Iran, Israël, États-Unis : la paix comme rançon, les monarchies du Golfe comme caisse

22 juin 2026
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Les guerres du Moyen-Orient ont ceci de particulier qu’elles ne finissent jamais vraiment. Elles changent de vocabulaire. Elles changent de salle. Elles quittent les ruines pour les salons, les drones pour les stylos, les cimetières pour les communiqués. Mais la logique demeure. On tue, puis on négocie. On détruit, puis on parle de reconstruction. On humilie les peuples, puis on appelle cela une architecture régionale.

L’accord irano-américain, présenté comme une sortie de crise, appartient à cette vieille comédie tragique. Il ne faut pas le lire comme une paix. Il faut le lire comme un bilan comptable de la peur. Washington sauve son rôle central. Téhéran sauve son régime. Israël sauve son discours d’assiégé. Les monarchies du Golfe sauvent leurs tours, leurs ports, leurs palais et leurs assurances-vie stratégiques. Quant aux peuples — Libanais, Palestiniens, Syriens, Irakiens, Yéménites, Iraniens eux-mêmes — ils restent là où on les a laissés : dans les décombres des ambitions des autres.

Le grand mensonge serait de croire que l’Iran et Israël ne sont que deux ennemis métaphysiques, deux blocs de haine pure, deux théologies armées avançant vers l’apocalypse. La réalité est plus basse, plus froide, plus politique. Israël ne combat pas seulement l’Iran parce qu’il le redoute militairement. Il combat l’Iran parce qu’un Iran reconnu par Washington diminuerait son monopole régional sur la peur américaine. L’Iran ne défie pas seulement Israël par amour de la Palestine. Il le défie parce que la cause palestinienne est devenue, entre les mains des mollahs, une monnaie de puissance, une langue sacrée pour des calculs profanes.

Au fond, ce duel n’a jamais été seulement une guerre entre Tel-Aviv et Téhéran. C’est une compétition pour être l’interlocuteur indispensable de l’empire américain. L’un veut rester l’allié intouchable. L’autre veut devenir l’ennemi trop dangereux pour être ignoré. Et entre ces deux positions, Washington distribue les rôles, ouvre les portes, ferme les détroits, gèle les avoirs, lève les sanctions, vend des armes, promet la paix, organise la dépendance.

Le Liban a payé cette équation de sa chair. Il l’a payée dans ses villages, dans ses frontières, dans ses familles déplacées, dans sa souveraineté déchirée entre les avions israéliens et les calculs iraniens. Le Liban n’est plus seulement un pays dans cette géopolitique malade. Il est devenu une surface d’inscription. Israël y écrit sa doctrine de sécurité par le feu. L’Iran y écrit sa stratégie régionale par procuration. Les États-Unis y lisent le niveau acceptable de tension. Les Européens y déposent leurs larmes diplomatiques. Et les Libanais, eux, enterrent les conséquences.

C’est là l’obscénité centrale : chaque puissance parle au nom d’une cause plus grande que le peuple qu’elle sacrifie. Israël parle de sécurité et transforme les frontières en zones de punition. L’Iran parle de résistance et transforme les sociétés arabes en profondeur stratégique. Washington parle de stabilité et maintient la région dans une dépendance organisée. Les régimes arabes parlent de sagesse, mais leur sagesse ressemble trop souvent à la peur des domestiques dans la maison du maître.

Il faut le dire sans détour : un peuple n’est pas une base avancée. Un pays n’est pas un couloir de missiles. Une ville n’est pas une variable de négociation. Le Liban n’est pas un message adressé à Washington. Gaza n’est pas un argument dans un accord nucléaire. La Syrie n’est pas un entrepôt impérial. L’Irak n’est pas une zone grise entre deux empires. Le Yémen n’est pas un laboratoire de revanche régionale.

Mais c’est ainsi que fonctionne l’ordre actuel. Il prend les peuples, les dépouille de leur souveraineté, puis les renomme : théâtre d’opérations, front secondaire, profondeur stratégique, axe de résistance, zone tampon, dossier humanitaire. La langue moderne sait tout maquiller. Elle ne dit plus destruction. Elle dit stabilisation. Elle ne dit plus rançon. Elle dit fonds de reconstruction. Elle ne dit plus humiliation. Elle dit engagement régional.

L’Iran des mollahs a bâti une partie de sa puissance sur cette confiscation. La révolution de 1979 avait promis dignité, justice, souveraineté populaire. Elle a produit une théocratie sécuritaire, une caste religieuse devenue appareil d’État, un régime où la foi sert moins Dieu que le contrôle. À l’intérieur, le peuple iranien a connu la police morale, les prisons, les purges, la surveillance, l’exil des talents, l’étouffement des femmes et des opposants. À l’extérieur, la révolution s’est convertie en doctrine d’expansion : milices, relais, fronts, réseaux, sanctuaires.

Ainsi meurt une promesse révolutionnaire : non pas d’un coup, mais par son usage policier. La foi devient drapeau. Le drapeau devient appareil. L’appareil devient empire. Et l’empire finit toujours par demander aux autres peuples de mourir pour sa survie.

Ce constat ne blanchit pas Israël. Il le condamne autrement. Israël a fait de la sécurité une religion d’État. Une religion sans pardon, sans limite, sans regard pour celui qu’elle écrase. Dans cette doctrine, toute frontière doit être vidée, toute résistance assimilée à une menace absolue, tout civil suspecté de servir de bouclier humain, toute objection rangée dans la catégorie de l’antisémitisme. À force de se présenter comme un État menacé de disparition, Israël s’est donné le droit permanent de faire disparaître les autres par morceaux : maisons, routes, hôpitaux, écoles, mémoires, cimetières.

Ce n’est pas une défense. C’est une administration de la domination.

Et puis il y a les États-Unis. Toujours là. Jamais responsables, toujours indispensables. Washington frappe, sanctionne, bloque, négocie, puis vend le retour au calme comme une victoire morale. L’empire américain ne cherche pas seulement à résoudre les crises. Il cherche à rester le passage obligé de leur résolution. Tant que Téhéran parle à Washington, tant que Tel-Aviv dépend de Washington, tant que Riyad et Abou Dhabi consultent Washington, tant qu’Ormuz fait trembler les marchés, l’Amérique demeure au centre du jeu.

L’accord actuel confirme cette mécanique. L’Iran obtient une respiration. Les États-Unis obtiennent une pause. Israël obtient la promesse que l’Iran restera surveillé. Les pays du Golfe obtiennent, croit-on, la garantie que le feu ne traversera pas leurs frontières. Mais à quel prix ? Là se trouve la vérité que les communiqués diplomatiques tentent de recouvrir.

La cerise sur le gâteau, c’est que les pays du Golfe pourraient être appelés à payer la reconstruction de l’Iran.

Il fallait oser. Pendant des années, les monarchies du Golfe ont présenté l’Iran comme la grande menace régionale. Elles ont acheté des batteries antimissiles, financé des armements, hébergé des bases américaines, surveillé les milices, redouté les Houthis, dénoncé l’influence iranienne en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen. Elles ont normalisé ici, conspiré là, supplié Washington partout. Et les voici désormais transformées en banquiers possibles de la reconstruction iranienne.

Voilà le Moyen-Orient dans toute sa splendeur cynique : on paie d’abord pour contenir l’ennemi, puis on paie pour qu’il ne s’effondre pas.

Ce n’est pas de la générosité. Ce n’est pas de la fraternité islamique. Ce n’est pas la grande réconciliation des peuples. C’est de la gestion du risque. Un Iran détruit serait plus dangereux qu’un Iran encadré. Un Iran ruiné pourrait fermer Ormuz, rallumer le Liban, activer le Yémen, durcir l’Irak, agiter la Syrie, exporter davantage de chaos qu’il n’en produit déjà. Un Iran reconstruit sous conditions, financé par ses rivaux et surveillé par Washington, devient un adversaire administré. Non plus un ennemi à abattre, mais un patient stratégique sous perfusion.

La reconstruction devient alors une autre forme de domination. On ne relève pas l’Iran pour libérer son peuple. On le relève pour stabiliser son régime à un niveau acceptable de docilité. On ne finance pas la paix. On finance l’équilibre des peurs. Les pays du Golfe ne paient pas pour aimer l’Iran. Ils paient pour que l’Iran ne fasse pas payer plus cher sa nuisance.

C’est toute la pauvreté politique du Golfe qui apparaît ici. Des États riches, mais stratégiquement dépendants. Des coffres immenses, mais des souverainetés prudentes. Des palais modernes, mais une sécurité sous tutelle. Leur argent leur donne des sièges, des sourires, des photos, des sommets, des contrats, mais pas toujours la décision. Ils peuvent acheter des avions, des clubs de football, des gratte-ciel, des chaînes d’influence, des silences. Ils peuvent difficilement acheter le respect de ceux qui savent qu’ils finiront par signer le chèque.

Car la richesse sans souveraineté finit toujours en facture.

Le paradoxe est terrible : l’Iran, malgré ses ruines, ses sanctions, son économie étouffée, son peuple épuisé, arrive à se faire financer par ceux qui voulaient l’isoler. Israël, malgré sa puissance militaire, voit Washington négocier avec celui qu’il voulait maintenir hors du jeu. Les États-Unis, malgré leur déclin relatif, prouvent encore que nul ne sort d’une crise régionale sans passer par eux. Les monarchies du Golfe, malgré leur argent, découvrent qu’elles sont moins des architectes que des assureurs.

Et les Arabes ? Ils restent la matière première de cette géopolitique. Leur sang donne du poids aux discours. Leur territoire donne de la profondeur aux stratégies. Leur silence donne de l’espace aux régimes. Leur fragmentation donne de la liberté aux puissances non arabes. À force d’avoir abandonné la souveraineté populaire, le monde arabe a laissé d’autres écrire sa carte : l’Iran par les milices, Israël par la force, la Turquie par l’opportunisme, l’Amérique par les bases, le Golfe par les chèques.

La paix véritable commencerait par une rupture simple : refuser que les peuples soient administrés comme des instruments. Rendre le Liban aux Libanais. Rendre la Palestine aux Palestiniens. Rendre l’Iran aux Iraniens. Rendre le Golfe à autre chose qu’à son rôle de caisse automatique de l’ordre américain. Rendre aux peuples le droit de ne pas mourir pour la grandeur des appareils.

Mais cette paix-là n’est pas celle des accords rapides. Elle ne s’écrit pas seulement dans les palais. Elle exige que l’on nomme les coupables sans hiérarchie confortable : Israël quand il détruit, l’Iran quand il instrumentalise, Washington quand il organise la dépendance, les régimes arabes quand ils abandonnent leurs peuples, les monarchies du Golfe quand elles remplacent la politique par le paiement.

On nous vendra donc l’accord comme une sagesse. On parlera d’apaisement, de stabilité, de reconstruction, de sécurité collective. On expliquera que le pire a été évité. Peut-être. Mais il faut regarder ce que cette paix révèle : un Iran suffisamment dangereux pour être récompensé, un Israël suffisamment influent pour rester central, une Amérique suffisamment dominante pour arbitrer, un Golfe suffisamment riche pour payer, et des peuples suffisamment dépossédés pour ne pas être consultés.

Au Moyen-Orient, même la paix arrive parfois avec l’odeur de la défaite.

Si les pays du Golfe financent demain la reconstruction de l’Iran, ce ne sera pas la victoire de la diplomatie. Ce sera la confession générale d’un ordre malade. L’ennemi d’hier deviendra le chantier de demain. Le rival honni deviendra le bénéficiaire conditionnel. Le banquier apeuré deviendra reconstructeur forcé. Et les chancelleries appelleront cela une percée historique.

Non. Ce sera seulement la vieille histoire de la région, répétée avec des chiffres plus grands : ceux qui n’ont pas le courage de bâtir une souveraineté finissent par financer celle des autres.

La paix, ici, ne clôt pas la guerre. Elle en présente la facture.

Khaled Boulaziz

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