Edward Said, le grand intellectuel palestinien-américain, professeur à Columbia et auteur de L’Orientalisme, n’a jamais mâché ses mots. Dans une formule qui claque encore aujourd’hui comme un réquisitoire, il déclarait : « Israël est un pays sans constitution, et c’est le SEUL pays au monde sans frontières déclarées. » Puis il lâchait la bombe : « Alors quand vous dites qu’Israël est “la seule démocratie du Moyen-Orient”, de quoi diable parlez-vous ? »
Israël : ce que disait Edward Said de sa fondation
Cette question, posée par un homme qui a consacré sa vie à démonter les mythes fondateurs de l’État israélien, reste plus actuelle que jamais. Elle met à nu les contradictions originelles d’un projet colonial de peuplement qui, dès 1948, s’est construit sur l’expulsion massive des Palestiniens – la Nakba – et sur un refus obstiné de se doter des attributs classiques d’un État moderne : une constitution et des frontières fixes et reconnues.
Un État sans constitution : la loi du plus fort déguisée en « État juif et démocratique »
Israël n’a jamais adopté de constitution écrite. Il fonctionne depuis sa création sur une série de « Lois fondamentales » votées par la Knesset, modifiables à la majorité simple. Cette absence n’est pas un détail technique : elle est structurelle. Elle permet à la majorité juive de modeler les institutions à sa guise sans contrainte suprême qui protégerait l’égalité de tous les citoyens.
La Loi fondamentale de 2018 sur « Israël, État-nation du peuple juif » a achevé de le confirmer. Elle inscrit dans le marbre la suprématie juive, relègue l’arabe au rang de langue à statut inférieur, encourage la colonisation juive et subordonne explicitement le caractère démocratique de l’État à son caractère juif. Comment parler de démocratie quand une loi fondamentale déclare que l’autodétermination nationale est « exclusive » au peuple juif, alors que plus de 20 % des citoyens sont arabes palestiniens ?
Cette construction juridique permet toutes les dérives : lois sur la terre qui réservent des zones entières aux Juifs, discrimination dans l’accès au logement, à l’emploi et à l’éducation, et surtout une occupation militaire qui dure depuis 1967 sans aucun cadre constitutionnel limitant le pouvoir de l’armée ou protégeant les populations sous contrôle. Un État sans constitution n’est pas un État de droit : c’est un État où la force prime sur le droit.
Des frontières qui n’existent pas : l’expansion permanente comme doctrine
Edward Said insistait : Israël est le seul État moderne à n’avoir jamais déclaré de frontières définitives. La déclaration d’indépendance de 1948 ne fixait aucune limite territoriale. Les lignes d’armistice de 1949 (les « lignes vertes ») n’ont jamais été reconnues comme frontières par Israël. Après la guerre de 1967, l’État a annexé Jérusalem-Est, le plateau du Golan, et colonise méthodiquement la Cisjordanie.
Plus de 700 000 colons israéliens vivent aujourd’hui en territoire palestinien occupé, en violation flagrante du droit international. Chaque nouveau gouvernement israélien, de gauche comme de droite, a poursuivi cette politique d’expansion. Les frontières ne sont pas « floues » par accident : elles sont volontairement maintenues ouvertes pour permettre la colonisation continue et le refus de tout État palestinien viable.
Un État sans frontières déclarées n’est pas un État souverain normal : c’est un projet expansionniste permanent qui transforme l’occupation en fait accompli et rend impossible toute solution à deux États. C’est précisément ce que Said dénonçait : un État qui se définit par son refus de se limiter.
« La seule démocratie du Moyen-Orient » : le mensonge qui ne tient plus
La propagande occidentale répète inlassablement qu’Israël serait « la seule démocratie » de la région. Mais quelle démocratie tolère une occupation militaire de plusieurs décennies sur des millions de personnes privées de droits civiques ? Quelle démocratie maintient un blocus inhumain sur Gaza depuis 2007, transformant deux millions d’habitants en prisonniers à ciel ouvert ? Quelle démocratie applique un système de deux poids deux mesures où un citoyen juif bénéficie de droits pleins et un Palestinien sous occupation subit l’arbitraire militaire ?
Les organisations de défense des droits humains – Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres – ont documenté un régime d’apartheid. Edward Said l’avait anticipé : sans constitution protégeant l’égalité et sans frontières fixes, le régime israélien ne peut être qu’une ethnocratie déguisée en démocratie. La « démocratie » s’arrête aux frontières de la citoyenneté juive ; au-delà, c’est la loi du plus fort.
Edward Said, cible de la violence sioniste extrémiste
Said n’a pas payé seulement de sa plume. Il a subi les conséquences concrètes de son courage intellectuel. Son bureau à Columbia a été vandalisé à plusieurs reprises, incendié par des groupes militants. Il a reçu des menaces de mort et fait l’objet de deux tentatives d’assassinat imputées à des partisans de la Jewish Defense League (JDL).
La JDL, fondée par Meir Kahane, a été qualifiée de groupe terroriste de droite par le FBI dans ses rapports officiels. Elle est responsable de multiples actes de violence aux États-Unis contre des Arabes, des Palestiniens et des critiques d’Israël. Que des organisations terroristes désignées par le FBI puissent opérer impunément contre un professeur américain en dit long sur la protection dont bénéficie le lobby pro-israélien le plus extrémiste.
Said est mort en 2003, mais ses persécuteurs n’ont pas réussi à le faire taire. Son œuvre reste une arme intellectuelle contre le mensonge fondateur.
L’hypocrisie occidentale à visage découvert
L’Occident, qui brandit la « démocratie israélienne » pour justifier son soutien inconditionnel, ferme les yeux sur l’absence de constitution, sur l’absence de frontières, sur l’apartheid et sur les crimes de guerre répétés. Cette duplicité n’est pas nouvelle : elle date de la création même d’Israël, soutenue par les puissances coloniales comme solution à leur propre problème juif après la Shoah, au prix du déracinement du peuple palestinien.
Aujourd’hui encore, les livraisons d’armes, les vetos à l’ONU et les campagnes de désinformation maintiennent ce régime d’exception. Mais le mensonge s’effrite. La jeunesse mondiale, les juristes internationaux, les États du Sud global voient de plus en plus clairement ce qu’Edward Said avait vu il y a des décennies : un État voyou né dans la violence coloniale et qui ne peut survivre qu’en niant les droits fondamentaux des autres.
La question d’Edward Said résonne plus fort que jamais : de quelle démocratie parle-t-on quand un État refuse de se doter d’une constitution protégeant tous ses habitants et de frontières reconnues qui mettraient fin à l’expansion infinie ? La réponse est simple et brutale : on parle d’une imposture. Une imposture qui coûte cher en vies palestiniennes, en stabilité régionale et en crédibilité morale à ceux qui la soutiennent.
Il est temps que cette imposture soit nommée pour ce qu’elle est. Edward Said l’a fait avec courage et lucidité. Son héritage intellectuel nous oblige à continuer.
Khaled Boulaziz






