État makhzénien au Maroc : formation, mutations et horizon d’une alternative historique

3 juillet 2026
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Comprendre l’État moderne au Maroc exige de dépasser le récit institutionnel qui réduit l’histoire politique à la succession des dynasties, des rois et des sultans. Une telle lecture, longtemps consacrée par l’historiographie officielle, présente l’État comme une continuité naturelle et quasi organique, alors qu’il constitue d’abord un champ de conflits sociaux, économiques et politiques. Dans cette perspective, l’histoire de l’État ne saurait être séparée de l’histoire des rapports de classes, des formes de domination et des transformations imposées par l’insertion du pays dans le système capitaliste mondial.

Cette approche s’inspire d’une intuition méthodologique qui affirme que « l’anatomie de l’homme est la clé de l’anatomie du singe ». Autrement dit, c’est à partir des formes les plus développées du présent que l’on peut mieux comprendre les formations sociales du passé. Appliquée au cas marocain, cette méthode invite à lire l’État contemporain non comme l’aboutissement linéaire d’une tradition dynastique, mais comme le produit d’une recomposition historique où s’articulent héritage makhzénien, domination coloniale, dépendance capitaliste, impérialisme et luttes sociales.

L’État makhzénien ne peut donc être réduit à une simple structure administrative ou monarchique. Il désigne un système de pouvoir qui combine des mécanismes politiques, économiques, idéologiques et symboliques. Historiquement, le Makhzen renvoie à l’appareil de commandement central, à la fiscalité, à la coercition et aux réseaux d’allégeance. Mais dans le Maroc contemporain, il prend une dimension plus complexe : il fonctionne comme un dispositif de domination de classe, adossé à une bourgeoisie dépendante, à des réseaux clientélistes et à des alliances internationales qui renforcent son rôle dans la reproduction de l’ordre social existant.

Après la fin du colonialisme direct, l’État marocain s’est inséré dans ce que l’on peut appeler une modernité capitaliste dépendante. Cette modernité n’a pas reproduit le modèle classique de l’État-nation bourgeois tel qu’il s’est constitué en Europe occidentale. Dans les centres capitalistes, l’État-nation a historiquement accompagné l’accumulation interne du capital, la consolidation d’un marché national, l’unification juridique et politique du territoire et la production d’une citoyenneté formelle. Dans les périphéries du système mondial, en revanche, l’État s’est constitué dans un rapport de dépendance structurelle à l’égard des puissances impérialistes.

Le Maroc postcolonial s’est ainsi trouvé intégré à une division internationale du travail qui a limité son autonomie économique et politique. L’accumulation capitaliste ne s’est pas développée principalement au service d’un projet national souverain, mais dans le cadre d’une articulation inégale avec les besoins du capital international. Cette situation a produit une bourgeoisie locale fragile, souvent qualifiée de compradore, dont la fonction essentielle est moins de construire une économie indépendante que de servir d’intermédiaire entre les intérêts impérialistes et les ressources nationales.

Dans ce cadre, l’État makhzénien apparaît comme l’expression politique d’une formation sociale dépendante. Il organise l’accès aux ressources, distribue les privilèges, encadre les classes populaires et garantit la stabilité nécessaire aux formes d’accumulation dominantes. Cette stabilité repose sur deux registres complémentaires : la coercition matérielle et la coercition symbolique. Lorsque la contestation sociale s’intensifie, l’État mobilise ses appareils répressifs. Dans les phases de stabilité relative, il s’appuie davantage sur les discours de légitimité, les symboles de continuité, les institutions représentatives contrôlées et les médiations partisanes ou associatives.

La crise de l’État de droit, les inégalités sociales, la corruption administrative, la concentration des richesses et les difficultés d’accès aux droits fondamentaux ne relèvent donc pas seulement d’un « mauvais gouvernement ». Elles expriment, plus profondément, les contradictions d’un capitalisme dépendant et déformé. La question n’est pas uniquement celle de la gestion publique, mais celle du type de développement imposé par une économie insérée dans un système mondial hiérarchisé. Le sous-développement n’est pas ici un retard passager : il devient une forme de développement subordonné, reproduite par les mécanismes mêmes de la dépendance.

Cette contradiction se traduit idéologiquement par une opposition souvent mise en scène entre tradition et modernité, authenticité et contemporanéité. Ces dualismes ne sont pas neutres. Ils permettent de masquer les rapports de domination réels en présentant les conflits sociaux comme des tensions culturelles ou identitaires. La modernisation capitaliste peut ainsi coexister avec des formes politiques archaïques, tandis que le discours de l’authenticité sert à légitimer la continuité de l’ordre makhzénien. Le résultat est une synthèse paradoxale : une économie ouverte aux flux du capital international, mais une structure politique fermée à la souveraineté populaire réelle.

C’est ici que le concept de Makhzen doit être relié dialectiquement à celui d’impérialisme. Dans le débat public marocain, le terme « Makhzen » est devenu courant. Il est utilisé par différentes classes sociales pour désigner un pouvoir opaque, autoritaire, centralisé et clientéliste. Il renvoie à l’arbitraire administratif, à l’accaparement des ressources, aux réseaux de privilèges, aux violences contre les catégories vulnérables et à la distance croissante entre les institutions officielles et les préoccupations des classes populaires.

En revanche, le concept d’impérialisme tend à reculer dans le langage politique, y compris dans certains milieux progressistes. Pourtant, l’analyse de la domination interne reste incomplète si elle ne prend pas en compte les rapports internationaux qui la soutiennent. L’impérialisme ne se réduit pas à l’occupation militaire directe ; il désigne un ensemble de mécanismes économiques, financiers, commerciaux, technologiques et géopolitiques par lesquels les centres capitalistes maintiennent leur domination sur les pays périphériques.

Ces mécanismes passent par l’échange inégal, l’endettement, les institutions financières internationales, les accords commerciaux, les investissements étrangers, les chaînes de valeur mondialisées, les partenariats institutionnels et les dépendances technologiques. À travers eux, les richesses produites dans les pays dépendants sont partiellement transférées vers les centres dominants. Cette extraction de valeur contribue à la puissance économique, technologique et militaire des pays impérialistes, tout en maintenant les périphéries dans une situation de vulnérabilité structurelle.

Dans cette perspective, le Makhzen n’est pas seulement un pouvoir local. Il est aussi un relais interne d’un ordre mondial. Sa fonction consiste à garantir les conditions politiques de la dépendance : stabilité sécuritaire, ouverture des marchés, contrôle des mobilisations populaires et encadrement des revendications sociales. L’impérialisme, de son côté, soutient directement ou indirectement les régimes capables de préserver cet ordre. Il existe donc un échange de fonctions : le pouvoir interne garantit les conditions de la domination externe, tandis que les puissances externes renforcent la survie du pouvoir interne.

Cette articulation devient particulièrement visible lors des crises politiques. Lorsque les régimes dépendants sont menacés par des mobilisations populaires, les puissances impérialistes tendent à favoriser les solutions qui préservent leurs intérêts stratégiques. Les expériences régionales issues des soulèvements arabes ont montré, dans cette lecture critique, le rôle des contre-révolutions, des interventions étrangères et des recompositions autoritaires. La Libye, l’Égypte, la Syrie, le Yémen et la Tunisie illustrent, chacune selon ses spécificités, la manière dont les aspirations populaires à la démocratie et à la justice sociale se sont heurtées à des rapports de force régionaux et internationaux.

Le texte souligne également la place du sionisme comme facteur géopolitique dans la région. Dans cette lecture, le sionisme est présenté non comme une simple question idéologique, mais comme une base avancée des intérêts impérialistes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Cette thèse inscrit la normalisation régionale avec Israël dans une dynamique plus large de recomposition des alliances, de militarisation des rapports régionaux et de sécurisation des intérêts dominants. Elle considère que la question palestinienne, loin d’être extérieure aux luttes démocratiques locales, fait partie d’un même champ de confrontation contre la domination impérialiste.

L’analyse du Makhzen, de l’impérialisme et du sionisme conduit alors à une question stratégique : quelle alternative historique peut émerger face à ce système ? La réponse ne peut pas se limiter à une réforme institutionnelle superficielle. Elle suppose une transformation radicale des structures politiques, économiques et sociales. L’État recherché ne serait pas simplement un État plus efficace ou plus transparent, mais un État démocratique, populaire, social, souverain et ouvert à la pluralité culturelle du pays.

Dans les débats de la gauche radicale marocaine, notamment ceux portés par le courant du mouvement démocratique ouvrier, la question de l’État alternatif a été formulée autour de l’idée d’un État fédéral démocratique. Cette proposition part d’une critique du modèle jacobin hérité de la Révolution française. Le jacobinisme a historiquement produit une conception centralisée de l’État, fondée sur l’unification administrative, linguistique et culturelle. Dans plusieurs contextes postcoloniaux, ce modèle a conduit à marginaliser les diversités linguistiques, culturelles et territoriales, ouvrant parfois la voie à des contradictions explosives.

La critique s’adresse également aux conceptions nationalistes arabes classiques. Celles-ci ont joué un rôle important dans la lutte contre le colonialisme et la domination étrangère, mais elles ont souvent pensé l’unité des peuples de la région à partir d’une centralité exclusive de l’arabité. En faisant de l’identité arabe une évidence quasi naturelle, elles ont parfois occulté la pluralité réelle des sociétés maghrébines et moyen-orientales. Or, au Maroc, l’amazighité, les langues populaires, les cultures régionales, les traditions communautaires et les expériences historiques locales constituent des dimensions fondamentales de l’identité collective.

L’État démocratique à construire devrait donc reconnaître cette pluralité non comme une menace, mais comme une richesse politique. L’idée fédérale, dans cette perspective, ne signifie pas la fragmentation du territoire, mais la construction d’un cadre institutionnel capable de garantir l’égalité entre les composantes du peuple. Elle vise à dépasser le centralisme autoritaire en donnant aux régions, aux communautés linguistiques et aux collectivités locales un pouvoir réel dans la définition de leur avenir. La démocratie ne serait plus seulement électorale ; elle deviendrait sociale, territoriale, culturelle et économique.

Cependant, la reconnaissance de la diversité ne suffit pas. Le facteur décisif demeure l’approfondissement de la lutte de classes à l’échelle de tout le territoire. Les revendications culturelles, linguistiques et identitaires ne peuvent produire une alternative historique que si elles s’articulent aux luttes sociales des travailleurs, des paysans, des femmes, des jeunes, des chômeurs et des catégories marginalisées. Sans cette articulation, elles risquent d’être récupérées par des élites locales ou intégrées dans des compromis institutionnels limités.

Dans les régions amazighophones, par exemple, la relation entre les communautés rurales et leur terre représente un enjeu central. Les luttes contre l’expropriation, la marginalisation, la destruction des ressources collectives ou l’abandon des services publics ne sont pas seulement des luttes économiques. Elles portent aussi une dimension culturelle et territoriale. Elles expriment un rapport au sol, à la mémoire, à la langue et à l’organisation communautaire. C’est pourquoi une stratégie de transformation doit relier les revendications sociales aux spécificités historiques et culturelles des territoires.

La construction d’une alternative suppose également l’émergence d’organisations autonomes capables de porter un projet contre-hégémonique. Les mobilisations spontanées, aussi puissantes soient-elles, ne suffisent pas à renverser durablement un système enraciné dans l’État, l’économie et les alliances internationales. Il faut des structures politiques, syndicales, associatives et populaires capables de produire une conscience collective, de former des cadres, d’organiser les luttes et de proposer un horizon stratégique. La question de l’organisation reste donc centrale.

Cette organisation ne peut être purement électorale. Elle doit s’enraciner dans les lieux de travail, les quartiers populaires, les villages, les universités, les collectifs féministes, les mouvements de jeunes et les luttes territoriales. Elle doit aussi articuler les temporalités : répondre aux urgences sociales immédiates tout en construisant une perspective de transformation historique. Le défi consiste à éviter deux écueils : le réformisme institutionnel, qui réduit la politique à la gestion de l’existant, et le radicalisme abstrait, qui proclame la rupture sans construire ses conditions concrètes.

L’un des points faibles identifiés dans le texte concerne l’adaptation du programme politique aux mutations géopolitiques récentes de l’Afrique du Nord. La question du Sahara, la montée des rivalités régionales, la place croissante des États-Unis, la normalisation avec Israël et le projet d’autonomie sous parrainage international modifient les conditions de la lutte politique. Selon cette analyse, un programme démocratique radical ne peut ignorer ces transformations. Il doit être capable de formuler une position qui résolve le conflit principal, préserve les droits des peuples, combatte l’impérialisme et ouvre la voie à une démocratie réelle.

Faute d’une telle actualisation, le concept d’État alternatif risque de devenir trop général, voire figé. Il peut perdre sa capacité de persuasion auprès des classes populaires et de négociation auprès des alliés potentiels. Une stratégie révolutionnaire ne peut se contenter de principes abstraits ; elle doit intervenir dans les contradictions concrètes du moment historique. Cela implique de penser ensemble la question sociale, la question démocratique, la question nationale, la question culturelle et la question géopolitique.

Au fond, l’enjeu posé par cette réflexion est celui de la souveraineté populaire. Qui décide de l’avenir du pays ? Une oligarchie liée aux intérêts du capital international, protégée par les appareils de l’État et légitimée par les récits officiels ? Ou bien les classes populaires, les travailleurs, les paysans, les femmes, les jeunes et les communautés marginalisées, organisés dans un projet démocratique et émancipateur ? La réponse ne relève pas seulement de la théorie politique. Elle dépendra du rapport de force social, de la capacité d’organisation et de la clarté stratégique des forces de transformation.

L’État makhzénien, dans cette lecture, n’est donc pas un vestige du passé. Il est une forme moderne de domination, capable de combiner tradition politique, capitalisme dépendant, coercition sécuritaire, clientélisme économique et alliances internationales. Sa force réside précisément dans cette capacité d’adaptation. Le combattre exige par conséquent une compréhension globale de ses mécanismes, sans réduire la critique à la dénonciation morale de la corruption ou de l’autoritarisme.

L’alternative historique ne pourra émerger que d’un projet articulant démocratie radicale, justice sociale, souveraineté économique, reconnaissance culturelle et rupture avec la dépendance impérialiste. Elle devra construire un État qui ne soit plus l’instrument d’une minorité, mais l’expression organisée de la majorité sociale. Elle devra faire de la diversité marocaine non un objet de folklorisation, mais un fondement de l’égalité politique. Elle devra enfin inscrire la libération nationale dans une perspective régionale et internationale, car aucun peuple dépendant ne peut se libérer durablement dans l’isolement.

Ainsi, la question de l’État au Maroc demeure ouverte. Elle ne se résume ni à la réforme constitutionnelle, ni à l’alternance gouvernementale, ni à la modernisation administrative. Elle engage la nature même du pouvoir, de la propriété, de la souveraineté et de la citoyenneté. C’est pourquoi l’analyse du Makhzen doit être indissociable de celle du capitalisme dépendant et de l’impérialisme. Et c’est pourquoi l’État à venir ne peut être pensé que comme une construction démocratique issue des luttes sociales, portée par les forces populaires et orientée vers une transformation profonde de la société.

Khaled Boulaziz

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