La Palestine, l’oubliée du Mondial ou simplement de la vie

21 juin 2026
7 min de lecture|1 254 mots

Le Mondial du football est en cours, mais ce n’est pas tout le monde qui le suit. Cette phrase paraît anodine, presque banale, comme une remarque lâchée entre deux cafés, deux notifications, deux discussions de trottoir. Pourtant, elle dit notre époque avec une cruauté parfaite. Pendant que la planète compte les buts, discute les hors-jeu, célèbre les drapeaux et transforme chaque stade en cathédrale de bruit, Gaza compte ses morts, ses amputés, ses enfants disparus sous les gravats, ses familles coupées en deux par une frappe, une faim, une frontière, un silence.

Le football a toujours eu cette force étrange : suspendre le monde. Il fabrique une trêve imaginaire, un temps parallèle où les peuples se reconnaissent dans onze maillots, une chanson, une larme, un penalty manqué. Il donne aux pauvres le droit de rêver, aux exilés le droit de se souvenir, aux nations blessées le droit d’exister autrement que par leurs catastrophes. Voilà pourquoi il serait injuste de mépriser le Mondial. Dans un monde sec, humilié, militarisé, la joie populaire n’est pas un crime. Elle est parfois le dernier territoire libre.

Mais il existe une joie qui libère et une joie qui anesthésie. Il existe une fête qui rassemble les vivants et une fête qui sert à détourner les yeux des morts. Le problème n’est pas que le monde regarde le football. Le problème est qu’il ne regarde plus Gaza. Ou pire : qu’il l’a regardée si longtemps comme une image de guerre qu’il ne la voit plus comme une vie humaine.

Gaza est devenue l’arrière-plan du siècle. Une bande de terre évoquée entre deux résultats, une souffrance ajoutée en bas d’écran pendant que le spectacle continue. Ici, le ballon roule sur des pelouses parfaites. Là-bas, les enfants courent sur des gravats instables, quand ils peuvent encore courir. Ici, les caméras suivent la trajectoire d’une frappe avec une précision millimétrée. Là-bas, d’autres frappes tombent sans ralenti, sans commentateur, sans analyse tactique, sans émotion durable. Ici, un gardien plonge et tout un pays retient son souffle. Là-bas, une mère plonge ses mains dans la poussière pour retrouver le souffle de son enfant.

Il faut mesurer l’indécence de notre hiérarchie émotionnelle. Un carton rouge peut provoquer trois jours de débat. Une tente bombardée devient une brève. Un arbitre contesté indigne davantage qu’un hôpital détruit. Un joueur blessé reçoit des millions de messages ; un peuple mutilé reçoit des communiqués prudents, des appels à la retenue, des condoléances diplomatiques, cette langue morte par laquelle les puissants enterrent les faibles sans même salir leurs mains.

Le Mondial révèle ainsi notre géographie morale. Il montre les pays que nous savons aimer et les peuples que nous acceptons de perdre. Les nations entrent dans les stades avec leurs hymnes, leurs emblèmes, leurs couleurs, leurs mythologies. La Palestine, elle, entre dans notre conscience par effraction, quand un enfant ensanglanté traverse l’écran avant que l’algorithme ne le remplace par une publicité, une célébration, une analyse de groupe.

Ce n’est pas Gaza qui est loin. C’est notre humanité qui s’est éloignée. Gaza n’est pas à la périphérie du monde ; elle est au centre exact de notre faillite. Elle est le lieu où les grandes paroles modernes — droit, dignité, protection des civils, mémoire, plus jamais — viennent mourir dans leur propre décor. Elle est la preuve que l’ordre international n’est pas aveugle : il choisit ce qu’il voit. Il voit les contrats, les alliances, les routes maritimes, les équilibres électoraux. Il ne voit plus l’enfant qui attend de l’eau. Il ne voit plus la vieille femme qui cherche la clé d’une maison devenue poussière. Il ne voit plus l’étudiant sans université, le médecin sans bloc opératoire, le mort sans sépulture.

On dira qu’il ne faut pas opposer les douleurs aux fêtes. Argument commode. Personne ne demande au monde de renoncer à la beauté du jeu. On lui demande seulement de ne pas faire de la beauté un rideau. On lui demande de comprendre qu’une coupe levée dans un stade ne peut pas couvrir le cri d’un peuple enfermé. On lui demande de ne pas confondre l’innocence d’un match avec l’innocence d’un monde qui choisit de continuer comme si de rien n’était.

Car le scandale n’est pas le football. Le scandale est cette capacité moderne à tout intégrer, même l’horreur, dans le flux. Gaza n’interrompt plus rien. Elle est devenue compatible avec nos soirées, nos paris sportifs, nos repas, nos hashtags, nos débats de plateau. Elle est là, toujours là, mais domestiquée par l’habitude. On ne nie plus vraiment le massacre ; on le digère. Et cette digestion tranquille est peut-être la forme la plus avancée de la barbarie.

Le Mondial passera. Il laissera un vainqueur, des images, des maillots vendus, des buts racontés pendant des années. Des enfants se souviendront d’une finale comme d’une première émotion politique, parce que le football apprend aussi l’appartenance. Mais que restera-t-il de Gaza dans la mémoire du monde ? Une parenthèse tragique ? Une fatigue médiatique ? Un dossier diplomatique ? Une ruine administrée par ceux-là mêmes qui ont permis sa destruction ?

Gaza, pourtant, refuse d’être l’oubliée de la vie. Elle persiste. Elle enterre et elle recommence. Elle pleure et elle transmet. Elle perd ses écoles, mais garde ses leçons. Elle perd ses murs, mais garde ses noms. Elle perd ses enfants, et c’est précisément là que le monde perd son innocence. Car chaque enfant de Gaza tué ne meurt pas seulement à Gaza ; il meurt dans la bouche de chaque dirigeant qui parle de valeurs, dans la main de chaque État qui vend des armes, dans le regard de chaque société qui s’habitue.

Alors oui, le Mondial est en cours. Les stades chantent, les foules vibrent, les nations s’enflamment. Mais quelque part, au bord d’une mer interdite, un peuple demande encore le droit élémentaire de vivre assez longtemps pour suivre un match, choisir une équipe, rire d’un but raté, se disputer sur un joueur, oublier quelques minutes la politique des bombes et la géographie du siège.

Peut-être est-ce cela, le véritable scandale : Gaza ne demande pas au monde de renoncer à sa joie. Gaza demande seulement d’y avoir droit aussi. D’avoir droit au banal. Au dimanche. Au pain. Au sommeil. À l’enfance. À la peur ordinaire d’un penalty plutôt qu’à la terreur d’un drone. À la vie, simplement.

Et si le monde ne comprend pas cela, alors Gaza n’est pas l’oubliée du Mondial. Elle est l’oubliée de notre humanité. Le ballon continuera de rouler, les hymnes continueront de monter, les écrans continueront de briller. Mais sous cette lumière, il y aura une ombre. Une ombre immense, obstinée, palestinienne. Et cette ombre demandera des comptes à chaque célébration qui aura choisi d’être plus forte que la conscience.

Khaled Boulaziz

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