Maroc : Israël plante les graines d’une colonisation économique

27 septembre 2026
15 min de lecture|2 853 mots

Après la diplomatie, la défense, le renseignement et les technologies, les intérêts israéliens pénètrent désormais la terre et les ressources marocaines. Le cas des avocats produits par Mehadrin pose une question que Rabat ne pourra éternellement éluder : la normalisation est-elle en train de préparer une dépendance économique et foncière dont certains mécanismes — terre, eau, ressources et asymétrie de puissance — rappellent ceux que la colonisation israélienne a imposés, dans un contexte radicalement différent, en Cisjordanie occupée ?

Elle voulait simplement produire des avocats. Une Marocaine, sur une terre marocaine, avec de l’eau marocaine et une main-d’œuvre marocaine, voulait participer à une activité agricole devenue particulièrement lucrative grâce à la demande européenne (*). L’histoire aurait dû rester celle d’une productrice confrontée aux difficultés ordinaires de l’agriculture et du commerce. Elle prend pourtant une tout autre dimension lorsqu’elle raconte, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, avoir découvert qu’une entreprise israélienne bénéficierait d’une position privilégiée, voire exclusive, dans cette filière et dans son accès au marché européen.

L’existence et la nature juridique exactes de cette exclusivité doivent encore être établies. Il faut savoir si la productrice parle d’un accord réglementaire, d’un contrat commercial, d’un distributeur européen, d’un avantage administratif ou simplement de la position dominante d’un acteur disposant de moyens financiers et logistiques considérables. Une enquête sérieuse ne peut transformer un témoignage, aussi troublant soit-il, en document juridique.

Mais ce que l’on découvre derrière ce témoignage n’a, en revanche, rien d’une rumeur. Une importante entreprise israélienne est effectivement venue au Maroc pour produire des avocats. Elle devait contrôler la majorité de la société créée avec son partenaire marocain, exploiter plusieurs centaines d’hectares et destiner l’essentiel de la production au marché européen.

Cette entreprise s’appelle Mehadrin.

Et c’est ici que commence la véritable histoire.

La normalisation descend dans la terre

Quelques mois séparent la reprise officielle des relations entre le Maroc et Israël, en décembre 2020, de l’annonce du projet de Mehadrin au printemps 2021. Le groupe israélien conclut alors un accord avec un partenaire marocain pour louer au moins 455 hectares, investir conjointement quelque 80 millions de dirhams pendant les trois premières années et développer une production pouvant atteindre 10 000 tonnes d’avocats par an. Mehadrin doit détenir 51 % de la société commune. Les fruits sont destinés principalement à l’Europe ; ceux qui ne répondent pas aux standards de l’exportation doivent être écoulés au Maroc. L’opération restait, lors de son annonce, soumise aux autorisations réglementaires nécessaires à la constitution de la société et à la location de la plantation auprès du gouvernement marocain.

Cette chronologie n’établit évidemment pas à elle seule une stratégie de colonisation économique. Elle montre cependant à quelle vitesse une décision diplomatique peut se transformer en intérêts matériels. La normalisation commence dans les palais, devant les drapeaux et les caméras. Elle se poursuit ensuite beaucoup plus discrètement dans les sociétés commerciales, les investissements, les contrats, les technologies et les ressources.

C’est ainsi qu’une politique étrangère finit par produire une économie intérieure.

Le processus est d’ailleurs revendiqué par les deux États. En 2022, le ministère marocain de l’Industrie et du Commerce décrivait la relation avec Israël comme un partenariat « multidimensionnel » appelé à devenir intense. Parmi les secteurs identifiés pour les investissements figuraient l’agroalimentaire, les technologies de l’eau, les énergies renouvelables, l’automobile, l’aéronautique et l’industrie pharmaceutique. L’accord économique prévoyait également des mécanismes de coopération industrielle et commerciale et la création envisagée de zones industrielles qualifiées associant Maroc, Israël et États-Unis.

L’avocat de Mehadrin n’est donc pas un accident périphérique de la normalisation. Il s’inscrit dans une architecture beaucoup plus vaste.

L’eau marocaine au service de la compétitivité israélienne

Le plus saisissant est peut-être que Mehadrin n’a jamais dissimulé les raisons de son intérêt pour le Maroc. Son PDG, Shaul Shelach, expliquait que le royaume offrait de bonnes conditions agricoles, des coûts beaucoup plus faibles qu’en Israël et une meilleure proximité avec les principaux marchés européens. Il allait même plus loin concernant l’eau, présentée comme l’une des principales dépenses de l’entreprise en Israël : son prix au Maroc était, selon ses termes, « négligeable » en comparaison.

Cette déclaration mérite d’être méditée.

L’eau est une ressource stratégique pour le Maroc. Pourtant, ce qui constitue une inquiétude nationale peut devenir simultanément un avantage économique pour un investisseur étranger. Le mécanisme est limpide : une entreprise israélienne vient chercher au Maroc une terre adaptée, une main-d’œuvre moins coûteuse et une eau beaucoup moins chère afin de produire des avocats qui seront vendus principalement en Europe.

Du point de vue de Mehadrin, la logique est irréprochable. Une entreprise cherche les conditions lui permettant d’accroître sa rentabilité et de consolider ses marchés.

Mais le rôle d’un État n’est pas de penser comme une entreprise étrangère. Son rôle est de déterminer où se trouve l’intérêt national.

La question devient alors beaucoup plus embarrassante : pourquoi une ressource marocaine devient-elle suffisamment avantageuse pour contribuer à la compétitivité internationale d’une entreprise israélienne, et quelle part de la valeur produite par cette ressource reste effectivement au Maroc ?

La normalisation prend ici une forme très concrète. Elle n’est plus une déclaration diplomatique. Elle devient terre, eau, travail et profit.

Produire ne signifie pas contrôler

C’est précisément à cet endroit que le témoignage de la productrice marocaine acquiert sa véritable importance. Même si l’exclusivité qu’elle évoque reste à documenter, son récit révèle une asymétrie économique qui, elle, est beaucoup moins mystérieuse.

Le petit producteur marocain peut avoir le droit de planter. Cela ne signifie pas qu’il possède les moyens de concurrencer un groupe international disposant du capital, du conditionnement, des certifications, de la logistique, des réseaux de distribution et des clients européens nécessaires pour transformer un fruit en marché.

La liberté juridique de produire ne garantit jamais l’égalité économique.

On peut posséder son champ tout en dépendant d’un autre pour vendre. On peut produire le même fruit et ne pas disposer des mêmes débouchés. On peut avoir accès à l’eau sans bénéficier des mêmes capacités d’investissement. On peut être juridiquement propriétaire et économiquement subordonné.

C’est pourquoi la question de l’exclusivité doit être poursuivie jusqu’au bout. S’il existe un accord donnant à un acteur israélien un avantage dont les producteurs marocains sont privés, il faut l’identifier. S’il s’agit d’un contrat privé avec un distributeur européen, il faut le préciser. Si une administration marocaine est intervenue, il faut savoir laquelle et sur quel fondement. Si aucune exclusivité juridique n’existe, il faudra également le dire.

Mais même dans cette dernière hypothèse, une autre interrogation demeurera : la normalisation produit-elle progressivement des acteurs économiques suffisamment puissants pour que l’égalité théorique des droits masque une profonde inégalité des capacités ?

La Cisjordanie : quand la terre et l’eau deviennent instruments de pouvoir

C’est ici que la comparaison avec la Cisjordanie devient nécessaire, à condition de ne pas la falsifier.

Le Maroc n’est pas la Cisjordanie. Il n’est pas occupé militairement par Israël. Il possède un État souverain. Les entreprises israéliennes qui s’y installent ne le font pas derrière des soldats, mais avec l’accord des autorités marocaines. Confondre les deux situations serait juridiquement faux et politiquement paresseux.

Mais refuser toute comparaison serait tout aussi aveugle, car la Cisjordanie enseigne quelque chose de fondamental sur la nature du pouvoir : la domination territoriale ne passe pas seulement par les armes. Elle passe aussi par la maîtrise de la terre, de l’eau, des infrastructures et de l’économie.

Dans son avis consultatif du 19 juillet 2024, la Cour internationale de Justice a constaté que l’expansion des colonies israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est reposait sur la confiscation ou la réquisition de vastes superficies de terres. Elle a également conclu qu’Israël exploitait les ressources naturelles du territoire palestinien occupé au bénéfice de sa propre population, notamment des colons, au détriment de la population palestinienne locale. Concernant l’eau, la Cour a estimé que les restrictions sévères imposées aux Palestiniens étaient incompatibles avec les obligations internationales d’Israël et avec le droit du peuple palestinien à la souveraineté permanente sur ses ressources naturelles.

Voilà ce que la Cisjordanie oblige à comprendre : celui qui contrôle durablement la terre et l’eau acquiert un pouvoir qui dépasse largement leur valeur marchande.

Au Maroc, aucune occupation militaire israélienne n’existe et aucune équivalence ne doit être fabriquée. Mais lorsque des intérêts israéliens investissent précisément dans la terre, l’agriculture et l’eau, alors que d’autres accords touchent simultanément la défense, les technologies et les infrastructures, il devient légitime de se demander si l’on assiste seulement à une juxtaposition d’opérations commerciales ou à la constitution progressive d’un réseau de dépendances.

De Mehadrin à Mekorot : l’eau n’est déjà plus un détail

La question devient encore plus troublante lorsqu’on quitte les avocatiers.

En novembre 2022, l’Office national de l’électricité et de l’eau potable marocain a signé un mémorandum d’entente avec Mekorot, la compagnie nationale israélienne des eaux. Le document porte notamment sur l’eau potable, l’assainissement, le dessalement, la digitalisation des installations, les systèmes d’information géographique et la recherche et développement. L’ONEE précisait lui-même que cet accord s’inscrivait dans le prolongement d’un mémorandum conclu entre les gouvernements marocain et israélien dès le 22 décembre 2020 sur l’innovation et le développement des ressources en eau.

Le rapprochement est politiquement saisissant.

Mekorot n’est pas une entreprise quelconque lorsqu’on parle de Cisjordanie. La Cour internationale de Justice rappelle dans son avis de 2024 qu’après avoir placé les ressources hydriques du territoire palestinien occupé sous contrôle militaire en 1967, Israël a transféré en 1982 l’autorité sur les ressources en eau de Cisjordanie et de Jérusalem-Est à Mekorot.

Cela ne signifie évidemment pas que Mekorot exercera au Maroc le pouvoir qu’elle exerce dans le contexte totalement différent de l’occupation palestinienne. Affirmer cela serait mensonger.

Mais politiquement, le symbole est impossible à ignorer.

Une entreprise liée à la gestion d’un système hydrique que la CIJ examine aujourd’hui dans le cadre des violations du droit international devient partenaire de l’opérateur public marocain de l’eau.

Ce fait mérite mieux qu’un communiqué sur « l’innovation ».

Il mérite un débat national.

Une colonisation sans soldats ?

Le mot « colonisation » provoquera nécessairement la controverse. Il doit donc être employé avec précision.

Il n’existe pas au Maroc de colonisation israélienne au sens juridique de celle que connaît la Cisjordanie. Mais l’histoire ne connaît pas une seule manière de fabriquer la dépendance. Il existe aussi des mécanismes économiques par lesquels des intérêts étrangers deviennent progressivement indispensables à des secteurs stratégiques d’un pays.

Une entreprise arrive. Puis une autre. Les contrats s’accumulent. Les technologies deviennent nécessaires. Les capitaux se croisent. Les infrastructures se connectent. Les intérêts locaux qui bénéficient de cette relation commencent à dépendre de sa continuité. Un jour, rompre la relation coûte davantage que la maintenir.

C’est alors que l’investissement cesse d’être seulement un investissement.

Il devient du pouvoir.

C’est précisément ce que doit signifier le mot « entrisme » si l’on veut l’utiliser sérieusement : non pas la présence d’Israéliens au Maroc, encore moins celle des juifs marocains dont l’histoire pluriséculaire appartient pleinement au pays, mais l’implantation progressive d’intérêts liés à Israël dans suffisamment de secteurs stratégiques pour que leur poids finisse par influencer les choix de l’État qui les accueille.

Un champ d’avocatiers ne démontre pas ce système.

Mais un champ d’avocatiers peut en constituer une pièce.

Le véritable responsable est à Rabat

Il serait enfin trop confortable de faire d’Israël l’unique responsable.

Mehadrin cherche des profits. Mekorot cherche des partenariats. L’État israélien cherche à approfondir une normalisation qui lui ouvre un marché, des alliances et une profondeur stratégique supplémentaires. Aucun de ces acteurs ne dissimule réellement son intérêt.

La véritable question est donc marocaine.

Mehadrin n’a pas envahi les terres du royaume. L’accord initial prévoyait la location de la plantation auprès du gouvernement marocain et nécessitait des autorisations réglementaires.

Mekorot n’a pas forcé les portes de l’ONEE. Le mémorandum a été signé par les deux parties.

L’accord économique avec Israël n’a pas été imposé par une armée étrangère : le Parlement marocain l’a approuvé en novembre 2022 par 167 voix contre 15.

Voilà pourquoi la comparaison avec la Cisjordanie produit finalement une conclusion paradoxale.

Les Palestiniens vivent sous occupation. Les Marocains, eux, disposent d’un État souverain.

Si des intérêts israéliens acquièrent demain une place déterminante dans l’eau, l’agriculture, la technologie, la défense ou d’autres secteurs stratégiques marocains, Rabat ne pourra donc pas invoquer une occupation étrangère pour expliquer ce qui s’est produit.

Il faudra regarder les signatures marocaines au bas des contrats.

Quand la normalisation prend racine

C’est peut-être là que réside le véritable danger de la normalisation : moins dans ce qu’elle annonce que dans ce qu’elle installe.

Un accord diplomatique peut être dénoncé. Une déclaration politique peut être retirée. Un ambassadeur peut être rappelé.

Un réseau d’intérêts est beaucoup plus difficile à déraciner.

Lorsque la normalisation possède ses entreprises, ses contrats, ses investissements, ses infrastructures, ses partenaires locaux et ses bénéficiaires, elle acquiert une existence indépendante de la diplomatie qui l’a fait naître. Elle devient progressivement une réalité économique intérieure.

La productrice d’avocats qui a déclenché cette enquête raconte peut-être ainsi quelque chose de beaucoup plus important que sa propre mésaventure. Son témoignage reste à vérifier dans ce qu’il affirme sur une exclusivité. Mais la réalité qu’il permet d’apercevoir existe déjà : la normalisation est descendue des palais vers l’économie réelle.

Elle touche désormais la terre.

Elle rencontre l’eau.

Elle produit pour l’Europe.

Et elle crée des intérêts qui auront demain tout intérêt à ce que rien ne change.

La Cisjordanie montre, dans le contexte autrement plus grave d’une occupation militaire jugée contraire au droit international, jusqu’où peuvent conduire la confiscation de la terre, la maîtrise de l’eau et la construction méthodique de faits économiques devenus progressivement irréversibles. Le Maroc n’est pas la Cisjordanie. Mais cette différence ne devrait pas rassurer Rabat ; elle devrait accroître sa responsabilité.

Car le Maroc possède encore pleinement le pouvoir de décider.

La terre est marocaine. L’eau est marocaine. Le travail est marocain. Les autorisations sont marocaines. Les signatures sont marocaines.

Alors la question n’est plus seulement de savoir ce qu’Israël cherche au Maroc. Israël cherche ses intérêts, comme tous les États.

La question autrement plus grave est de savoir pourquoi le pouvoir marocain accepte que ces intérêts prennent racine dans des ressources qui engagent la souveraineté du pays.

La colonisation de la Cisjordanie s’est construite en imposant des faits accomplis à un peuple occupé.

Si une dépendance comparable par certains de ses mécanismes économiques devait un jour s’enraciner au Maroc, l’histoire retiendrait une différence essentielle : cette fois, personne n’aurait eu besoin de franchir la frontière avec des chars. On lui aurait ouvert la porte.

Khaled Boulaziz

(*) https://x.com/Rd_fas1/status/2103519572238504020

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