Tunisie : Kaïs Saïed emprisonne jusqu’à la solidarité avec Gaza

28 septembre 2026
8 min de lecture|1 437 mots

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans un pouvoir qui proclame son amour de la Palestine tout en remplissant ses tribunaux de Tunisiens engagés pour Gaza.

La contradiction n’est plus théorique. Elle a désormais des noms, des visages, des cellules et des audiences.

Des responsables de l’initiative Soumoud sont en prison. Des citoyens ont manifesté pour réclamer leur libération. Plusieurs de ces manifestants ont été arrêtés à leur tour et certains doivent maintenant comparaître devant la justice.

Voilà où en est la Tunisie de Kaïs Saïed.

On peut évidemment réciter les qualifications judiciaires. On peut rappeler que les responsables de Soumoud détenus depuis mars sont officiellement poursuivis dans une affaire financière et non pour leur soutien à Gaza. On doit même le rappeler, parce qu’un journal n’est pas un tribunal et que la présomption d’innocence vaut pour tous.

Mais il faudrait être politiquement aveugle pour regarder cette succession d’arrestations sans la replacer dans les cinq années qui l’ont précédée.

Depuis le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed n’a pas simplement changé la manière de gouverner la Tunisie. Il a progressivement réduit l’espace dans lequel le pouvoir pouvait encore être contesté. Le Parlement a été suspendu puis dissous, l’architecture constitutionnelle reconstruite autour d’une présidence renforcée, les équilibres institutionnels bouleversés, tandis que magistrats, journalistes, avocats, opposants et militants se sont retrouvés confrontés à un environnement politique où la contestation peut désormais conduire beaucoup plus facilement devant la police ou la justice.

L’affaire Soumoud n’arrive donc pas dans une démocratie paisible soudainement confrontée à un problème comptable. Elle arrive dans un pays où la frontière entre conflit politique et procédure judiciaire est devenue l’une des grandes questions du régime.

C’est précisément ce qui rend l’affaire si grave.

Kaïs Saïed peut continuer à parler de la Palestine. Il peut dénoncer Israël, condamner les massacres de Gaza et répéter que la cause palestinienne n’est pas une marchandise diplomatique. Mais une cause politique n’appartient pas au président qui la proclame. Elle appartient aussi aux citoyens qui décident de la défendre.

Et c’est là que le masque tombe.

Le problème du pouvoir tunisien n’est peut-être pas Gaza. Son problème est que des Tunisiens puissent s’organiser pour Gaza sans lui, manifester sans lui, construire une mobilisation autonome sans lui et, finalement, transformer une solidarité internationale en force citoyenne intérieure.

Car un régime qui concentre le pouvoir finit toujours par redouter moins les idées que l’autonomie de ceux qui les portent.

Aujourd’hui, ces citoyens se mobilisent pour Gaza. Demain, ils peuvent se mobiliser contre la vie chère, pour l’indépendance de la justice, pour les libertés publiques ou contre le président lui-même.

Voilà pourquoi cette affaire dépasse largement Soumoud.

La Palestine officielle, prononcée depuis Carthage, ne menace personne. Elle est maîtrisée, institutionnelle, verticale. La Palestine citoyenne, celle qui rassemble, organise et fait descendre les Tunisiens dans la rue, possède une caractéristique beaucoup plus dangereuse pour un pouvoir autoritaire : elle apprend aux citoyens qu’ils peuvent encore agir collectivement.

C’est précisément ce que la révolution tunisienne avait rendu possible en 2011.

Et c’est précisément ce que le pouvoir construit depuis 2021 semble vouloir remettre sous contrôle.

La Tunisie avait alors montré au monde arabe qu’un citoyen pouvait cesser d’avoir peur de l’État. Quinze ans plus tard, la question qui se pose est de savoir si l’État n’est pas méthodiquement occupé à lui réapprendre cette peur.

Les arrestations autour de Soumoud constituent à cet égard un symbole terrible. On emprisonne d’abord des responsables d’une initiative pour Gaza dans le cadre d’une enquête financière. Des citoyens réclament leur libération. On arrête ensuite certains de ceux qui réclament la libération des premiers.

À quel moment cette chaîne s’arrête-t-elle ?

Faudra-t-il bientôt manifester pour ceux qui ont été arrêtés parce qu’ils manifestaient pour ceux qui étaient déjà emprisonnés ?

Ce mécanisme n’est plus seulement judiciaire. Il devient politique par son effet même : faire comprendre au citoyen que la contestation possède désormais un prix.

Le pouvoir tunisien répondra qu’il applique la loi. C’est le langage de tous les États lorsqu’ils sont accusés d’instrumentaliser la justice. L’argument ne peut être rejeté par principe : s’il existe des infractions financières dans le dossier Soumoud, elles doivent être établies devant une justice indépendante et contradictoire. Mais l’État doit accepter exactement la même exigence envers lui-même. Il doit expliquer pourquoi des manifestants ont été arrêtés, sur quelles preuves, pour quels actes précis et pourquoi la détention était nécessaire.

La loi n’est pas un talisman que le pouvoir prononce pour mettre fin au débat. Dans un État de droit, elle protège le citoyen autant qu’elle permet de le poursuivre.

Or la dérive tunisienne se mesure précisément à l’accumulation. Un opposant poursuivi peut avoir commis une infraction. Un journaliste poursuivi peut avoir franchi une limite légale. Un avocat poursuivi peut avoir commis une faute. Un militant poursuivi peut avoir violé une règle. Mais lorsque les dossiers s’accumulent, que les catégories de personnes visées s’élargissent et que les organisations historiques de défense des libertés commencent elles-mêmes à dénoncer le recours croissant à la réponse sécuritaire et judiciaire, continuer à examiner chaque affaire comme si toutes les autres n’existaient pas devient une forme de cécité.

Kaïs Saïed avait promis de rendre le pouvoir au peuple.

Il a concentré le pouvoir à Carthage.

Il avait dénoncé les partis qui avaient confisqué la révolution.

Il a considérablement affaibli le Parlement dans lequel ces partis s’affrontaient.

Il avait promis de restaurer la souveraineté populaire.

La Tunisie se retrouve aujourd’hui à débattre du droit de citoyens à manifester sans terminer devant un juge.

C’est peut-être là le plus grand échec politique du projet Saïed : avoir transformé la colère légitime contre les insuffisances de la démocratie tunisienne en justification d’un système où l’affaiblissement des contre-pouvoirs devient progressivement une fin en soi.

Le cas palestinien rend cette contradiction presque obscène.

Car il est facile d’aimer une Palestine abstraite. Il est facile de condamner Israël dans un discours présidentiel. Il est facile de parler de dignité arabe lorsque personne, dans la salle, ne conteste votre pouvoir.

La véritable épreuve commence lorsqu’un citoyen prend ces principes au sérieux.

Lorsqu’il organise une flottille.

Lorsqu’il collecte de l’argent.

Lorsqu’il manifeste.

Lorsqu’il demande des comptes.

Lorsqu’il refuse que sa solidarité ait besoin du visa politique du palais.

C’est alors que l’on découvre la différence entre une cause utilisée par un pouvoir et une cause portée par un peuple.

La Tunisie n’a pas besoin que Kaïs Saïed lui explique pourquoi la Palestine mérite d’être défendue. Les Tunisiens le savent depuis longtemps. Ce qu’ils ont besoin de savoir aujourd’hui est beaucoup plus simple : ont-ils encore le droit de la défendre librement ?

L’affaire Soumoud donnera une partie de la réponse.

Les juges devront déterminer si les accusations financières sont établies. Ils devront également examiner les dossiers des manifestants poursuivis. La défense devra pouvoir accéder aux preuves, les contester et bénéficier de toutes les garanties d’un procès équitable.

Mais le jugement politique, lui, dépasse déjà ces dossiers.

Un pouvoir qui rétrécit méthodiquement l’espace de la contestation finit inévitablement par rencontrer ceux qui refusent de se taire. Peu importe alors que leur drapeau soit tunisien ou palestinien. Ce que le régime affronte réellement est toujours la même chose : l’existence d’une société capable de parler sans attendre que le président lui dicte ce qu’elle a le droit de dire.

La révolution de 2011 avait fait entrer le peuple tunisien dans la politique.

Le danger, quinze ans plus tard, est qu’un régime prétendant gouverner en son nom finisse par vouloir l’en faire sortir.

Et c’est peut-être cela que révèle finalement l’affaire Soumoud : Kaïs Saïed ne craint pas la Palestine qu’il peut invoquer dans ses discours. Il craint la liberté politique que des Tunisiens exercent lorsqu’ils décident de la défendre sans lui.

Khaled Boulaziz

Partager cet article

FacebookWhatsAppX / Twitter