Soixante-quatre ans après l’indépendance, l’Algérie demeure prisonnière d’un modèle économique fondé sur la rente pétrolière, la concentration des ressources financières et la prépondérance de l’État dans la distribution des richesses. Derrière les promesses répétées de diversification se pose une question autrement plus politique : un système de pouvoir historiquement dominé par l’institution militaire peut-il accepter l’émancipation économique des Algériens, lorsque celle-ci risque de remettre en cause les privilèges et les mécanismes d’influence de ses groupes dirigeants ?
La dépendance économique, une question de pouvoir
Depuis l’indépendance, les dirigeants algériens promettent de construire une économie productive, de développer l’industrie nationale, de libérer l’investissement et de réduire la dépendance aux hydrocarbures. Les gouvernements se succèdent, les plans de développement changent de dénomination, les lois sur l’investissement sont régulièrement révisées, mais la structure fondamentale de l’économie demeure largement inchangée. L’État reste le principal détenteur des ressources financières, le premier investisseur et l’arbitre déterminant de l’accès aux opportunités économiques.
Cette permanence ne peut être expliquée uniquement par l’incompétence administrative, la mauvaise gestion ou les fluctuations des marchés pétroliers. Elle oblige à examiner les rapports entre l’organisation économique du pays et la structure du pouvoir politique.
Car l’émancipation économique ne consiste pas simplement à augmenter les revenus ou à multiplier les entreprises. Elle signifie que les citoyens disposent des moyens matériels nécessaires pour organiser leur existence sans dépendre constamment des décisions de l’administration. Elle suppose que l’entrepreneur puisse investir sans solliciter de protecteur, que le salarié puisse défendre ses droits sans craindre pour son emploi, que le commerçant puisse exercer son activité dans un cadre réglementaire prévisible et que le citoyen puisse construire son avenir indépendamment des réseaux d’influence.
Une telle transformation modifierait profondément les rapports entre la société et l’État. Elle réduirait la capacité des détenteurs du pouvoir à distribuer les avantages, à sélectionner les bénéficiaires des ressources et à exercer une influence sur les trajectoires individuelles.
C’est précisément cette dimension politique de l’économie algérienne qui mérite d’être interrogée. Le maintien d’une société économiquement dépendante peut servir les intérêts des groupes qui contrôlent les principaux leviers de la décision publique.
La rente pétrolière, colonne vertébrale du système
La nationalisation des hydrocarbures, en février 1971, devait consacrer la souveraineté économique de l’Algérie. En reprenant le contrôle de ses ressources énergétiques, le pays entendait financer son industrialisation et garantir son indépendance à l’égard des anciennes puissances coloniales.
Cette conquête historique a permis d’importantes réalisations dans l’éducation, la santé, les infrastructures et l’amélioration des conditions de vie. Mais elle a également installé une organisation économique dans laquelle l’État concentre une part considérable des ressources avant de les redistribuer.
Entre 2020 et 2024, les hydrocarbures représentaient près de 84 % des exportations et 48 % des recettes budgétaires, selon la Banque mondiale. Plus de six décennies après l’indépendance, la capacité financière du pays demeure donc étroitement liée à la commercialisation du pétrole et du gaz.
Cette dépendance possède une conséquence politique majeure. Dans une économie diversifiée, la richesse se crée à travers une multitude d’activités indépendantes. Dans une économie rentière centralisée, une grande partie des ressources circule par les administrations, les banques publiques, les entreprises d’État et les marchés financés par le budget national.
Celui qui contrôle ces circuits dispose d’une capacité considérable d’influence sur la société.
Le problème ne réside pas dans la propriété publique des hydrocarbures, qui constitue un acquis national, mais dans l’insuffisance des mécanismes permettant aux citoyens de contrôler démocratiquement leur utilisation.
Lorsque la distribution des ressources dépend de décisions peu transparentes, elle peut favoriser la constitution de clientèles économiques dont la prospérité repose davantage sur leur proximité avec les centres de décision que sur leur capacité à produire.
La rente cesse alors d’être seulement un instrument de développement. Elle devient également un moyen de préserver des rapports de dépendance.
Une caste dirigeante confrontée au risque de perdre ses privilèges
L’histoire politique algérienne est indissociable de la prépondérance de l’institution militaire dans les équilibres du pouvoir. Depuis 1962, les grandes transitions politiques ont été marquées, à des degrés divers, par l’intervention ou l’influence déterminante des responsables militaires.
Cette réalité historique soulève une question essentielle : que deviendrait un système fondé sur la concentration des décisions si une société économiquement autonome disposait des moyens de contester les choix de ses dirigeants ?
Une véritable diversification économique ferait émerger des entrepreneurs indépendants, des organisations professionnelles capables de défendre leurs intérêts, des syndicats autonomes et des institutions civiles disposant de ressources propres.
Ces acteurs pourraient exiger davantage de transparence budgétaire, contester les privilèges économiques, demander des comptes sur l’utilisation des recettes pétrolières et remettre en cause les interventions discrétionnaires dans l’économie.
Pour les réseaux dirigeants dont l’influence dépend du contrôle des ressources et des nominations, une telle évolution représenterait une transformation profonde des rapports de force.
La résistance éventuelle à cette émancipation peut ainsi être comprise comme une défense des positions acquises. Cette interprétation politique ne signifie pas que l’ensemble de l’institution militaire partage les mêmes intérêts ou poursuit une stratégie concertée. Elle conduit à examiner comment les mécanismes de concentration du pouvoir peuvent favoriser la conservation des privilèges de certains groupes dirigeants.
L’enjeu dépasse donc la seule gestion économique. Il concerne la séparation entre les institutions de l’État et les intérêts de ceux qui exercent le pouvoir en son sein.
Un système bancaire archaïque au cœur de la dépendance
Le système financier algérien constitue l’une des illustrations les plus significatives des limites de ce modèle.
Selon le Fonds monétaire international, les six principales banques publiques concentrent près de 90 % des crédits et des dépôts. Cette concentration confère à l’État une place déterminante dans l’orientation du financement économique.
En 2026, le FMI relevait également un taux de créances douteuses voisin de 20 %, ainsi qu’un renforcement des liens financiers entre les banques publiques, les entreprises d’État et le Trésor.
Ces chiffres révèlent les fragilités d’un appareil bancaire qui demeure fortement mobilisé par les besoins du secteur public.
Pourtant, l’Algérie dispose d’une épargne nationale et de compétences entrepreneuriales susceptibles de soutenir le développement d’activités productives. Le problème concerne notamment les conditions dans lesquelles ces ressources peuvent être transformées en investissements.
L’accès au crédit demeure confronté à des exigences de garanties, à des procédures administratives et à des difficultés d’évaluation des projets qui pénalisent particulièrement les petites entreprises et les nouveaux entrepreneurs.
La banque, qui devrait permettre de transformer une initiative en activité économique, peut ainsi devenir un obstacle supplémentaire dans le parcours de celui qui souhaite entreprendre.
Cette situation favorise les acteurs déjà établis, capables de mobiliser des garanties importantes ou de naviguer dans les circuits institutionnels. Elle peut également renforcer le poids des relations personnelles dans un environnement où les procédures manquent de lisibilité.
Un système financier moderne devrait permettre à un citoyen de financer son projet sur la base de critères économiques transparents, indépendamment de ses relations avec l’administration.
La question fondamentale n’est donc pas seulement celle de la modernisation des banques, mais celle de leur gouvernance et de l’autonomie de leurs décisions.
L’archaïsme des paiements, révélateur d’une économie administrée
Le retard relatif des moyens de paiement constitue une autre manifestation de cette situation.
Alors que les transactions instantanées se généralisent dans de nombreuses économies, l’Algérie poursuit encore le déploiement de ses infrastructures de paiement électronique. Les initiatives récentes montrent une progression réelle, mais la circulation des paiements demeure confrontée à des obstacles techniques, commerciaux et institutionnels.
Le développement des paiements numériques pourrait pourtant transformer les conditions d’activité de milliers de commerçants, d’artisans, de travailleurs indépendants et de petites entreprises.
Un système de paiement accessible, rapide et peu coûteux réduit les frais de transaction, facilite la traçabilité des échanges et permet aux activités économiques de fonctionner avec davantage d’autonomie.
Mais la numérisation ne saurait constituer une réforme suffisante.
Une application bancaire ne transforme pas fondamentalement une économie lorsque l’accès au crédit demeure concentré, lorsque les décisions d’investissement dépendent de procédures opaques et lorsque les entreprises restent confrontées à une réglementation imprévisible.
Le véritable enjeu consiste à faire du système financier un instrument au service des citoyens plutôt qu’un prolongement des mécanismes administratifs de distribution des ressources.
L’argent appartient à ceux qui le gagnent et l’épargnent. Son utilisation légitime ne devrait pas être entravée par des obstacles disproportionnés ou des interventions arbitraires.
Le dinar, le marché parallèle et la crise de confiance
La coexistence de deux marchés des devises, l’un officiel et l’autre parallèle, révèle également les déséquilibres de l’organisation financière nationale.
Le rapport du FMI publié en septembre 2026 relevait une prime du marché parallèle proche de 80 % par rapport au taux de change officiel depuis février de la même année.
Un tel écart traduit une divergence considérable entre le prix administré des devises et les conditions dans lesquelles elles s’échangent sur le marché informel.
Cette situation complique les transactions, favorise les arbitrages entre circuits officiels et parallèles et entretient des distorsions dans l’accès aux monnaies étrangères.
Elle illustre les limites d’une politique qui cherche à administrer étroitement les mouvements financiers sans parvenir à répondre pleinement aux besoins économiques.
La question n’est pas de supprimer toute réglementation des changes, indispensable à la stabilité monétaire. Elle consiste à construire des mécanismes cohérents, transparents et suffisamment adaptés aux réalités économiques pour réduire les incitations au recours aux circuits informels.
L’écart entre les deux marchés révèle aussi une crise de confiance dans les mécanismes officiels de formation des prix.
Une économie productive ne peut durablement prospérer lorsque les acteurs économiques doivent composer avec des conditions aussi différentes selon les circuits auxquels ils peuvent accéder.
Une jeunesse instruite, mais privée de perspectives suffisantes
Les conséquences sociales de ce modèle apparaissent particulièrement dans les difficultés rencontrées par la jeunesse.
L’Algérie a considérablement développé son système éducatif et universitaire depuis l’indépendance. Elle forme chaque année des générations de diplômés dont les compétences pourraient contribuer à la diversification économique.
Mais la création d’emplois productifs demeure insuffisante pour répondre à l’ensemble des aspirations.
Le chômage des jeunes, les difficultés d’accès au financement et l’incertitude des perspectives professionnelles conduisent une partie de cette génération à rechercher son avenir à l’étranger.
Cette émigration représente une perte considérable pour le pays, qui finance la formation de compétences dont d’autres économies bénéficient ensuite.
La dépendance à l’emploi public et aux dispositifs d’aide sociale traduit également les limites du tissu productif. Ces instruments remplissent des fonctions indispensables de protection, mais ils ne sauraient remplacer durablement une économie capable de créer des emplois indépendants et qualifiés.
Une politique économique tournée vers l’émancipation devrait permettre aux jeunes de vivre de leurs compétences plutôt que d’attendre indéfiniment une opportunité administrativement attribuée.
Le problème algérien ne réside pas dans une insuffisance de talents, mais dans la difficulté à transformer ces talents en initiatives productives.
L’État dépense, les banques financent, les déséquilibres s’accumulent
Les fragilités financières du modèle apparaissent désormais dans les comptes publics.
En septembre 2026, le FMI constatait que les déficits budgétaires importants avaient réduit les marges de manœuvre financières du pays. Le Fonds de régulation des recettes avait été épuisé en 2024, tandis que les besoins de financement de l’État entraînaient un recours accru à la Banque d’Algérie.
Le rapport relevait notamment que la banque centrale avait acheté des titres publics représentant environ 5,25 % du PIB en août 2025 et accordé une avance à l’État équivalente à 1,9 % du PIB en janvier 2026.
Ces opérations soulèvent des interrogations sur la capacité de l’économie à financer durablement les dépenses publiques sans affaiblir l’indépendance monétaire.
Lorsque les banques et la banque centrale sont davantage sollicitées pour financer l’État, les possibilités de financement du secteur productif peuvent se trouver contraintes.
Cette situation renforce les liens entre les institutions financières et les finances publiques, au moment même où la diversification exigerait une mobilisation accrue des capitaux en faveur des entreprises.
Le risque consiste à prolonger les déséquilibres d’un modèle économique par des mécanismes financiers qui reportent leur coût sur l’avenir.
L’émancipation économique exige une transformation politique
Les difficultés algériennes ne peuvent être résolues par la seule adoption de nouvelles lois sur l’investissement ou par la multiplication des annonces de projets industriels.
Une véritable transformation supposerait de modifier les conditions d’accès aux ressources, de garantir l’indépendance des décisions économiques et de soumettre la gestion des finances publiques à un contrôle démocratique effectif.
Elle exigerait une justice capable de protéger les droits des investisseurs comme ceux des salariés, des banques responsables devant des règles transparentes, une administration soumise au droit et des institutions civiles disposant des moyens de contrôler les choix budgétaires.
Cette évolution ne signifie pas l’abandon du rôle social de l’État. La protection des plus vulnérables, l’accès à l’éducation, la santé et les services publics demeurent des obligations essentielles de la puissance publique.
Mais la protection sociale ne devrait pas se confondre avec une dépendance politique permanente.
La richesse nationale devrait servir à multiplier les possibilités offertes aux citoyens, et non à renforcer leur subordination envers ceux qui décident de sa distribution.
C’est ici que se situe la contradiction fondamentale du système algérien : l’émancipation économique pourrait réduire les instruments d’influence dont disposent les groupes dominants, alors même qu’elle constitue une condition essentielle du développement national.
L’indépendance de l’Algérie doit devenir celle des Algériens
Soixante-quatre ans après l’indépendance, la souveraineté nationale ne saurait se mesurer uniquement à la propriété des hydrocarbures, au contrôle des frontières ou à la capacité de l’État de financer ses institutions.
Elle doit également se mesurer à la liberté dont disposent les citoyens pour travailler, entreprendre, investir, s’organiser et participer aux décisions qui engagent leur avenir.
L’Algérie a conquis son indépendance politique au prix de sacrifices immenses. Cette conquête ne saurait être réduite à la souveraineté d’un appareil d’État sur les ressources nationales.
L’émancipation économique exige que les richesses du pays cessent d’être principalement des instruments de distribution administrée pour devenir les moyens d’une prospérité productive et largement partagée.
Elle exige aussi que les institutions chargées de protéger la nation ne puissent se substituer durablement à la volonté souveraine de ses citoyens.
La question décisive n’est donc pas seulement de savoir si l’Algérie peut se diversifier, mais si les groupes qui dominent son système politique accepteront les conséquences d’une telle transformation sur leur influence et leurs privilèges.
Car une société économiquement indépendante dispose de davantage de moyens pour demander des comptes à ceux qui la gouvernent.
L’indépendance de l’Algérie a été conquise en 1962. L’émancipation économique et politique des Algériens demeure une œuvre à accomplir. Et sa réalisation suppose que la richesse nationale serve d’abord à garantir la liberté des citoyens, plutôt qu’à perpétuer les rapports de dépendance qui limitent leur avenir.
Khaled Boulaziz

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