Camarades, la situation est critique : nous faisons face à un coup d’État soutenu par la majorité des forces armées. Je ne prétends pas être un martyr ; je suis un combattant de la cause sociale, accomplissant la tâche que le peuple m’a confiée. Mais que ceux qui veulent renverser l’histoire et nier la volonté majoritaire du Chili m’écoutent : même si je ne suis pas un martyr, je ne reculerai pas d’un seul pas. Qu’ils le sachent, qu’ils l’entendent, qu’ils le gravent dans leur esprit : je quitterai le palais présidentiel seulement quand le mandat que m’a confié le peuple sera achevé. Je défendrai la révolution chilienne et le gouvernement, car c’est pour cela que le peuple m’a élu. Je n’ai pas d’autre choix. Seules les balles pourraient m’empêcher d’accomplir la mission que le peuple m’a confiée.
Salvador Allende — homme d’État chilien (1908 – 1973)
Le 11 janvier 1992, l’Algérie ne change pas seulement de président. Elle entre dans une zone de rupture. Ce jour-là, Chadli Bendjedid quitte ses fonctions dans un contexte de crise politique extrême, quelques jours avant le second tour d’élections législatives que le Front islamique du salut semblait en position de remporter.
La version officielle parle d’une démission. L’histoire, elle, reste plus difficile à enfermer dans ce mot. Car ce départ intervient au moment précis où le processus électoral est interrompu, où l’armée reprend ouvertement la main sur la séquence politique, où un Haut Comité d’État est mis en place, puis où le pays s’achemine vers l’état d’urgence et la violence de masse.
Plus de trente ans après, cette date continue de diviser. Pour certains, l’interruption du processus électoral aurait empêché l’arrivée au pouvoir d’un mouvement islamiste dont l’engagement démocratique était contesté. Pour d’autres, elle marque une confiscation de la souveraineté populaire et l’échec brutal de l’ouverture née après octobre 1988.
Mais au-delà de cette opposition, une autre question demeure : que doit un président à un peuple lorsque celui-ci entre dans la zone du péril ? Et pourquoi, le 11 janvier 1992, l’Algérie n’a-t-elle pas produit une figure capable d’incarner, comme Salvador Allende au Chili, une résistance symbolique du pouvoir civil face au basculement militaire ?
C’est dans ce vide que se loge l’idée d’une Algérie orpheline de son Allende.
1979 : le choix d’un président acceptable
Pour comprendre le 11 janvier 1992, il faut revenir à un autre moment décisif : la succession de Houari Boumediene. À la mort de ce dernier, le 27 décembre 1978, l’Algérie se retrouve face à une question centrale : qui peut hériter d’un pouvoir aussi concentré, aussi personnalisé, aussi lié à l’armée et au FLN ?
La succession n’est pas une simple formalité institutionnelle. Elle est un rapport de force. Deux noms pèsent alors fortement dans les équilibres du régime : Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, figure connue à l’international, et Mohamed Salah Yahiaoui, responsable du FLN, identifié à une ligne plus idéologique et plus proche de l’héritage boumediéniste.
Chadli Bendjedid apparaît dans cette configuration comme un choix de compromis. Des sources historiques le présentent comme le candidat retenu pour sortir de l’impasse entre des prétendants plus affirmés. La Library of Congress résume cette succession en indiquant que, pour résoudre le blocage entre deux autres candidats, le colonel Chadli Bendjedid, alors relativement extérieur au premier cercle politique, fut porté à la présidence en février 1979.
Ce choix n’est pas neutre. Bouteflika avait une stature, une ambition visible, une expérience diplomatique de premier plan. Yahiaoui disposait d’un ancrage partisan et idéologique. Tous deux pouvaient inquiéter. Tous deux pouvaient déplacer les équilibres internes.
Chadli, lui, rassurait davantage. Ancien chef de la deuxième région militaire, membre du sérail, il n’apparaissait ni comme un doctrinaire puissant ni comme un prétendant susceptible d’imposer sa marque contre les réseaux dominants. Le magazine Time, dans un article de février 1979, le décrivait déjà comme un “candidat de compromis”, choisi après les divisions du Conseil révolutionnaire.
Autrement dit, Chadli n’arrive pas au pouvoir comme l’homme d’une rupture. Il arrive comme l’homme d’un équilibre. Non pas celui qui impose le pouvoir civil à l’armée, mais celui dont la désignation ne menace pas les arbitrages profonds de l’institution militaire.
Cette origine éclaire rétrospectivement la fin. L’homme qui quitte la présidence le 11 janvier 1992 est aussi celui qui, treize ans plus tôt, avait été choisi parce qu’il représentait une solution acceptable pour les centres de décision. Sa trajectoire s’ouvre et se referme sur la même interrogation : quelle était la marge réelle du président dans un système où l’armée conservait le pouvoir de désigner, d’encadrer et, le moment venu, de trancher ?
Treize années dans les hauteurs de l’État
Chadli Bendjedid n’a pas été un président de transition. Il a gouverné de 1979 à 1992. Il a occupé pendant treize ans le sommet de l’État algérien, avec ses palais, ses honneurs, ses cérémonies, ses cortèges, ses réseaux, ses silences et ses privilèges.
Il a incarné l’État dans sa majesté comme dans ses contradictions. Il a signé les décisions, nommé les responsables, présidé les conseils, parlé au nom de la nation. Il n’était pas un spectateur égaré dans les couloirs du pouvoir. Il en connaissait les usages, les protections, les dépendances et les zones interdites.
Son bilan reste contrasté. Sous sa présidence, l’Algérie connaît des inflexions économiques, des recompositions internes, puis, après octobre 1988, une ouverture politique sans précédent. La Constitution de 1989 ouvre la voie au multipartisme et à une presse plus libre. Pour ses défenseurs, Chadli fut donc l’homme qui accompagna la sortie du parti unique.
Mais cette lecture se heurte à son dernier acte.
Car le pouvoir ne se juge pas seulement à la durée de son exercice ni aux avantages qu’il procure lorsqu’il est stable. Il se mesure aussi au prix qu’un chef d’État accepte de payer lorsque le pays vacille.
Le 11 janvier 1992, Chadli Bendjedid ne se trouve pas au début de son histoire. Il n’est pas un président fraîchement installé, débordé par un système qu’il découvre. Il est l’homme qui a vécu treize ans au sommet de ce système. Il en a connu les fastes. Il en a porté la fonction. Il en a accepté les règles.
C’est cette durée qui rend son retrait plus lourd. Celui qui avait longtemps occupé la première magistrature de l’État quitte la scène au moment précis où cette magistrature aurait dû dire quelque chose au peuple.
Une transition laissée sans gardien
Après les émeutes d’octobre 1988, l’Algérie entre dans une expérience politique inédite depuis l’indépendance. Le monopole du FLN est remis en cause, le multipartisme s’installe, la presse connaît un espace de liberté relatif, les partis s’organisent, la société redécouvre le débat public.
Mais cette ouverture est fragile. Elle naît d’une crise sociale profonde, d’un régime affaibli, d’une jeunesse en colère et d’une économie en difficulté. Elle se développe sans institutions solides, sans culture durable de l’alternance et sous le regard vigilant d’une armée qui demeure le véritable centre de gravité de l’État.
Le Front islamique du salut s’impose rapidement comme la force politique montante. Après sa victoire aux élections locales de 1990, il confirme sa progression lors du premier tour des législatives de décembre 1991. Sa possible victoire finale provoque une inquiétude profonde dans une partie de la société, dans plusieurs cercles politiques et au sein de l’appareil d’État.
La crise est réelle. Elle ne peut être réduite à une simple opposition entre démocrates et militaires. Le débat portait aussi sur l’avenir du pluralisme, sur le rapport du FIS aux libertés publiques, sur la nature de l’État et sur le risque d’une alternance qui aurait pu se refermer aussitôt obtenue.
Mais c’est précisément dans les crises réelles que la responsabilité présidentielle devient décisive.
Un président n’est pas seulement le bénéficiaire des jours d’ordre. Il est celui qui doit tenir lorsque l’ordre se défait. Il est celui qui doit parler lorsque les institutions chancellent. Il est celui qui doit rendre visible la frontière entre l’État, l’armée, le suffrage et le peuple.
Le 11 janvier 1992, cette parole n’a pas eu lieu. Le peuple algérien, pris entre la peur d’une dérive islamiste et celle d’une confiscation militaire, est entré dans la crise sans parole présidentielle forte, sans geste de protection symbolique, sans explication solennelle capable de nommer le danger.
Le pays allait franchir un seuil mortel. Celui qui occupait la présidence depuis treize ans ne laissa pas à la nation une parole à la mesure de ce seuil.
Le contraste Allende
C’est ici que la comparaison avec Salvador Allende prend sens.
Le 11 septembre 1973, au Chili, Allende est confronté au coup d’État militaire conduit par Augusto Pinochet. Le palais présidentiel de La Moneda est encerclé. Le rapport de force est défavorable. La chute est presque certaine. Mais Allende reste.
Son geste ne sauve pas son gouvernement. Il n’empêche pas la dictature. Il ne protège pas le Chili des années de répression qui suivront. Pourtant, il inscrit dans l’histoire une scène fondatrice : celle d’un président élu refusant de disparaître sans témoigner contre l’intervention des armes dans la vie politique.
Allende devient ainsi le symbole d’une légitimité qui ne se rend pas moralement, même lorsqu’elle est vaincue politiquement.
Comparer Allende à Chadli Bendjedid ne revient pas à confondre le Chili de 1973 et l’Algérie de 1992. Les contextes sont très différents. Allende dirigeait un gouvernement de gauche élu dans une démocratie parlementaire. Chadli présidait un État issu du parti unique, structuré depuis l’indépendance par la centralité de l’armée. Le Chili affrontait un coup d’État militaire classique. L’Algérie faisait face à une crise électorale marquée par la montée d’un mouvement islamiste dont une partie du pays redoutait le projet.
Mais le parallèle demeure éclairant sur un point : la posture du chef de l’État lorsque l’armée devient l’arbitre décisif de la vie politique.
Allende ne pouvait probablement pas empêcher la victoire des militaires. Mais il a refusé de lui offrir un silence commode. Il a obligé l’histoire à constater qu’un président était resté à son poste jusqu’au bout.
En Algérie, rien de tel ne s’est produit. Le 11 janvier 1992 n’a pas laissé une image de résistance institutionnelle. Il a laissé une démission, un vide, puis une recomposition du pouvoir.
C’est en cela que l’Algérie fut orpheline de son Allende : non parce qu’un seul homme aurait pu empêcher toute la tragédie, mais parce qu’aucun homme, au sommet de l’État, n’a incarné publiquement la fidélité au mandat civil au moment où le pays basculait.
L’effacement comme message
Il serait trop simple de faire de Chadli Bendjedid l’unique responsable de janvier 1992. L’histoire algérienne est plus complexe. L’armée, les partis, les dirigeants du FIS, les élites civiles, les appareils de sécurité, les réseaux du régime et les acteurs internationaux ont tous pesé, à des degrés divers, sur la crise.
Mais l’histoire politique ne juge pas seulement les décisions écrites. Elle juge aussi les silences, les postures et les absences.
Un président peut être contraint. Il peut être isolé. Il peut être dépassé par les forces qui l’ont porté. Mais lorsqu’il a incarné l’État pendant treize ans, son retrait au moment le plus grave ne peut pas être réduit à une simple formalité constitutionnelle.
Le départ de Chadli Bendjedid a permis au basculement de prendre une forme institutionnelle. Il n’a pas obligé les nouveaux maîtres de la séquence à se présenter immédiatement comme les auteurs d’une rupture. Il a laissé l’événement se produire dans une zone grise, entre démission, interruption électorale et reprise en main.
Dans certaines circonstances, l’effacement devient un message. Le 11 janvier 1992, ce message fut reçu par une société déjà inquiète : le sommet de l’État se retirait au moment où le peuple entrait dans l’inconnu.
Une présidence née du compromis, morte dans le compromis
Il y a, dans la trajectoire de Chadli, une cohérence troublante. En 1979, il est choisi parce qu’il apparaît comme le profil le moins conflictuel entre des prétendants plus marqués. En 1992, il quitte le pouvoir sans ouvrir de confrontation publique avec les forces qui dominent la décision.
Entre ces deux dates, il aura occupé la présidence, mais sans jamais résoudre la question centrale : celle de l’autonomie réelle du pouvoir civil face à l’armée.
C’est peut-être là que réside le cœur du problème. Chadli n’a pas seulement échoué à devenir l’Allende algérien le 11 janvier 1992. Il avait été placé, dès 1979, dans une architecture qui rendait peu probable l’apparition d’un tel geste.
L’homme choisi pour préserver les équilibres pouvait-il, treize ans plus tard, se dresser contre eux ?
La question ne dédouane pas. Elle éclaire.
Elle montre que le 11 janvier 1992 n’est pas seulement le drame d’une journée. Il est l’aboutissement d’un système dans lequel la présidence pouvait bénéficier des ornements du pouvoir sans toujours posséder la souveraineté politique nécessaire pour en assumer la charge ultime.
La décennie noire et le poids du non-dit
La suite donnera à cette journée une portée tragique. L’Algérie entre dans une décennie de violences : assassinats, massacres, disparitions, exils, censure, peur quotidienne, destruction d’une partie du tissu politique et intellectuel.
Il serait historiquement fragile de faire du seul 11 janvier l’origine mécanique de tous les drames. Les responsabilités sont multiples. Les groupes armés islamistes ont commis des crimes massifs. L’État a mené une répression brutale. Les civils ont été pris dans une guerre intérieure dont les zones d’ombre restent nombreuses.
Mais le 11 janvier reste un seuil. Ce jour-là, la crise quitte le terrain électoral pour entrer dans une logique d’exception.
Or ce passage s’est fait sans scène de vérité. Sans récit présidentiel. Sans parole de responsabilité. Sans moment où le chef de l’État aurait dit clairement ce qu’il refusait, ce qu’il acceptait, ce qu’il ne pouvait plus garantir, ou ce qu’il estimait devoir au peuple.
À la place, il y eut le silence.
Et ce silence a accompagné la suite.
Une mémoire encore divisée
Plus de trois décennies plus tard, l’Algérie n’a toujours pas construit de récit apaisé autour de janvier 1992. Deux lectures continuent de s’opposer.
La première insiste sur la menace que représentait le FIS et sur le risque d’une remise en cause du pluralisme. Selon cette lecture, l’interruption du processus électoral aurait été une décision douloureuse, mais nécessaire.
La seconde y voit une rupture démocratique majeure. Elle considère que l’armée a empêché l’expression de la souveraineté populaire et refermé l’expérience pluraliste dès lors que ses résultats échappaient aux équilibres acceptés par le régime.
Ces deux mémoires restent souvent irréconciliables. L’une rappelle la peur de l’islamisme. L’autre rappelle la confiscation du vote. L’une parle de sauvegarde de l’État. L’autre parle de souveraineté suspendue.
Mais toutes deux rencontrent la même absence : celle d’un président capable d’incarner le moment, de le nommer, d’en assumer le poids et d’en laisser une trace politique claire.
L’histoire incomplète d’un dernier acte
L’un des problèmes majeurs de janvier 1992 demeure l’accès incomplet à la vérité historique. Les témoignages existent, mais ils sont fragmentaires. Les archives restent limitées. Les récits des acteurs sont souvent contradictoires. Les décisions prises dans les cercles militaires et politiques durant les derniers jours de la présidence Chadli restent entourées d’opacité.
Cette opacité entretient le malaise. Elle empêche de distinguer clairement ce qui relève de la contrainte, du consentement, du calcul, de la fatigue ou du rapport de force.
Mais l’absence d’archives complètes ne suspend pas toute interrogation. Elle oblige au contraire à regarder les faits disponibles : Chadli Bendjedid fut choisi en 1979 comme président de compromis ; il occupa le pouvoir pendant treize ans ; il accompagna l’ouverture politique ; il quitta ses fonctions au moment où cette ouverture se refermait brutalement ; il ne laissa pas de parole publique capable de transformer sa sortie en acte de résistance institutionnelle.
Ce sont ces éléments, davantage que les intentions intimes, qui forment la matière historique.
Une absence plus qu’un procès
Dire que l’Algérie fut orpheline de son Allende ne revient pas à écrire un procès personnel. Cela revient à nommer une absence.
Ce qui a manqué, ce n’est pas seulement du courage individuel. C’est une scène. Une parole. Une limite. Un geste présidentiel permettant de dire que le pouvoir civil ne s’efface pas sans laisser de trace lorsque l’armée reprend la décision politique.
Un peuple en danger n’a pas seulement besoin d’arrangements institutionnels. Il a besoin de savoir qui reste à ses côtés lorsque le péril devient visible. Il a besoin d’une parole qui ne soit pas seulement administrative, mais historique.
Le 11 janvier 1992, cette parole n’a pas été prononcée.
L’Algérie a vu partir un président qui avait longtemps connu les hauteurs du pouvoir, mais qui ne laissa pas, au moment le plus grave, l’image d’un homme acceptant d’en porter jusqu’au bout la charge la plus lourde.
Allende, au Chili, n’a pas sauvé la démocratie chilienne de la dictature. Mais il a empêché que le coup d’État se déroule sans témoin présidentiel. Il a donné à son peuple une image de fidélité au mandat reçu.
L’Algérie, elle, est entrée dans la tourmente sans cette image.
C’est pourquoi le 11 janvier 1992 demeure plus qu’une date institutionnelle. Il demeure une scène manquée, une question ouverte, une absence au cœur de la mémoire nationale.
Ce jour-là, l’Algérie ne fut pas seulement privée d’un président.
Elle fut privée d’un homme qui, après avoir longtemps vécu dans les hauteurs du pouvoir, aurait pu choisir d’en assumer le prix le plus difficile : ne pas laisser seul un peuple au bord du gouffre.
Khaled Boulaziz
