Dans de nombreux États autoritaires, la lutte contre le terrorisme dépasse largement la simple question sécuritaire pour devenir un pilier fondamental de la gouvernance. Ce phénomène repose sur une interaction complexe entre répression étatique, manipulation des menaces et stratégies de survie politique. Si ces régimes parviennent à asseoir leur autorité en s’appuyant sur l’argument sécuritaire, leur dépendance à un état de violence permanent soulève des interrogations sur la stabilité et l’avenir de ces systèmes.
À travers une analyse de la gestion du terrorisme par ces États, il est possible d’identifier une série de mécanismes récurrents : la centralisation du pouvoir autour des forces de sécurité, la normalisation de la répression, la manipulation des groupes terroristes et, enfin, l’incapacité à contenir durablement la menace.
L’État sécuritaire comme mode de gouvernance
Dans les régimes autoritaires, la lutte contre le terrorisme devient un cadre idéologique structurant qui justifie une gouvernance militarisée et une restriction des libertés individuelles. Ces États mettent en place des dispositifs d’urgence permanents, renforçant ainsi le pouvoir des organes répressifs. Loin d’être une simple réponse ponctuelle à une menace extérieure, la lutte contre le terrorisme est souvent utilisée comme une arme de contrôle interne. Michel Foucault qualifie cette dynamique de « gouvernementalité sécuritaire », où « le pouvoir ne s’exerce pas uniquement par la loi mais par une gestion du risque et du danger » (Foucault, Sécurité, territoire, population, 2004).
Dans ces contextes, les structures militaires et les services de renseignement acquièrent une autonomie qui les rend souvent plus influents que les institutions civiles. En Égypte, par exemple, le régime de Abdel Fattah al-Sissi s’est appuyé sur la lutte contre les Frères musulmans et les groupes djihadistes du Sinaï pour justifier un état d’urgence prolongé et une centralisation absolue du pouvoir (Springborg, Egypt, 2017). Cette dynamique crée un cercle vicieux : plus l’État se durcit, plus l’opposition est réprimée, et plus la violence est utilisée comme moyen de contestation, légitimant ainsi la poursuite de l’autoritarisme.
En Algérie, l’État a fait de la lutte contre le terrorisme un élément fondateur de sa légitimité après la guerre civile des années 1990. En multipliant les opérations militaires et en contrôlant étroitement le discours sur la sécurité nationale, le régime a cherché à maintenir l’image d’un pouvoir indispensable à la survie du pays. Comme l’a noté le politologue Luis Martinez, « la guerre contre le terrorisme a permis au pouvoir algérien de transformer une guerre civile en un combat légitime contre un ennemi absolu, justifiant ainsi une répression totale » (Martinez, La guerre civile en Algérie, 1998).
La violence d’État : un outil de domination et de dissuasion
Dans ces régimes, la répression ne se limite pas à la lutte contre les groupes armés ; elle vise aussi à anéantir toute forme d’opposition. L’usage de la force par l’État n’est pas uniquement une réponse aux menaces, mais un outil de dissuasion destiné à instiller la peur et à décourager toute contestation. La violence devient alors une composante structurelle du pouvoir.
Les exécutions extrajudiciaires, la torture et les disparitions forcées sont souvent pratiquées sous couvert de lutte antiterroriste. En Syrie, le régime de Bachar al-Assad a utilisé la menace djihadiste pour justifier des bombardements massifs contre des zones civiles rebelles, notamment à Homs et Alep. Amnesty International a révélé que « des milliers de prisonniers politiques ont été exécutés sous prétexte de liens supposés avec des groupes terroristes », illustrant ainsi comment la lutte contre le terrorisme peut masquer une stratégie plus large de liquidation de l’opposition (Amnesty International Report on Syria, 2017).
Dans le Sahel, les armées de plusieurs États, soutenues par des puissances étrangères, ont souvent adopté des méthodes brutales contre les populations locales soupçonnées de soutenir des groupes djihadistes. Au Mali, des rapports de l’ONU ont documenté des exécutions sommaires et des arrestations arbitraires commises par l’armée nationale sous couvert de « lutte contre le terrorisme » (UN Human Rights Report on Mali, 2020).
La violence d’État repose aussi sur une stratégie de dissimulation et de déni. Les régimes accusés de violations des droits humains cherchent à délégitimer toute critique en assimilant leurs opposants à des terroristes ou à des agents de l’étranger. Comme l’a observé l’universitaire Jean-Pierre Filiu, « la terreur exercée par l’État est présentée comme une réponse nécessaire à une menace existentielle, ce qui rend toute contestation suspecte et criminalisée » (Filiu, Les Arabes, leur destin et le nôtre, 2015).
L’instrumentalisation du terrorisme pour asseoir le pouvoir
Un autre aspect fondamental de la gestion autoritaire du terrorisme est son instrumentalisation à des fins politiques et diplomatiques. Certains régimes entretiennent des liens ambigus avec les groupes qu’ils prétendent combattre. Ils peuvent les infiltrer, les manipuler ou même les laisser agir afin de justifier une intensification des mesures sécuritaires.
En Algérie, des enquêtes ont révélé que les services de renseignement (DRS) ont, dans les années 1990, infiltré et manipulé certains groupes armés islamistes pour mieux justifier la répression et discréditer l’opposition islamiste modérée. Cette tactique, documentée notamment par le journaliste Habib Souaïdia dans La Sale Guerre (2001), montre comment les États autoritaires peuvent utiliser le chaos qu’ils prétendent combattre pour renforcer leur propre pouvoir.
À l’échelle internationale, cette instrumentalisation permet aussi aux régimes autoritaires de négocier leur position avec les grandes puissances. En se présentant comme des remparts contre le djihadisme, ils obtiennent des soutiens diplomatiques et militaires qui leur assurent une impunité sur la scène internationale.
Une stratégie qui atteint ses limites : l’illusion du contrôle permanent
Si la militarisation de la lutte contre le terrorisme permet aux régimes autoritaires de consolider leur pouvoir à court terme, elle se heurte à des contradictions structurelles qui finissent par compromettre leur stabilité. En instrumentalisant la menace terroriste pour justifier une gouvernance sécuritaire, ces États créent une dépendance à la violence, qui les expose à des dynamiques qu’ils ne maîtrisent plus totalement. À terme, cette approche produit trois types de dysfonctionnements : la radicalisation des groupes insurgés, l’érosion de la légitimité de l’État et l’instabilité régionale.
La radicalisation des groupes insurgés : un ennemi qui s’adapte
L’un des principaux effets pervers d’une répression systématique est qu’elle contribue souvent à renforcer les groupes qu’elle prétend éradiquer. La brutalité de l’État, au lieu de dissuader les insurgés, tend à nourrir un ressentiment qui favorise la radicalisation et le recrutement.
L’exemple de l’Irak illustre bien cette dynamique. Après l’invasion américaine de 2003 et la mise en place d’un régime autoritaire dominé par la majorité chiite sous Nouri al-Maliki, la marginalisation des sunnites et la répression brutale des anciens cadres du régime baasiste ont directement conduit à la montée d’Al-Qaïda en Irak, puis à l’émergence de l’État islamique (ISIS). Comme le souligne le politologue Fawaz Gerges, « la politique sectaire et répressive du gouvernement irakien a créé un terreau fertile pour la révolte sunnite, permettant à des groupes extrémistes d’exploiter les frustrations locales » (Gerges, ISIS: A History, 2016).
En Algérie, la stratégie de l’armée contre les groupes islamistes dans les années 1990 a suivi un schéma similaire. La répression impitoyable menée par l’État a conduit les insurgés islamistes à adopter des méthodes de plus en plus extrêmes, évoluant vers des formes de violence aveugle et des alliances transnationales. L’Algérie est ainsi passée d’une insurrection islamiste classique à un djihadisme mondialisé incarné par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).
Dans ces contextes, l’État sécuritaire se heurte à une dynamique paradoxale : plus il intensifie la répression, plus il pousse ses adversaires à adopter des tactiques asymétriques et clandestines, rendant le combat plus difficile et plus durable. Comme l’a observé David Kilcullen, spécialiste des conflits irréguliers, « les États qui se focalisent exclusivement sur la dimension militaire du contre-terrorisme échouent souvent à désamorcer les motivations politiques et sociales qui alimentent l’insurrection » (Kilcullen, The Accidental Guerrilla, 2009).
L’érosion de la légitimité de l’État et la défiance populaire
L’un des autres risques majeurs pour ces régimes est la perte de légitimité aux yeux de leur propre population. En multipliant les mesures d’exception – arrestations arbitraires, censure, surveillance de masse, militarisation de la société – les gouvernements sécuritaires finissent par susciter un rejet croissant.
Dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, les soulèvements du Printemps arabe ont révélé l’usure du modèle autoritaire. En Égypte, par exemple, la gestion répressive du président Hosni Moubarak, combinée à des décennies de loi martiale sous prétexte de lutte contre le terrorisme, a contribué à la révolution de 2011. Même si l’armée a repris le contrôle après l’échec de la transition démocratique, les contestations persistent, et la légitimité du régime repose principalement sur la coercition plutôt que sur un véritable consensus populaire (Springborg, Egypt, 2017).
L’Algérie est un autre cas emblématique. Après la fin de la guerre civile, le régime a continué à instrumentaliser la menace terroriste pour justifier la mainmise des militaires sur le pouvoir. Toutefois, les manifestations du Hirak en 2019 ont montré que la population ne croyait plus au discours sécuritaire comme justification du maintien du régime. En détournant les ressources de l’État pour renforcer leur propre pouvoir sous prétexte de lutte contre le terrorisme, les élites au pouvoir ont affaibli leurs institutions, les rendant de plus en plus déconnectées des aspirations de la population (Martinez, The Algerian Civil War, 1998).
Les régimes autoritaires sont donc confrontés à une contradiction fondamentale : plus ils répriment, plus ils affaiblissent leur propre légitimité, rendant nécessaire une répression encore plus forte pour maintenir leur domination. À long terme, cette dynamique érode leur capacité à gouverner efficacement et les expose à des crises internes.
L’instabilité régionale et l’exportation du problème
L’un des moyens souvent utilisés par ces régimes pour contenir la menace terroriste est de la déplacer vers les pays voisins. En repoussant les groupes insurgés dans des zones périphériques ou en encourageant leur activité en dehors du territoire national, les États cherchent à détourner la menace sans réellement la résoudre.
L’Algérie, par exemple, a longtemps cherché à contenir la menace djihadiste en la déplaçant vers le Sahel, notamment en favorisant des négociations secrètes entre certains groupes armés et les autorités maliennes. Cette politique a eu un effet boomerang lorsque des factions comme AQMI et le MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) ont consolidé leur présence dans le nord du Mali, déclenchant une intervention militaire internationale en 2013.
De même, au Pakistan, les services de renseignement (ISI) ont longtemps soutenu certaines factions talibanes afin de sécuriser leur influence en Afghanistan. Cependant, cette stratégie a fini par se retourner contre Islamabad, car la montée des groupes islamistes radicaux a entraîné une multiplication des attentats sur le sol pakistanais, compromettant la stabilité du pays (Rashid, Descent into Chaos, 2008).
Ces exemples montrent que l’exportation de la menace ne constitue pas une solution viable à long terme. En externalisant le problème, ces régimes finissent par alimenter des dynamiques transnationales qu’ils ne peuvent plus contrôler. À terme, ces groupes développent leur propre autonomie et finissent par défier les États qui ont contribué à leur essor.
Une stratégie vouée à l’échec ?
L’approche militarisée et répressive de la lutte contre le terrorisme par les régimes autoritaires fonctionne souvent à court terme mais génère des effets secondaires qui compromettent leur stabilité à moyen et long terme. La radicalisation des insurgés, l’érosion de la légitimité de l’État et l’instabilité régionale sont autant de symptômes d’une gouvernance fondée sur la violence et la coercition.
Comme l’a écrit Hannah Arendt, « la violence peut détruire le pouvoir, mais elle est incapable de le créer » (De la violence, 1972). En s’appuyant exclusivement sur la force, ces régimes ne construisent pas une légitimité durable, mais un équilibre instable où la violence devient leur seule réponse possible aux crises.
L’histoire récente montre que ces stratégies finissent par s’effondrer sous leur propre poids. Lorsque la répression ne suffit plus à contenir la contestation, les régimes se retrouvent confrontés à une alternative : réformer en profondeur ou sombrer dans un chaos qu’ils ont eux-mêmes contribué à engendrer.
Khaled Boulaziz

David Yosef : le grand rabbin d’Israël appelle à la destruction de Gaza et du peuple palestinien
23 août 2026
Congrès de la Soummam : organiser la guerre pour rendre possible la politique
22 août 2026


