Depuis 1948, Israël construit sa puissance dans la guerre. Depuis 1979, la République islamique d’Iran étend son influence dans les décombres des guerres arabes. Ennemis proclamés, les deux régimes se nourrissent pourtant de la même mécanique : la peur, la militarisation, l’instrumentalisation du sacré et l’affaiblissement des États de la région. Ils ne sont pas les alliés d’un même complot. Ils sont les deux bénéficiaires d’un même désastre.
Israël Iran : la guerre comme horizon permanent
Au Moyen-Orient, la guerre n’est plus une rupture de l’ordre politique. Elle est devenue l’ordre politique lui-même.
Elle justifie les budgets militaires, suspend les libertés, élimine les opposants et transforme les peuples en foules mobilisables. Elle permet aux gouvernements de ne jamais rendre de comptes sur leurs échecs économiques, sociaux ou institutionnels. Tant que l’ennemi menace, la souveraineté populaire peut attendre. Tant que les missiles parlent, les citoyens doivent se taire.
Israël et l’Iran sont aujourd’hui les deux pôles les plus visibles de cette économie régionale de la guerre. Ils se combattent, directement ou par intermédiaires. Ils s’accusent mutuellement de vouloir détruire la région. Mais ils ont surtout contribué à enfermer celle-ci dans une alternative mortelle : choisir entre l’occupation israélienne et la tutelle iranienne, entre les bombardements de l’un et les milices de l’autre.
Or les peuples arabes n’ont pas à choisir leur maître.
1948 : un État né dans la guerre et par le déplacement
L’État d’Israël est proclamé en mai 1948, au terme d’un processus colonial commencé plusieurs décennies auparavant sous mandat britannique. La guerre qui accompagne sa naissance ne produit pas seulement une nouvelle frontière. Elle provoque la destruction d’une société.
Selon l’histoire officielle de la question palestinienne établie par les Nations unies, Israël étend alors son contrôle à environ 77 % du territoire de la Palestine sous mandat, tandis que plus de la moitié de la population arabe palestinienne fuit ou est expulsée. Plus de 700 000 Palestiniens deviennent réfugiés.
La Nakba n’est donc pas un accident périphérique de la création d’Israël. Elle en constitue l’une des réalités fondatrices : un peuple est dispersé afin qu’un autre projet national puisse disposer d’un territoire à majorité démographique nouvelle.
À partir de là, la guerre devient pour l’État israélien une méthode récurrente d’expansion, de sécurisation et de recomposition territoriale.
En 1956, Israël participe avec la France et le Royaume-Uni à l’agression contre l’Égypte après la nationalisation du canal de Suez. En 1967, il occupe la Cisjordanie, Jérusalem-Est, Gaza, le Golan syrien et le Sinaï égyptien. Les Nations unies décrivent clairement cette extension de l’occupation et l’adoption ultérieure de la résolution 242, fondée sur le principe du retrait des territoires occupés en échange de la paix.
Suivent la guerre de 1973, les invasions du Liban, les sièges, les assassinats ciblés, la colonisation continue de la Cisjordanie et les offensives répétées contre Gaza. Les formes varient, mais la logique demeure : Israël présente chacune de ses opérations comme une réponse exceptionnelle à une menace immédiate, alors que l’exception militaire est devenue permanente.
La sécurité n’est plus un objectif que la politique devrait atteindre. Elle est un horizon sans cesse repoussé, permettant à la guerre de ne jamais finir.
La menace comme raison d’État
Tout État a le droit de protéger sa population. Mais lorsque la sécurité devient une doctrine sans limite, elle finit par absorber le droit, la morale et la politique.
Dans le système israélien, l’ennemi extérieur remplit une fonction intérieure. Il ressoude une société traversée par des fractures politiques, sociales et religieuses. Il transforme toute critique de l’occupation en menace existentielle. Il permet de présenter la domination exercée sur les Palestiniens non comme un choix politique, mais comme une nécessité biologique : tuer ou disparaître, coloniser ou être jeté à la mer.
Cette logique rend la paix presque impossible, car une paix véritable obligerait Israël à répondre à la question qu’il diffère depuis 1948 : quel avenir politique accorder au peuple palestinien ?
La guerre permet d’éviter la réponse. Elle remplace le droit par la force, la négociation par le fait accompli et la coexistence par la séparation armée.
1979 : la révolution confisquée
Trente et un ans après la Nakba, un autre basculement historique transforme la région.
En 1979, une révolution populaire renverse la monarchie autoritaire du chah d’Iran. Cette révolution rassemble initialement des courants très divers : religieux, nationalistes, libéraux, marxistes, étudiants, ouvriers et classes populaires. Mais le clergé dirigé par l’ayatollah Khomeiny confisque progressivement le mouvement et construit une République islamique fondée sur la prééminence du Guide suprême.
La révolution qui promettait l’émancipation devient un nouvel appareil de domination. Le religieux n’est plus seulement une référence morale ou culturelle : il devient l’architecture du pouvoir, l’instrument de sa légitimation et le langage de sa projection régionale.
Il faut ici rappeler une vérité historique essentielle : la guerre Iran-Irak n’est pas déclenchée par Téhéran, mais par l’invasion de l’Iran ordonnée par Saddam Hussein en septembre 1980. Le peuple iranien subit alors une guerre dévastatrice qui durera huit années.
Mais le régime des mollahs transforme progressivement cette tragédie en matrice idéologique. Le sacrifice, le martyre, l’encerclement et la mobilisation permanente deviennent les piliers de la République islamique. Les gardiens de la révolution ne sont plus seulement chargés de défendre le territoire iranien. Ils deviennent l’instrument d’une stratégie régionale.
À la guerre conventionnelle succède alors la guerre par procuration.
Du Liban au Yémen : l’empire des milices
L’Iran ne conquiert pas nécessairement les territoires avec son armée régulière. Il avance à travers des organisations armées, des partis militarisés, des réseaux économiques et des institutions parallèles.
Au Liban, le Hezbollah devient progressivement un État dans l’État. En Irak, des milices liées à Téhéran pénètrent les institutions politiques, militaires et économiques. En Syrie, l’Iran mobilise des combattants et des groupes alliés pour soutenir le régime de Bachar Al-Assad. Au Yémen, son soutien aux Houthis renforce une guerre qui dévaste l’un des pays les plus pauvres du monde arabe.
Les analyses du Congressional Research Service et du Council on Foreign Relations décrivent un réseau iranien comprenant notamment le Hezbollah, des milices irakiennes et les Houthis, soutenus à des degrés différents par des financements, des armes, de la formation et une assistance politique iranienne.
Téhéran appelle cet ensemble « l’axe de la résistance ». Mais résistance à quoi, et au bénéfice de qui ?
Résister à l’occupation israélienne est un droit. Défendre la Palestine est un devoir politique et moral. Mais transformer Beyrouth, Bagdad, Damas ou Sanaa en terrains d’affrontement au service de la profondeur stratégique iranienne n’est pas libérer les peuples. C’est les utiliser.
Le Libanais qui perd sa maison, l’Irakien qui voit son État capturé par les milices, le Syrien écrasé entre les armées étrangères et le Yéménite affamé par la guerre ne deviennent pas plus libres parce que leur malheur est enveloppé dans le drapeau de la résistance.
La Palestine comme justification
Israël instrumentalise la menace iranienne pour justifier son militarisme, son occupation et son refus d’un règlement juste de la question palestinienne.
L’Iran instrumentalise la Palestine pour justifier son expansion régionale, son autoritarisme intérieur et l’existence d’organisations armées échappant à la souveraineté des États arabes.
L’un affirme : « Nous devons frapper partout, car l’Iran menace notre existence. »
L’autre répond : « Nous devons être présents partout, car Israël menace la région. »
Entre les deux, ce sont les Arabes qui meurent.
La Palestine devient ainsi le langage commun de deux stratégies opposées. Pour Israël, elle est le problème qu’il faut effacer. Pour le régime iranien, elle est la cause qu’il faut maintenir ouverte afin de conserver le monopole de la résistance.
Ni l’un ni l’autre n’a intérêt à l’émergence d’un monde arabe souverain, démocratique et capable de défendre lui-même ses intérêts.
Deux visages, non deux alliés
Dire qu’Israël et l’Iran sont les deux faces d’un même projet ne signifie pas qu’ils seraient secrètement alliés, qu’ils recevraient leurs ordres d’un centre commun ou que leur confrontation serait entièrement théâtrale.
Leurs intérêts s’opposent réellement. Leurs forces se combattent. Leurs opérations tuent réellement.
Mais ils appartiennent à une même grammaire politique.
Tous deux invoquent une mission historique ou religieuse supérieure. Tous deux présentent leur puissance comme une nécessité existentielle. Tous deux exportent leur sécurité sur le territoire des autres. Tous deux considèrent les sociétés arabes voisines non comme des sujets souverains, mais comme des espaces stratégiques : zones tampons, profondeurs militaires, corridors d’armement ou champs de bataille.
Il existe néanmoins une asymétrie qu’aucune honnêteté intellectuelle ne permet d’effacer. Israël est une puissance occupante exerçant une domination directe sur le peuple palestinien. L’Iran est une puissance régionale utilisant principalement des réseaux armés et des alliances politiques pour étendre son influence. Les responsabilités, les moyens et les situations juridiques ne sont donc pas identiques.
Mais le résultat politique converge : fragmentation des États arabes, effacement de leur souveraineté, militarisation de leurs sociétés et confiscation de leur avenir.
La guerre comme assurance-vie des régimes
Israël a besoin de l’Iran pour convaincre le monde occidental qu’il demeure son avant-poste militaire indispensable.
Le régime iranien a besoin d’Israël pour convaincre les peuples musulmans que toute contestation de sa politique reviendrait à trahir la Palestine.
Chacun offre à l’autre l’ennemi dont il a besoin.
À Tel-Aviv, la menace iranienne permet de détourner le regard de l’occupation et de la colonisation.
À Téhéran, la menace israélienne permet de détourner le regard de la répression, de la corruption et de la faillite économique.
La guerre devient leur assurance-vie politique. Même lorsqu’elle ne se déroule pas directement entre eux, elle alimente leur légitimité, justifie leurs appareils sécuritaires et discipline leurs populations.
Sortir du piège
Le monde arabe ne se libérera pas en remplaçant la domination israélienne par l’hégémonie iranienne. Il ne défendra pas la Palestine en abandonnant Beyrouth aux milices, Bagdad aux factions, Damas aux puissances étrangères ou Sanaa aux guerres régionales.
Une véritable politique de résistance doit commencer par la reconstruction de la souveraineté populaire et nationale.
Elle suppose des États qui ne soient ni des protectorats occidentaux, ni des terrains de jeu iraniens. Des armées soumises aux institutions, non des milices soumises à des capitales étrangères. Des sociétés capables de défendre la Palestine sans sacrifier leur propre liberté.
Elle suppose surtout de refuser le faux choix imposé depuis des décennies : Israël ou l’Iran, l’occupation ou la tutelle, la soumission ou le chaos.
Il existe un troisième horizon : celui de la justice pour les Palestiniens, de la souveraineté pour les peuples arabes et de la liberté pour les Iraniens eux-mêmes.
Car les peuples ne sont pas condamnés à vivre éternellement dans les tranchées creusées par leurs régimes.
Israël et l’Iran ont fait de la guerre leur horizon.
Aux peuples de la région d’en faire leur passé.
J’ai volontairement formulé « les deux faces d’un même projet » comme une convergence de méthodes et de conséquences, et non comme l’affirmation factuellement fragile d’une alliance secrète.
Khaled Boulaziz






