Ports, mines, terres agricoles, réseaux financiers, coopération militaire : en quelques années, les Émirats arabes unis se sont installés au cœur des nouveaux rapports de force africains. L’enquête du Financial Times (*) révèle l’ampleur d’une stratégie qu’Alger observe avec inquiétude. Mais le danger pour l’Algérie ne vient pas seulement de l’extérieur. En continuant de considérer l’autonomie de sa propre société comme une menace, le régime d’Alger affaiblit l’un des principaux instruments de la souveraineté qu’il prétend défendre.
Il est tentant de regarder les Émirats arabes unis comme une anomalie géopolitique : un petit territoire désertique, moins peuplé qu’une grande métropole africaine, devenu en quelques décennies un acteur dont les ports, les fonds souverains, les avions, les entreprises et les réseaux diplomatiques apparaissent désormais de la Corne de l’Afrique au Sahel.
Ce serait sous-estimer ce qui est en train de se produire.
L’enquête publiée cet été par le Financial Times donne la mesure du phénomène. Depuis 2017, plus de 168 milliards de dollars d’investissements émiratis auraient été annoncés en Afrique. Ports, mines, agriculture, énergie, logistique : Abou Dhabi ne se contente plus de placer ses capitaux. Il construit des positions.
Le gouvernement émirati récuse cette lecture. Dans une réponse adressée au quotidien britannique, il dénonce l’idée d’un quelconque projet « impérial », rappelle que les Etats africains choisissent librement leurs partenaires et souligne avoir consacré des dizaines de milliards de dollars au développement et aux énergies renouvelables.
L’objection mérite d’être entendue.
L’Afrique n’est pas une terre vide sur laquelle les grandes puissances déplaceraient leurs pièces. Les gouvernements africains négocient, arbitrent, exploitent eux aussi la concurrence entre investisseurs étrangers.
Mais cela ne rend pas la carte émiratie moins impressionnante.
Un port n’est jamais seulement un port. Il commande des routes commerciales, des infrastructures, parfois des accès militaires. Une concession minière ne concerne pas seulement un minerai : elle signifie un approvisionnement. Une implantation agricole touche à la sécurité alimentaire. Une relation avec une force locale dans un Etat affaibli peut devenir un levier politique.
Le Soudan montre jusqu’où cette porosité peut aller.
Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023, Abou Dhabi nie soutenir militairement les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Mais les controverses se sont accumulées. Amnesty International a notamment identifié des armes chinoises utilisées au Soudan et estimé qu’une partie d’entre elles avait presque certainement été réexportée par les Emirats.
Plus récemment, le Financial Times a enquêté sur quelque 2 000 anciens militaires colombiens recrutés pour combattre auprès des RSF. Le journal a retracé des connexions avec une société de sécurité basée aux Emirats, ainsi que des entraînements et des circuits logistiques passant par plusieurs pays de la région. Abou Dhabi rejette toute implication dans les crimes commis par les RSF.
Il reste que le modèle qui apparaît dépasse largement le Soudan.
La puissance émiratie se déploie moins par la conquête territoriale que par la maîtrise des flux : capitaux, ports, ressources, armes, données, intermédiaires, réseaux politiques.
Une puissance du XXIᵉ siècle.
Ni vassal de Washington, ni allié docile de Pékin
Une autre simplification consisterait toutefois à présenter Abou Dhabi comme le simple bras financier et militaire du bloc occidental en Afrique.
Les Emirats sont effectivement profondément liés aux Etats-Unis. La coopération militaire entre les deux pays est considérable. Washington rappelle que les installations émiraties accueillent des milliers de militaires américains et que les ports du pays constituent des points logistiques majeurs pour l’US Navy. La Maison Blanche décrit encore leur relation comme un partenariat stratégique couvrant la défense, le commerce, l’énergie, l’espace et les technologies.
Mais dans le même temps, Abou Dhabi est membre des BRICS.
Et ses relations avec Pékin ne sont pas symboliques.
Les Emirats et la Chine parlent officiellement de « partenariat stratégique global ». Ils coopèrent dans le commerce, les infrastructures, les technologies et même les affaires militaires. En 2026 encore, les deux capitales multipliaient les rencontres de haut niveau. Abou Dhabi participe également activement aux structures des BRICS, où il côtoie notamment la Chine, l’Inde et la Russie.
Voilà probablement la véritable clé.
Les Emirats ne sont pas un pion occidental.
Ils sont devenus une puissance-charnière.
Ils travaillent avec Washington lorsque leurs intérêts convergent avec ceux de Washington. Avec Pékin lorsqu’ils convergent avec ceux de Pékin. Avec Moscou lorsque cela leur paraît utile.
Et l’Afrique offre le terrain idéal à cette diplomatie.
La Chine y bâtit depuis deux décennies infrastructures et réseaux commerciaux. La Russie privilégie les accords sécuritaires et militaires. La Turquie avance par le commerce, la défense et les drones. Les puissances occidentales tentent de préserver des positions érodées. Les monarchies du Golfe arrivent avec ce dont beaucoup d’Etats africains ont immédiatement besoin : du capital disponible rapidement.
Dans certains dossiers, l’expansion émiratie permet objectivement aux Occidentaux de disposer d’un partenaire capable de concurrencer Pékin ou Moscou.
Dans d’autres, Abou Dhabi poursuit une stratégie suffisamment autonome pour contrarier les mêmes capitales occidentales.
Cette ambiguïté est précisément sa force.
Le régime d’Alger regarde l’extérieur
Pour l’Algérie, cette nouvelle géographie de la puissance n’est pas une abstraction.
La Libye, le Mali et le Niger bordent directement son territoire. La Russie consolide ses positions au Sahel. La Turquie accroît son influence. Le Maroc approfondit sa stratégie africaine. Les Emirats multiplient investissements, relations politiques et positions logistiques.
Le régime d’Alger voit cette recomposition. Il la commente régulièrement à travers le vocabulaire de la souveraineté, de l’ingérence et de la sécurité nationale.
Il n’a pas nécessairement tort.
Un pays de près de 2,4 millions de kilomètres carrés, entouré de zones d’instabilité, doit disposer d’une armée puissante et d’une capacité réelle à protéger ses frontières.
Mais c’est ici que commence le paradoxe algérien.
Le régime d’Alger pense encore trop souvent la puissance comme si celle-ci se résumait à l’armée, aux hydrocarbures, à la diplomatie et aux appareils de sécurité.
Or ses concurrents ont changé de siècle.
Ils parlent ports, intelligence artificielle, universités, entreprises, investissements, logistique, recherche, diaspora, technologies et réseaux.
La sécurité moderne commence autant dans un laboratoire que dans une caserne.
Et c’est précisément sur ce terrain que le régime d’Alger affaiblit lui-même le pays qu’il prétend protéger.
Une société que le pouvoir continue de redouter
L’Algérie ne manque pas de ressources humaines.
Elle possède une jeunesse nombreuse, des ingénieurs, des médecins, des universitaires, des entrepreneurs et une diaspora considérable. Dans toutes les grandes économies occidentales, des Algériens dirigent des entreprises, travaillent dans la recherche, la médecine, la finance ou les technologies.
Le problème est ailleurs.
Il réside dans la difficulté persistante du système politique à accepter une société réellement autonome.
Une association indépendante reste suspecte.
Un syndicat qui échappe au contrôle gêne.
Un journaliste qui enquête devient un problème.
Un universitaire qui critique dérange.
Un entrepreneur qui ne dépend d’aucun réseau établi inquiète.
Human Rights Watch constate encore dans son rapport mondial 2026 que les autorités algériennes ont continué à réprimer la dissidence, à restreindre la liberté d’association et de réunion et à poursuivre des citoyens pour leur expression politique pacifique.
Ce constat pose une question qui dépasse les droits humains.
Il touche directement à la puissance nationale.
Car une société surveillée produit moins d’initiatives. Une administration qui récompense la conformité plutôt que la compétence perd ses meilleurs éléments. Une université privée de débat s’appauvrit. Une presse intimidée empêche le pays de voir ses propres erreurs. Une diaspora que l’on invite à investir sans lui offrir un environnement institutionnel suffisamment ouvert finit par conserver ses compétences ailleurs.
Le régime d’Alger devrait regarder ses adversaires autrement.
Les Emirats ne sont pas devenus influents parce qu’ils disposent d’une population nombreuse ou d’un territoire immense. Ils ont cherché à transformer leurs ressources financières en infrastructures, technologies, compétences étrangères et réseaux internationaux.
On peut condamner certains usages de cette puissance.
Mais on ne peut ignorer la méthode.
La liberté comme instrument de souveraineté
L’erreur du régime d’Alger est peut-être de croire encore qu’une société obéissante produit nécessairement un Etat fort.
L’histoire montre souvent le contraire.
La véritable souveraineté ne consiste pas seulement à empêcher une ambassade étrangère de financer une organisation, une entreprise étrangère d’acheter un actif stratégique ou une puissance rivale d’approcher une frontière.
Elle consiste à construire une société suffisamment solide pour que ces influences aient peu de prise.
Cela suppose des institutions crédibles.
Des universités libres.
Une justice indépendante.
Des entreprises capables de grandir sans protection politique.
Une presse capable de révéler les échecs avant qu’ils deviennent des catastrophes.
Des associations dans lesquelles les citoyens apprennent à s’organiser.
Et une administration qui accepte que les compétences existent aussi en dehors de l’appareil d’Etat.
Autrement dit, précisément ce que tout pouvoir autoritaire considère spontanément comme dangereux.
C’est là que se situe la contradiction fondamentale.
Le régime d’Alger prétend protéger l’Algérie des ingérences extérieures tout en limitant l’autonomie intérieure qui pourrait rendre le pays véritablement résistant à ces ingérences.
Il cherche la profondeur stratégique au Sahel alors qu’il néglige parfois celle qui se trouve sous ses yeux : près de 50 millions d’Algériens et une diaspora immense dont les capacités restent très largement sous-utilisées.
Face aux Emirats, à la Chine, à la Russie, aux Etats-Unis, au Maroc ou à n’importe quelle puissance cherchant à défendre ses propres intérêts, l’Algérie aura évidemment besoin d’une armée forte.
Mais elle aura besoin de bien davantage.
Car le jour où une nation doit choisir entre ses chars et ses cerveaux pour assurer sa sécurité, elle a déjà perdu une partie de la bataille.
La première frontière stratégique de l’Algérie n’est peut-être pas au Mali.
Elle se trouve entre le régime d’Alger et sa propre société.
Khaled Boulaziz
(*) https://www.ft.com/content/a4c6e5da-dc9f-43b0-a794-c3f6bb9bca7d?utm

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