L’expression “État profond” est souvent mal comprise. Elle est parfois utilisée comme une formule paresseuse, une facilité complotiste, un mot-valise destiné à expliquer tout ce que les institutions visibles ne permettent pas de comprendre. Pourtant, dans le cas algérien, elle désigne moins un mystère qu’une réalité politique persistante : l’existence d’un pouvoir de continuité, enraciné dans les appareils sécuritaires, administratifs, militaires et idéologiques, capable de survivre aux présidents, de contourner les Parlements, de neutraliser les partis et de se présenter comme le gardien ultime de la nation.
L’État profond, en Algérie, n’est pas seulement un réseau d’hommes dans l’ombre. C’est d’abord une culture. Une manière de penser le pays comme un territoire à tenir plutôt qu’une société à libérer. Une manière de considérer le peuple comme une donnée instable, l’élection comme un risque, la transparence comme une menace, la souveraineté populaire comme une fiction utile mais dangereuse dès qu’elle prétend devenir réelle. Sa force ne vient pas uniquement des armes, des dossiers ou des renseignements. Elle vient de sa prétention idéologique à dire : “Nous sommes l’État, donc nous sommes l’Algérie.”
C’est cette prétention qu’il faut interroger. Car un appareil peut servir l’État sans être la nation. Il peut protéger des frontières sans incarner un peuple. Il peut accumuler des informations sans produire une vision. Il peut traverser les crises sans construire une civilisation politique. Le drame algérien naît précisément de cette confusion : un appareil historique, né dans la clandestinité révolutionnaire, a fini par croire que son rôle dans la libération lui donnait un droit permanent de tutelle sur l’indépendance.
C’est ici qu’il faut revenir au MALG, non pour effacer son apport, mais pour le remettre à sa juste place. Le ministère de l’Armement et des Liaisons générales fut, durant la guerre de libération, un organe essentiel de renseignement, de coordination, de logistique et de diplomatie révolutionnaire. Il a contribué, par son expertise, ses réseaux, ses cadres et ses méthodes, à la lutte pour l’indépendance. Cette contribution appartient à l’histoire nationale et mérite reconnaissance. Mais aucune reconnaissance historique ne peut se transformer en droit éternel de propriété sur l’État.
Le MALG a servi la Révolution ; il n’était pas la Révolution à lui seul. Il a participé à l’indépendance ; il n’a pas incarné l’Algérie entière. Il fut un appareil, avec ses compétences, ses limites, ses zones d’ombre, ses calculs et ses hommes. Le confondre avec la nation, c’est déjà installer la matrice de la confiscation. C’est faire passer un instrument de guerre pour une source de légitimité permanente. C’est transformer un moment historique en droit de tutelle.
L’Algérie n’a jamais appartenu à un appareil. Ni à une caserne, ni à un service, ni à une mémoire clandestine, ni à une caste qui se persuade, de génération en génération, qu’elle détient seule le secret de l’État. Elle est plus vaste que ses réseaux, plus ancienne que ses polices, plus profonde que ses fichiers, plus tragique et plus vivante que les hommes qui prétendent parler en son nom.
Au cœur du système algérien, quelque chose a pourtant survécu à toutes les ruptures apparentes : un appareil idéologique qui ne se contente pas de gouverner dans l’ombre, mais qui se pense comme l’Algérie elle-même. Il ne se voit pas comme un instrument de l’État, mais comme sa conscience cachée. Il ne se considère pas comme une structure historique née dans des circonstances précises, mais comme une nécessité permanente. Dans son propre imaginaire, il ne sert pas la nation : il la précède, la définit, la surveille et la corrige.
Le drame algérien vient en partie de là : une culture d’appareil née dans la clandestinité, renforcée par la guerre, sanctifiée par l’indépendance, puis reconduite dans l’État postcolonial comme si la société devait rester indéfiniment sous surveillance. La logique du renseignement a fini par déborder sa fonction. Elle n’a plus seulement observé les menaces ; elle a produit une manière de gouverner. Elle n’a plus seulement protégé l’État ; elle a prétendu dire qui avait le droit de parler au nom de l’État.
Cet appareil se rêve grand, mais son horizon reste étroit. Il parle d’histoire, mais ne produit pas de civilisation. Il parle de souveraineté, mais cherche sans cesse des garanties auprès des puissances internationales. Il parle d’indépendance, mais reste prisonnier des équilibres extérieurs. Il parle de profondeur stratégique, mais se retrouve souvent manipulé par plus puissant que lui. Il se croit architecte de la nation, alors qu’il joue parfois le rôle d’un pantin dans des rapports de force internationaux qu’il ne maîtrise qu’imparfaitement.
Sa folie de grandeur ne débouche sur aucune envergure civilisationnelle. Elle ne produit ni école, ni pensée, ni université, ni industrie, ni justice, ni culture politique digne d’une grande nation. Elle produit des réseaux, des dossiers, des surveillances, des purges, des fidélités, des trahisons, des campagnes, des fuites. Elle sait tenir un territoire, mais peine à élever un peuple. Elle sait contrôler les hommes, mais ne sait pas construire la grandeur.
C’est à partir de cette matrice qu’il faut lire les récits récents autour d’une prétendue “organisation secrète” agissant au croisement des services, des médias, de la diaspora et des cercles du pouvoir. Pris littéralement, ces récits exigent prudence, vérification et distance. Ils contiennent des accusations graves, des noms, des filiations supposées, des allégations d’infiltration et de manipulation. Mais pris politiquement, ils révèlent une vérité plus profonde : l’Algérie reste hantée par la croyance qu’un pouvoir caché serait plus réel que les institutions visibles.
La prolifération des fuites n’est pas un accident. Elle est le langage naturel d’un système opaque. Lorsque les citoyens ne savent pas où se décide réellement leur destin, lorsqu’un Parlement ne pèse pas, lorsqu’un gouvernement n’incarne pas une majorité politique, lorsqu’une justice semble fonctionner par séquences et par signaux, l’information quitte les institutions pour circuler sous forme de rumeurs, de vidéos, de confidences, de dossiers et de règlements de comptes.
Les plateformes numériques de l’exil sont devenues l’un des théâtres de cette guerre. Elles reçoivent des documents, diffusent des accusations, ciblent des responsables, amplifient des conflits internes et deviennent parfois, volontairement ou non, des relais de batailles qui les dépassent. L’opposant croit parfois dévoiler le système, alors qu’il peut être utilisé par une fraction du système contre une autre. Le lanceur d’alerte peut devenir instrument. La révélation peut devenir munition. La vérité elle-même peut être contaminée par l’intention de celui qui la fait sortir.
La question n’est donc pas seulement de savoir si telle fuite est vraie. Elle est de savoir pourquoi elle apparaît à ce moment précis, contre quelle cible, au profit de quel camp, avec quel cadrage et dans quelle séquence. Une fuite politique n’est jamais un objet neutre. Elle porte une charge, une direction, une fonction. Elle ne dit pas seulement quelque chose ; elle fait quelque chose.
Cette guerre de l’information est l’héritière directe des conflits internes du pouvoir algérien. La séquence Bouteflika fut décisive. Lorsqu’il a entrepris de réduire l’emprise du DRS de Mohamed Mediène, dit Toufik, Bouteflika n’a pas démocratisé l’État. Il n’a pas rendu la souveraineté au peuple. Il n’a pas soumis les services à une autorité civile transparente. Il a simplement déplacé le centre de gravité du système. Il a montré que les hommes réputés intouchables pouvaient être touchés, mais il n’a pas construit l’État de droit qui aurait permis de remplacer l’ancien ordre par une véritable architecture institutionnelle.
Le DRS, longtemps perçu comme un État dans l’État, a été affaibli. Mais l’esprit de l’État souterrain n’a pas disparu. Il s’est fragmenté. Les anciens équilibres ont été brisés sans que de nouveaux principes démocratiques ne les remplacent. Les réseaux se sont recomposés. Les fidélités se sont déplacées. Les rancunes se sont accumulées. Les héritages sécuritaires ont continué d’agir, non plus toujours sous une forme centralisée, mais par éclats, par alliances, par fuites, par campagnes et par coups de force symboliques.
C’est pourquoi l’actuelle guerre des récits doit être comprise comme le prolongement d’une longue crise de l’État profond algérien. Le problème n’est pas seulement l’existence supposée de tel ou tel réseau secret. Le problème est que l’État lui-même a été construit de telle manière que l’hypothèse du réseau secret paraît toujours plausible. Quand les institutions sont faibles, les clans deviennent crédibles. Quand la parole officielle est discréditée, la rumeur prend la forme d’une contre-vérité possible. Quand le pouvoir refuse la transparence, chaque ombre devient une preuve aux yeux de l’opinion.
L’appareil idéologique issu de cette culture clandestine a toujours vécu d’une contradiction. Il prétend défendre la souveraineté nationale, mais il craint la souveraineté populaire. Il parle au nom du peuple, mais redoute son jugement. Il invoque l’indépendance, mais refuse l’émancipation politique des citoyens. Il célèbre Novembre, mais se méfie de toute irruption populaire qui prétendrait reprendre l’esprit de Novembre contre les héritiers autoproclamés de Novembre.
Le Hirak a révélé cette contradiction de manière éclatante. Des millions d’Algériens sont sortis dans la rue pour dire que le pays ne pouvait plus être réduit à des arrangements de sommet, à des successions opaques, à des équilibres de clans. Ce mouvement, dans sa profondeur, n’était pas seulement anti-Bouteflika. Il était anti-confiscation. Il refusait l’idée que l’Algérie soit administrée comme un domaine réservé. Il rappelait que la nation ne se limite pas à ceux qui prétendent la protéger.
Face à cela, l’appareil n’a pas su produire une réponse historique. Il aurait pu entendre la demande de refondation. Il a préféré la contenir, la fragmenter, la surveiller, la fatiguer. Il aurait pu ouvrir une nouvelle séquence politique. Il a préféré restaurer les mécanismes anciens sous des formes adaptées. Là encore, l’absence d’envergure civilisationnelle apparaît clairement : un grand État transforme les crises populaires en contrat politique ; un appareil inquiet les transforme en problème sécuritaire.
Le lien avec le MALG devient alors essentiel. Car le prestige historique de la clandestinité révolutionnaire a servi, après l’indépendance, à légitimer une culture politique où l’opacité était présentée comme intelligence, où le secret était confondu avec profondeur, où la discipline d’appareil remplaçait la délibération nationale. Mais la guerre de libération n’était pas destinée à produire une tutelle éternelle. Elle devait rendre le peuple souverain, non transférer la souveraineté d’un colonisateur à une caste nationale.
C’est cette confusion qu’il faut briser. Reconnaître le rôle du MALG ne signifie pas accepter le règne infini de ses héritiers réels ou imaginaires. Honorer les compétences acquises dans la guerre ne signifie pas sacraliser une méthode de gouvernement fondée sur le secret. Respecter l’histoire ne signifie pas remettre l’avenir entre les mains de ceux qui se présentent comme ses seuls interprètes.
L’Algérie est plus grande que ses appareils. Elle ne peut être contenue dans une mémoire sécuritaire, ni dans une généalogie de services, ni dans une mythologie de réseaux. Elle est faite de paysans, d’ouvriers, d’étudiants, de femmes, de langues, de villes, de villages, de déserts, de montagnes, d’exils, de martyrs, de prisonniers, de poètes, de savants, d’entrepreneurs, de chômeurs, de harraga, de mères silencieuses et de jeunes humiliés par l’attente. Aucun appareil ne peut prétendre incarner seul cette totalité.
Un service peut contribuer à une guerre d’indépendance. Il peut fournir des armes, des liaisons, des renseignements, des cadres. Il peut même jouer un rôle décisif dans une séquence historique. Mais il ne devient jamais, pour autant, la nation elle-même. La nation dépasse toujours l’instrument qui l’a servie. Dès qu’un appareil oublie cela, il cesse de protéger l’État et commence à le dévorer.
Aujourd’hui, l’Algérie paie le prix de cette dévoration lente. Les institutions visibles sont affaiblies par les pouvoirs invisibles. La parole politique est disqualifiée par les décisions prises ailleurs. Les médias sont fragilisés par les pressions, mais aussi par les manipulations. Les plateformes de l’étranger deviennent des substituts désordonnés à une presse nationale empêchée de jouer pleinement son rôle. La justice apparaît trop souvent comme l’aboutissement d’un rapport de force plutôt que comme l’expression sereine du droit.
Dans un tel climat, chaque récit d’organisation secrète trouve un terrain favorable. Non parce que tout est vrai, mais parce que tout semble possible. Le système a tellement habitué le citoyen à l’opacité qu’il ne peut plus demander seulement : “Est-ce prouvé ?” Il demande d’abord : “Qui manipule qui ?” Ce réflexe est en lui-même une défaite nationale.
La souveraineté ne se mesure pas au nombre de discours sur la patrie. Elle se mesure à la capacité d’un peuple à contrôler ses gouvernants, à comprendre ses institutions, à sanctionner ses dirigeants, à accéder à une information fiable, à débattre sans peur, à choisir sans tutelle. Une souveraineté enfermée dans les services n’est pas une souveraineté. C’est une confiscation.
L’appareil qui se croit l’Algérie est peut-être, au fond, l’un des signes les plus clairs de l’absence d’un véritable État national moderne. Un État moderne n’a pas peur de ses citoyens. Il ne gouverne pas par énigmes. Il ne transforme pas la politique en contre-espionnage permanent. Il ne demande pas au peuple d’applaudir des décisions dont il ignore les auteurs. Il ne confond pas la sécurité de la nation avec la sécurité des clans.
Ceux qui se pensent propriétaires du pays devraient méditer cette évidence : l’Algérie ne leur doit pas son existence éternelle. Elle existait avant leurs réseaux et survivra à leurs intrigues. Elle n’a pas été libérée pour devenir le domaine d’une caste. Elle n’a pas sacrifié ses enfants pour que quelques appareils se transmettent le droit de parler en son nom. Elle n’a pas traversé la colonisation pour se retrouver prisonnière d’une souveraineté sans peuple.
La vraie grandeur ne consiste pas à savoir qui surveille qui, qui détient quel dossier, qui infiltre quelle plateforme ou qui manipule quel opposant. La vraie grandeur consiste à bâtir une nation capable de produire de la justice, du savoir, de la beauté, de l’industrie, de la dignité et une parole politique libre. Tout le reste n’est que théâtre d’ombres.
L’appareil idéologique qui se prend pour l’Algérie possède peut-être des archives, des relais, des fidélités et des secrets. Mais il lui manque l’essentiel : la légitimité vivante d’un peuple libre. Il peut contrôler des couloirs, orienter des récits, fabriquer des ennemis, déplacer des pions. Il peut même, pendant un temps, se donner l’illusion de tenir le pays.
Mais il ne peut pas incarner l’Algérie.
Car l’Algérie n’est pas un appareil. Elle est une nation.
Khaled Boulaziz
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