Le 29 juin 1992, à Annaba, l’Algérie ne perdait pas seulement un chef d’État. Elle voyait tomber, sous les balles, l’une des dernières figures capables d’incarner un lien encore possible entre la Révolution de Novembre et une République à refonder. Trente-quatre ans plus tard, l’image demeure intacte, presque irréelle : Mohamed Boudiaf, debout à la tribune de la Maison de la culture, s’adressant au pays dans une intervention retransmise à la télévision, parlant de science, d’islam, d’avenir, de redressement moral, avant que la scène ne bascule dans le fracas, la panique et le sang.
Ce jour-là, l’assassinat fut public. Il fut même plus que public : il fut nationalement exposé. Des millions d’Algériens virent, ou apprirent presque en temps réel, que le président du Haut Comité d’État venait d’être atteint en plein discours. Le pouvoir, qui avait longtemps organisé ses secrets dans les couloirs, les casernes, les bureaux fermés et les communiqués opaques, voyait soudain le crime faire irruption au grand jour. L’Algérie découvrait que le sommet de l’État n’était pas seulement instable : il était devenu mortel.
Boudiaf était revenu quelques mois plus tôt après près de trois décennies d’exil. Il n’était ni un apparatchik usé par les rites du système, ni un chef de clan installé dans les bénéfices de l’indépendance confisquée. Il revenait de loin, au sens géographique comme au sens moral. L’homme avait connu la lutte anticoloniale, la prison, l’exil, les ruptures entre compagnons de Novembre, puis cette longue solitude politique dans laquelle finissent souvent ceux qui refusent de se vendre aux vainqueurs de l’intérieur. On l’avait rappelé parce qu’il portait encore un nom propre, un nom intact, un nom que la machine n’avait pas entièrement sali.
Son mot d’ordre, « L’Algérie avant tout », sonnait alors comme une tentative de sauver ce qui pouvait encore l’être. Dans une République ravagée par la corruption, la fermeture autoritaire, l’effondrement de la confiance et la montée des périls, cette formule était moins un slogan qu’un acte d’accusation. Car dire « l’Algérie avant tout », c’était implicitement dire que d’autres avaient placé avant elle leurs réseaux, leurs fortunes, leurs appareils, leurs clientèles, leurs pactes de survie. C’était rappeler que l’État n’appartient ni aux généraux, ni aux partis, ni aux oligarques, ni aux polices, mais à la nation.
Le contexte était tragique. L’arrêt du processus électoral de 1991 avait projeté le pays dans une crise dont les dirigeants de l’époque mesuraient mal, ou feignaient de mal mesurer, la profondeur. La société algérienne sortait des illusions du parti unique sans avoir obtenu les garanties d’une transition démocratique réelle. L’islamisme politique avançait sur les ruines du nationalisme officiel. L’armée reprenait la main au nom du salut public. Les institutions étaient suspendues entre légalité brisée et exception permanente. Dans ce paysage de peur, Boudiaf apparaissait comme un recours, mais aussi comme une énigme.
Ce qui faisait sa force faisait aussi son danger. Il n’était pas né de l’appareil qui prétendait le porter. Il n’était pas tenu par les mêmes complicités. Il parlait de moralisation, de lutte contre la corruption, de justice, de peuple, de redressement. Il semblait croire qu’un État peut être sauvé par une parole droite, une volonté politique et une rupture avec les pratiques de prédation. C’était peut-être son espoir. C’était peut-être aussi sa naïveté. Dans les systèmes verrouillés, l’homme propre n’est pas seulement une exception ; il devient une menace.
L’assassinat de Mohamed Boudiaf fut officiellement attribué à Lambarek Boumaarafi, présenté comme l’auteur isolé du meurtre. Mais, dès les premières heures, une autre question s’est imposée dans la conscience populaire : comment un président, dans une salle sécurisée, lors d’un événement officiel retransmis en direct, pouvait-il être abattu avec une telle facilité ? Comment un homme armé avait-il pu accéder à ce point précis ? Comment une grenade de diversion, puis une rafale mortelle, avaient-elles pu traverser les dispositifs censés protéger le chef de l’État ? La thèse de l’acte solitaire n’a jamais suffi à éteindre le soupçon.
Ce soupçon n’est pas une fantaisie populaire. Il est né d’un rapport abîmé entre l’État et la vérité. Depuis l’indépendance, les Algériens ont trop souvent vu les grandes ruptures de leur histoire recouvertes par des versions officielles sèches, des dossiers fermés trop vite, des archives verrouillées, des responsabilités diluées. L’assassinat de Boudiaf appartient à cette zone noire où la mémoire nationale rencontre le mur de la raison d’État. La famille du défunt, comme une partie importante de l’opinion, n’a cessé de demander que toute la lumière soit faite. La demande est simple : non pas une légende, mais la vérité.
La formule populaire — « ceux qui l’ont ramené sont ceux qui l’ont tué » — résume moins une preuve judiciaire qu’une intuition historique. Elle dit la méfiance profonde d’un peuple envers les appareils qui fabriquent les hommes providentiels puis les sacrifient lorsque ces derniers risquent de devenir autonomes. Elle dit aussi l’amertume d’une nation qui a vu disparaître, l’un après l’autre, plusieurs de ses hommes de rupture, de Mohamed Khider à Krim Belkacem, comme si la Révolution avait fini par dévorer ses propres enfants.
Boudiaf n’était pas un saint. Aucun homme d’État ne l’est. Il arrivait dans une période impossible, porté par une architecture institutionnelle contestable, dans un pays fracturé, au moment où la violence politique commençait à devenir langage quotidien. Mais c’est précisément cette complexité qui rend son assassinat si central. Il ne fut pas seulement la mort d’un homme. Il fut l’interruption brutale d’une possibilité : celle de voir un ancien révolutionnaire se dresser, même tardivement, contre la confiscation de la Révolution par les appareils.
Sa dernière phrase interrompue sur le savoir, l’islam et la science garde une portée symbolique immense. Elle disait qu’un pays ne se sauve ni par l’obscurantisme ni par la matraque, ni par la rente ni par la peur, mais par l’intelligence, la justice, la dignité et la souveraineté réelle du citoyen. Elle disait, en creux, que l’Algérie avait été privée de son école politique, de son débat démocratique, de ses élites libres, de ses institutions responsables. Elle disait que la nation ne pouvait continuer à vivre sous tutelle, sous surveillance, sous confiscation.
Trente-quatre ans après, le nom de Boudiaf revient chaque 29 juin comme une blessure que l’on n’arrive pas à refermer. Non parce que l’Algérie manquerait de morts, de martyrs ou de tragédies, mais parce que ce meurtre concentre tout : la mémoire de Novembre, l’échec de l’indépendance politique, la corruption des appareils, la faillite de la vérité officielle, la peur de la démocratie et l’entrée dans la décennie noire. En lui, beaucoup d’Algériens ne pleurent pas seulement un président assassiné. Ils pleurent une bifurcation historique assassinée.
L’Algérie d’aujourd’hui ne peut se réconcilier avec elle-même en contournant cette question. Un État digne n’a pas peur de ses archives. Une République sûre d’elle-même ne redoute pas la vérité. Une nation adulte ne laisse pas ses traumatismes fondateurs aux rumeurs, aux silences et aux commémorations creuses. Rouvrir moralement, historiquement et politiquement le dossier Boudiaf, ce n’est pas remuer le passé : c’est refuser que le mensonge continue de gouverner le présent.
Le 29 juin 1992, à Annaba, la balle qui frappa Mohamed Boudiaf atteignit aussi l’idée d’une Algérie enfin rendue à ses enfants. Elle tua un homme qui, malgré ses limites et malgré le contexte trouble de son retour, avait osé prononcer les mots que le système redoute toujours : corruption, responsabilité, nation, vérité. Et c’est pourquoi ce crime demeure l’un des grands séismes de notre histoire contemporaine : cet assassinat allait ouvrir les portes de l’enfer sur la nation algérienne, trente ans après son indépendance, comme si la liberté arrachée au colonialisme devait encore traverser le feu intérieur de sa confiscation.
Khaled Boulaziz
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