Les élites de la discorde : ces va-t-en-guerre qui n’iront jamais au front

11 juillet 2026
13 min de lecture|2 553 mots

Entre l’Algérie et le Maroc, le conflit politique ne se limite plus au Sahara occidental. Il a contaminé les médias, les discours publics, les réseaux sociaux et une partie du monde intellectuel. Des deux côtés de la frontière, les récits officiels sont repris avec une telle fidélité que le débat critique semble désormais presque impossible.

Va-t-en-guerre : des élites qui n’iront jamais au front

Chaque camp accuse l’autre de propagande, de manipulation et d’hostilité permanente. Mais chacun demeure largement incapable de reconnaître ses propres excès. Les mêmes mécanismes sont à l’œuvre à Alger comme à Rabat : exaltation nationale, désignation d’un ennemi extérieur, procès en trahison et marginalisation de toute voix nuancée.

Le patriotisme, qui peut être un attachement légitime à son pays, glisse alors vers un nationalisme vindicatif. Celui-ci ne se contente plus de défendre des intérêts nationaux. Il exige l’adhésion complète, refuse la contradiction et transforme le voisin en menace existentielle.

Cette dérive affaiblit le débat public et enferme les deux sociétés dans une confrontation stérile.

Deux récits officiels devenus indiscutables

Du côté marocain, le Sahara occidental est présenté comme une question d’intégrité territoriale définitivement tranchée. Le plan d’autonomie défendu par Rabat est décrit comme la seule solution réaliste, tandis que toute remise en cause de la souveraineté marocaine est souvent assimilée à une hostilité contre le royaume.

Du côté algérien, le dossier est présenté comme une question de décolonisation et d’autodétermination. Le soutien au Front Polisario est inscrit dans un discours de principe, et toute critique de cette politique peut être suspectée d’alignement sur les positions marocaines.

Les deux États ont naturellement le droit de défendre leurs positions. Le problème commence lorsque celles-ci deviennent des vérités obligatoires pour l’ensemble de la société.

Journalistes, universitaires, militants, écrivains et analystes sont alors sommés de choisir leur camp. La nuance est interprétée comme une faiblesse. Le doute devient suspect. L’esprit critique s’arrête à la frontière.

Le Sahara occidental reste pourtant un conflit non résolu. Le Maroc contrôle la majeure partie du territoire et propose une autonomie sous sa souveraineté. Le Front Polisario revendique l’indépendance et bénéficie du soutien de l’Algérie. Les Nations unies poursuivent leurs efforts en faveur d’une solution politique, tandis que les négociations restent bloquées.

Cette réalité complexe devrait encourager la prudence et l’analyse. Elle produit au contraire une rigidité croissante.

La rupture diplomatique comme nouvelle normalité

Les relations diplomatiques entre Alger et Rabat sont rompues depuis août 2021. La frontière terrestre est fermée depuis 1994. Les échanges politiques sont presque inexistants et la méfiance est devenue une doctrine.

La rupture n’est plus traitée comme une anomalie à corriger, mais comme un état normal.

Chaque décision du voisin est interprétée sous l’angle de la menace. Chaque rapprochement diplomatique, chaque contrat d’armement et chaque déclaration officielle sont présentés comme une manœuvre dirigée contre l’autre camp.

À Rabat, l’Algérie est régulièrement décrite comme une puissance obsédée par l’affaiblissement du Maroc et par le maintien artificiel du conflit sahraoui.

À Alger, le Maroc est présenté comme un État expansionniste, allié à des puissances étrangères et engagé dans une stratégie hostile contre les intérêts algériens.

Ces deux visions s’alimentent mutuellement. La propagande de l’un sert de preuve à la propagande de l’autre.

Le rapprochement entre le Maroc et Israël a renforcé les inquiétudes algériennes. Le soutien d’Alger au Front Polisario nourrit, en retour, les accusations marocaines. Les appareils politiques transforment ainsi chaque initiative diplomatique en nouvel argument pour justifier l’escalade.

Des médias devenus des instruments de mobilisation

Une partie des médias des deux pays a renoncé à traiter la rivalité algéro-marocaine comme un sujet d’information. Elle l’aborde comme une bataille nationale.

Les chaînes, les journaux et les sites proches des pouvoirs reprennent souvent les éléments de langage officiels sans véritable distance. Ils sélectionnent les faits qui renforcent le récit national et ignorent ceux qui pourraient le fragiliser.

Le voisin n’est plus décrit dans sa complexité. Il est réduit à une caricature.

Dans certains médias marocains, l’Algérie apparaît comme un régime militaire prêt à tout pour empêcher le développement du royaume.

Dans certains médias algériens, le Maroc est présenté comme un instrument de déstabilisation au service de puissances extérieures.

Cette logique ne cherche pas à informer le public. Elle cherche à le mobiliser.

Les titres deviennent plus agressifs. Les accusations se multiplient. Des informations non vérifiées sont parfois reprises parce qu’elles correspondent au récit attendu. Les rectifications, lorsqu’elles existent, circulent beaucoup moins que les rumeurs.

La rivalité politique devient ainsi un produit médiatique rentable. Chaque incident, même mineur, peut être transformé en crise nationale. Une déclaration maladroite, un événement sportif, une carte géographique, une chanson ou un élément du patrimoine culturel suffisent à déclencher de nouvelles campagnes d’hostilité.

Les élites de la discorde

La responsabilité ne revient pas uniquement aux gouvernements et aux médias officiels. Elle concerne aussi une partie des élites politiques, universitaires et culturelles.

Certains intellectuels capables de critiquer leur propre gouvernement sur les questions économiques ou sociales cessent soudain d’exercer leur vigilance lorsqu’il est question du pays voisin.

Au Maroc, des voix habituellement critiques peuvent reprendre sans réserve le discours officiel sur le Sahara occidental et réduire toute objection à une opération algérienne.

En Algérie, certains opposants au pouvoir peuvent abandonner leur esprit critique dès que le Maroc est évoqué et reprendre les accusations officielles sans les interroger.

Dans les deux cas, la pensée devient sélective.

Les excès de son propre camp sont relativisés, tandis que ceux de l’adversaire sont dénoncés avec force. Les atteintes à la liberté d’expression commises chez le voisin sont visibles. Celles commises dans son propre pays deviennent secondaires.

Cette attitude fragilise la crédibilité de ces élites. Elle montre que leur engagement en faveur de la liberté, du pluralisme et de la vérité s’arrête parfois dès que la question nationale est invoquée.

L’intellectuel devient alors un auxiliaire du pouvoir qu’il prétend pourtant critiquer. Le journaliste se change en procureur. L’universitaire abandonne la méthode pour le slogan. L’artiste lui-même est parfois sommé de participer à la guerre des symboles.

Ce sont ces élites de la discorde qui donnent une apparence de respectabilité à la propagande. Elles transforment les mots d’ordre des appareils en analyses, les soupçons en certitudes et les rancœurs en doctrine nationale.

Le nationalisme comme outil de diversion

L’hostilité entre l’Algérie et le Maroc offre un avantage politique aux deux régimes : elle permet de déplacer l’attention.

Lorsque les difficultés économiques, les inégalités, le chômage, la corruption ou les atteintes aux libertés occupent trop fortement le débat, la menace extérieure peut servir de diversion.

Le citoyen critique est alors invité à se taire au nom de l’unité nationale.

Au Maroc, contester certaines orientations du pouvoir peut être présenté comme un affaiblissement du pays face à l’Algérie.

En Algérie, critiquer la politique régionale du gouvernement peut conduire à des accusations de complaisance envers le makhzen.

Dans les deux cas, le nationalisme sert à réduire l’espace démocratique.

La loyauté au pays est confondue avec la loyauté au régime. Les dirigeants se présentent comme les seuls défenseurs de la nation. Toute critique est renvoyée au camp adverse.

Cette stratégie est efficace parce qu’elle repose sur des tensions réelles. Mais elle empêche de distinguer les intérêts du pays de ceux du pouvoir.

Aimer son pays ne signifie pas approuver toutes les décisions de ses dirigeants. Défendre la souveraineté nationale ne suppose pas de renoncer à l’analyse.

Les réseaux sociaux comme casernes numériques

Les réseaux sociaux ont amplifié la confrontation.

Des comptes anonymes, des influenceurs nationalistes et des pages proches des appareils politiques diffusent chaque jour des contenus hostiles. Les messages les plus agressifs sont souvent ceux qui circulent le mieux.

La logique des plateformes favorise la colère, la simplification et l’affrontement.

Les utilisateurs sont enfermés dans des communautés où chacun retrouve les mêmes accusations et les mêmes certitudes. Les informations contradictoires sont rejetées comme de la propagande ennemie.

Le débat devient impossible parce que l’objectif n’est plus de convaincre, mais d’humilier.

Des millions de citoyens qui n’ont aucune responsabilité dans les décisions politiques finissent par être pris pour cible. Les Marocains sont réduits à leur monarchie. Les Algériens sont réduits à leur régime.

Des peuples entiers deviennent les otages d’une rivalité entre États.

Cette confusion est dangereuse. Elle transforme un conflit politique en hostilité sociale durable. Elle prépare psychologiquement les opinions à considérer l’affrontement non plus comme une catastrophe, mais comme une issue acceptable.

Les casernes numériques se remplissent alors de généraux sans armée, de stratèges sans expérience et de patriotes de clavier toujours prêts à déclarer la guerre depuis le confort de leur salon.

La guerre du patrimoine

La rivalité a même gagné le terrain culturel.

Le couscous, le caftan, le raï, les traditions amazighes, les recettes culinaires et les vêtements traditionnels sont désormais l’objet de disputes nationales.

Chaque pays cherche à prouver qu’il est l’unique propriétaire d’éléments culturels pourtant issus d’une histoire régionale commune.

Le patrimoine n’est plus un espace de rencontre. Il devient un champ de bataille.

Cette guerre symbolique est révélatrice de l’appauvrissement du débat. Incapables de construire une coopération politique, les deux pays transforment leur proximité historique en compétition permanente.

Pourtant, les cultures algérienne et marocaine se sont toujours influencées. Les populations frontalières partagent des traditions, des langues, des musiques et des liens familiaux.

La volonté de découper cet héritage commun selon des frontières rigides relève davantage de la propagande que de l’histoire.

Les peuples supportent le coût de la rupture

Pendant que les gouvernements rivalisent, les populations paient.

La fermeture de la frontière sépare des familles et prive les régions frontalières d’échanges économiques naturels. Elle empêche la circulation des personnes, réduit le commerce régional et entretient les trafics informels.

Le Maghreb reste l’une des régions les moins intégrées économiquement au monde, malgré la proximité linguistique, culturelle et géographique de ses pays.

Cette absence de coopération représente un coût considérable.

L’Algérie et le Maroc pourraient développer des projets communs dans l’énergie, les transports, l’agriculture, l’industrie et la gestion de l’eau. Ils pourraient coordonner leurs réponses face aux défis climatiques, migratoires et sécuritaires.

Ils préfèrent mobiliser leurs ressources diplomatiques pour se neutraliser.

Chacun cherche à obtenir davantage de soutiens internationaux que l’autre. Chaque succès du voisin est vécu comme une défaite. Chaque alliance devient une menace.

Cette compétition renforce surtout l’influence des puissances extérieures, qui trouvent dans la division maghrébine un marché diplomatique, militaire et économique particulièrement avantageux.

Une escalade qui peut devenir incontrôlable

Une guerre ouverte entre les deux pays ne semble pas être le scénario le plus probable. Mais l’accumulation des tensions crée un environnement dangereux.

Les dépenses militaires augmentent. Les incidents diplomatiques se multiplient. Les discours deviennent plus agressifs. Les canaux de communication sont presque inexistants.

Dans ce contexte, une erreur d’interprétation ou un incident localisé pourrait provoquer une escalade.

L’absence de dialogue rend la situation plus fragile. Même les adversaires doivent conserver des moyens de communication afin d’éviter les malentendus.

Or, Alger et Rabat semblent avoir remplacé la diplomatie par les communiqués hostiles et les campagnes médiatiques.

Cette situation ne sert ni l’Algérie ni le Maroc.

Elle sert surtout les appareils qui ont besoin d’un ennemi permanent pour consolider leur autorité, ainsi que les élites qui ont bâti leur visibilité sur la dénonciation quotidienne du voisin.

Que les va-t-en-guerre montrent l’exemple

Dénoncer cette dérive ne signifie pas nier le conflit du Sahara occidental ni prétendre que toutes les positions se valent.

Cela signifie refuser que le désaccord interdise la pensée et que la propagande prépare les peuples à un affrontement dont ils seraient les premières victimes.

Les journalistes doivent vérifier les informations, y compris lorsqu’elles confortent leur propre pays. Les universitaires doivent conserver leur indépendance. Les intellectuels doivent dénoncer les manipulations, qu’elles viennent d’Alger ou de Rabat.

La responsabilité première appartient aux régimes. Mais les élites qui reprennent leurs récits sans distance ne peuvent plus se présenter comme de simples observatrices. Elles participent à l’enfermement.

Le patriotisme véritable ne consiste pas à répéter les slogans du pouvoir. Il consiste à défendre les intérêts réels de la population, y compris contre les choix de ses propres dirigeants.

L’Algérie et le Maroc peuvent défendre leurs positions sans entretenir la haine. Ils peuvent s’opposer diplomatiquement sans transformer leurs peuples en ennemis.

Quant aux élites de la discorde, aux éditorialistes belliqueux, aux influenceurs de caserne et aux stratèges de plateau, une règle simple devrait désormais leur être proposée : toute personne appelant à l’affrontement devrait signer, en même temps que sa tribune, un engagement volontaire pour rejoindre la première ligne si la guerre éclate.

Et puisque ces patriotes professionnels expliquent chaque jour que le sacrifice est nécessaire, ils pourraient également préciser, en bas de leurs chroniques, lequel de leurs propres enfants ils comptent envoyer au front.

La proposition est évidemment satirique. Mais elle rappelle une vérité que les va-t-en-guerre préfèrent oublier : ceux qui fabriquent la haine sont rarement ceux qui enterrent leurs enfants.

Les guerres sont préparées dans les palais, justifiées dans les studios et applaudies sur les réseaux sociaux. Elles sont ensuite menées par les fils des familles ordinaires.

Avant de réclamer davantage de fermeté, de rupture ou de confrontation, les élites de la discorde devraient donc répondre à une question simple : sont-elles prêtes à payer personnellement le prix de leurs discours ?

À défaut, leur patriotisme ressemble moins à du courage qu’à une dangereuse délégation du sacrifice.

Khaled Boulaziz

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