Bandes de quartier, drogues et peur sociale : la guerre à faible intensité menée contre le peuple

2 juillet 2026
7 min de lecture|1 245 mots

Les bandes de quartier n’ont pas surgi par accident. Elles ne sont pas le résultat d’un État dépassé, impuissant ou distrait. Elles sont l’un des produits d’une guerre à faible intensité menée contre le peuple par la caste militaro-politique aux commandes du pays.

Cette guerre ne se déclare pas dans les discours officiels. Elle ne porte pas toujours l’uniforme. Elle ne s’annonce pas comme une guerre. Elle avance par fragments : la peur dans les quartiers, la circulation industrielle des drogues, la flambée des prix, l’écrasement des salaires, la répression de la parole libre, la criminalisation de l’activité politique autonome, l’étouffement des syndicats, des associations et de toute forme d’organisation populaire.

C’est dans ce cadre qu’il faut lire la réunion présidée par le ministre de l’Intérieur, Saïd Sayoud, autour de la prévention et de la lutte contre les bandes de quartier. Présentée comme une réponse sécuritaire à un phénomène inquiétant, cette réunion ressemble surtout à une opération de communication destinée à masquer la réalité politique : les bandes ont été laissées monter en puissance parce qu’elles servent objectivement un ordre fondé sur la peur, la division et la neutralisation du peuple.

Dans les quartiers populaires, les citoyens savent très bien comment les choses se passent. Ils savent que la violence n’est pas seulement une question de délinquance. Elle devient un système lorsque les rues sont livrées aux bandes, lorsque les familles vivent sous pression, lorsque les jeunes sont enfermés entre chômage, drogues, petite criminalité, prison ou fuite vers l’étranger. Cette violence n’est pas extérieure au système. Elle en devient un rouage.

La caste aux commandes n’est pas dépassée. Elle est sélectivement puissante. Elle sait surveiller une réunion citoyenne. Elle sait traquer une parole libre. Elle sait intimider un militant, convoquer un journaliste, bloquer une initiative politique, étouffer une organisation indépendante. Mais face aux réseaux qui empoisonnent les quartiers, face à la circulation des drogues à l’échelle industrielle, face aux spéculateurs qui étranglent le peuple, face aux circuits de l’argent sale, elle devient soudain lente, confuse, prudente, administrative.

Cette contradiction n’est pas une faiblesse. C’est une signature politique.

Aucune circulation industrielle de drogues ne peut prospérer durablement sans protections, sans zones de tolérance, sans complicités, sans aveuglements organisés ou sans calculs au sommet des circuits de pouvoir et d’argent. Quand des quartiers entiers savent où se vendent les drogues, qui les distribue, qui recrute, qui protège, qui menace et qui profite, comment croire que l’appareil sécuritaire ne sait pas ? Comment croire qu’un système capable de surveiller la parole politique serait incapable d’identifier les réseaux qui détruisent la jeunesse populaire ?

La drogue n’est pas seulement un fléau social. Elle est devenue une arme politique. Elle casse les corps, détruit les familles, brise les solidarités, détourne la colère, transforme la révolte en autodestruction. Elle fabrique une jeunesse épuisée, dépendante, criminalisée, surveillée, enfermée dans la survie quotidienne. Elle remplit les prisons au lieu de remplir les assemblées populaires. Elle occupe le terrain que la conscience, l’organisation et la politique devraient occuper.

Les bandes de quartier jouent le même rôle. Elles installent la peur là où pourrait naître la solidarité. Elles empêchent les habitants de s’organiser. Elles transforment les espaces populaires en zones de tension permanente. Elles rendent suspecte ou impossible toute activité collective. Elles remplacent la discussion politique par l’intimidation, la réunion par le silence, la mobilisation par la peur.

Voilà le cœur de la guerre à faible intensité : empêcher le peuple de devenir une force politique.

Cette guerre passe aussi par les prix. Le non-contrôle réel des produits de première nécessité n’est pas une simple question économique. C’est une arme sociale. Quand une famille passe ses journées à calculer le prix de la semoule, de l’huile, du lait, des légumes, du transport et des médicaments, elle n’a plus l’énergie de penser l’avenir politique du pays. Quand le salaire ne permet plus de vivre, quand le logement devient inaccessible, quand l’hôpital public se dégrade, quand l’école est appauvrie, le peuple est maintenu dans une fatigue organisée.

La fatigue est une méthode de gouvernement. La peur est une méthode de gouvernement. La drogue est une méthode de destruction sociale. La répression est une méthode de verrouillage politique. Ensemble, elles forment un dispositif.

C’est pourquoi il faut refuser le langage officiel. Le pouvoir veut parler de « prévention », de « coordination », de « lutte contre les bandes ». Mais il refuse de nommer les causes politiques du phénomène. Il veut combattre les symptômes sans toucher au système qui les produit. Il veut montrer la force de l’État dans les quartiers populaires, mais jamais contre les puissants, les spéculateurs, les trafiquants protégés, les corrupteurs et les réseaux qui organisent l’empoisonnement social du peuple.

On ne peut pas prétendre lutter contre les bandes de quartier tout en laissant les drogues circuler à grande échelle. On ne peut pas parler de sécurité tout en maintenant le peuple dans la misère, la peur et la surveillance. On ne peut pas invoquer l’ordre public tout en réprimant la parole libre. On ne peut pas prétendre protéger les citoyens tout en détruisant toutes les conditions de leur organisation autonome.

La vraie sécurité du peuple ne viendra pas d’une nouvelle opération de quadrillage. Elle viendra de la justice sociale, de la liberté politique, du contrôle populaire, de la fin de l’impunité, de la rupture avec les circuits de corruption, de la destruction des réseaux de drogue, de la protection réelle des quartiers, du droit pour les citoyens de s’organiser eux-mêmes.

Mais c’est précisément cela que la caste aux commandes redoute. Elle préfère un quartier terrorisé à un quartier organisé. Elle préfère une jeunesse intoxiquée, surveillée ou exilée à une jeunesse consciente. Elle préfère des citoyens occupés à survivre plutôt qu’un peuple debout, capable de poser la question du pouvoir.

La question n’est donc pas seulement : comment lutter contre les bandes de quartier ? La vraie question est : qui a intérêt à ce que les quartiers populaires vivent sous la peur ? Qui profite de la circulation industrielle des drogues ? Qui profite d’une jeunesse brisée ? Qui profite d’un peuple fatigué par les prix, divisé par la violence et empêché de faire de la politique ?

Tant que ces questions seront interdites, les réunions officielles resteront des écrans de fumée. Elles donneront l’apparence de l’action, alors que la guerre silencieuse continuera.

Car le problème n’est pas un État dépassé. Le problème est une caste qui gouverne par l’épuisement, la peur, la drogue, la cherté de la vie et la répression.

Le peuple n’est pas abandonné. Il est ciblé.

Khaled Boulaziz

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