes, ses diplomates — au lieu de les importer ou de les regarder partir ?
Non, l’école algérienne n’a pas été un échec total. Il faut le dire aussi, pour ne pas verser dans la complaisance nihiliste. Mais sa dégradation s’est poursuivie, année après année, patiemment, sous l’effet notamment d’une mainmise croissante de courants islamistes sur l’institution scolaire, qui ont fini par se l’approprier très largement — un fait que le pudibondisme ambiant préfère souvent taire plutôt que d’assumer. Résultat : l’Algérie produit encore des médecins et des ingénieurs, mais un grand nombre d’entre eux n’atteint pas les standards internationaux. Et ceux qui les atteignent — les meilleurs, les plus formés, les plus ambitieux — s’exportent vers l’Occident, sans esprit de retour. Le pays finance leur formation et exporte le résultat. C’est une saignée silencieuse, une fuite qui ne fait jamais la une, mais qui vide le pays de sa substance grise pendant que les chroniqueurs se déchirent sur des citations de 1972.
Voilà le véritable enjeu. Tout le reste — la querelle Mehri, les procès en trahison linguistique, les anathèmes réciproques — n’est que du bruit. Du bruit confortable, qui a le mérite de ne coûter à personne le moindre effort de réforme.
Une langue est un outil. L’école est une architecture. Cessons de confondre les deux.
Disons-le avec la fermeté que le sujet mérite : on peut défendre l’arabe comme langue nationale, historique et culturelle de l’Algérie sans jamais accepter qu’une politique linguistique se transforme en politique d’appauvrissement intellectuel. On peut défendre l’apprentissage du français sans en faire une langue de domination éternelle, un totem de classe ou un marqueur de mépris de soi. On peut défendre tamazight sans en faire un instrument d’exclusion. On peut, enfin, reconnaître la place de l’islam dans l’histoire culturelle du pays sans transformer l’école en champ de bataille idéologique, et sans la laisser sombrer dans les superstitions et les archaïsmes de la pensée magique qui n’ont strictement rien à faire dans une salle de classe.
Une langue est un instrument. L’école est une architecture du savoir. Confondre les deux n’est pas une nuance sémantique : c’est une erreur de catégorie, une faute stratégique — et l’Algérie la paie cash depuis soixante ans. Une grande école nationale digne de ce nom doit être capable de transmettre plusieurs langues, plusieurs traditions intellectuelles, et surtout, avant toute chose, la capacité de penser par soi-même. C’est cela, la vraie souveraineté. Pas les drapeaux linguistiques qu’on agite les uns contre les autres.
Le vrai drame algérien : on a voulu fabriquer des identités, pas des intelligences
Voici le cœur du problème, et il faut le dire crûment parce que personne ne veut l’entendre : l’école algérienne a trop souvent été sommée de fabriquer des identités, quand elle aurait dû fabriquer d’abord des intelligences. On a demandé à l’élève s’il était arabe, berbère, francophone, islamiste, laïque, nationaliste. On lui a beaucoup, beaucoup moins demandé s’il savait lire correctement, raisonner, démontrer, calculer, expérimenter, argumenter, écrire, créer, produire du savoir. On a formé des identités de combat. On n’a pas formé des esprits.
Et c’est précisément là que les oppositions idéologiques deviennent dangereuses, pas seulement stériles : elles finissent par produire des générations entières qui connaissent parfaitement le camp auquel elles appartiennent, et de moins en moins les questions auxquelles elles devraient être capables de répondre. Un pays qui forme des militants identitaires plutôt que des ingénieurs, des médecins et des chercheurs n’a pas d’avenir intellectuel. Il a un avenir de commentaires sur les réseaux sociaux. L’Algérie mérite mieux que ça, et le sait.
La vraie leçon de Hadj Nacer n’est pas celle qu’on croit
Il serait facile — trop facile — de réduire le témoignage de Hadj Nacer à une nouvelle accusation contre la France, un énième chapitre du grand roman victimaire qui dispense de tout examen de conscience. Ce serait un contresens complet. Son propos est infiniment plus dérangeant que cela, parce qu’il oblige à regarder en face ce que les Algériens ont fait, eux-mêmes, de leur propre école, avec leurs propres mains, depuis 1962.
Même en écartant totalement l’hypothèse d’une stratégie française délibérée — et rien à ce jour ne permet de l’établir — une question intacte demeure, et elle est bien plus inconfortable : pourquoi l’Algérie, qui avait pourtant compris dès ses premières années l’importance stratégique de la formation des cadres, n’a-t-elle pas maintenu, sans relâche, sans compromis, l’excellence scolaire et scientifique au sommet absolu de ses priorités ? Pourquoi a-t-on laissé, année après année, l’école devenir le terrain d’affrontements linguistiques, idéologiques et politiques plutôt que le sanctuaire du savoir qu’elle aurait dû rester ? Pourquoi a-t-on opposé les langues au lieu de les additionner ? Pourquoi a-t-on opposé les mémoires au lieu de les confronter honnêtement ? Pourquoi a-t-on opposé les identités au lieu de construire une intelligence nationale capable, justement, de les dépasser toutes ?
Ce ne sont pas des questions rhétoriques. Ce sont des questions que chaque génération de responsables politiques algériens a, jusqu’ici, préféré éluder — parce qu’y répondre honnêtement obligerait à désigner des responsabilités locales, pas seulement des complots venus d’ailleurs.
Pas de nouvelle République avec de vieilles querelles recyclées
Si l’on veut vraiment parler d’une nouvelle République — et le mot revient souvent, généreusement, dans le débat public algérien — alors il faut avoir le courage de commencer par là, et nulle part ailleurs. Pas par une nouvelle guerre entre francophones et arabophones. Pas par une nouvelle guerre entre arabistes et berbéristes. Pas par une nouvelle guerre entre laïques et islamistes. Pas par une nouvelle guerre entre modernistes et conservateurs. Ces guerres-là ont déjà eu lieu. Elles ont déjà eu leurs vainqueurs autoproclamés et leurs vaincus rancuniers. Et pendant qu’elles se rejouaient en boucle, le pays a régressé, comparé à des nations qui, elles, avaient fait de l’école un sanctuaire hors d’atteinte des querelles politiciennes.
Une République moderne n’a pas besoin de citoyens enfermés dans des camps idéologiques, prêts à en découdre à la moindre citation sortie de son contexte. Elle a besoin de citoyens instruits. D’une école exigeante, qui ne transige pas sur le niveau. D’universités capables de produire de la recherche, et pas seulement des diplômes. D’ingénieurs capables de concevoir, pas seulement d’importer. De médecins capables d’innover, pas seulement de soigner avec les moyens du bord. D’enseignants capables de transmettre, respectés et correctement formés. D’historiens capables de travailler sur les archives sans obéir à des injonctions politiques, quelles qu’elles soient. De diplomates capables de défendre les intérêts du pays avec la même intelligence que celle qui a arraché l’indépendance dans les enceintes internationales. Et d’une élite qui ne soit surtout pas une caste coupée du peuple, arrogante et rentière, mais une force intellectuelle authentiquement mise au service de la collectivité.
La question qui compte, la seule vraiment, n’est pas de savoir quelle idéologie a fini par l’emporter dans les manuels scolaires ou sur les plateaux de télévision. Elle est de savoir, sans complaisance, si l’Algérie a gagné — ou perdu — la bataille de l’intelligence. La réponse honnête, aujourd’hui, est non. Elle est non depuis longtemps.
Et si la réponse est non, alors il ne sert absolument à rien de continuer à se battre entre soi pour savoir qui détient la meilleure identité, la généalogie la plus pure, le récit le plus vertueux. Il faut reconstruire l’école — celle qui permettra enfin à l’Algérie de produire elle-même les femmes et les hommes capables de penser son avenir, plutôt que de le subir ou de l’exporter. C’est la seule bataille idéologique qui reste aujourd’hui digne d’être menée. Toutes les autres sont déjà perdues d’avance, pour tout le monde — y compris, et peut-être surtout, pour ceux qui croient encore les gagner.
Khaled Boulaziz
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