Algérie : la mort futile au quotidien

17 juillet 2026
14 min de lecture|2 762 mots

L’incendie meurtrier de l’établissement pour l’enfance assistée de Mohammadia n’est pas un accident isolé. Après la chute d’un bus dans l’Oued El Harrach, qui avait causé dix-huit morts, la même mécanique se répète : émotion nationale, visites officielles, arrestation de quelques exécutants et maintien d’un système dans lequel la responsabilité ne remonte jamais jusqu’à ceux qui gouvernent.

Mort futile : onze morts et un État absent

Onze morts. Dix-neuf blessés. Un établissement destiné à accueillir et protéger des êtres vulnérables ravagé par les flammes au cœur de la nuit.

L’incendie survenu à l’établissement pour l’enfance assistée de Mohammadia, dans la capitale, ne peut être traité comme un simple fait divers. Il constitue un drame national et une nouvelle manifestation de cette mort absurde, évitable et presque banalisée qui accompagne désormais le quotidien des Algériens.

Selon le bilan communiqué par la Protection civile, le sinistre a fait trente victimes, dont onze décès et dix-neuf blessés. Plusieurs survivants ont été évacués vers l’Hôpital des Grands Brûlés de Zéralda, le CHU Mustapha-Pacha et le CHU Nefissa Hamoud. Cinq personnes en situation de handicap ont également été transférées vers un lieu sécurisé.

Derrière ces chiffres se trouvent des existences, des visages et des êtres déjà éprouvés par la vie. Ces pensionnaires avaient été confiés à une institution qui devait leur offrir un refuge, une sécurité et une protection. Certains y ont trouvé la mort.

C’est cette contradiction insoutenable qui bouleverse aujourd’hui le pays.

Le Premier ministre Sifi Ghrieb, accompagné de plusieurs membres du gouvernement, s’est rendu au chevet des blessés à Zéralda puis au CHU Mustapha-Pacha. Cette présence officielle est nécessaire. Elle ne saurait cependant constituer une réponse politique à la hauteur de la catastrophe.

Un État ne protège pas les citoyens en venant les visiter à l’hôpital après leur avoir échoué. Il les protège d’abord en empêchant que des personnes placées sous sa responsabilité ne meurent prisonnières d’un bâtiment en feu.

L’éternel scénario de l’après-catastrophe

Les Algériens connaissent trop bien le scénario qui suit les grands drames.

Il y aura les condoléances officielles, les visites dans les hôpitaux, les images des responsables au chevet des blessés et les déclarations assurant que toute la lumière sera faite. Une commission sera probablement installée. Une enquête sera annoncée. Des cadres locaux seront suspendus et quelques agents pourraient être poursuivis.

Puis viendra progressivement le silence.

L’émotion collective retombera. Les caméras quitteront les lieux. Les conclusions de l’enquête, si elles sont rendues publiques, seront présentées dans un langage administratif rendant presque impossible l’identification d’une responsabilité politique.

Le drame sera alors classé parmi les malheurs de la nation, comme s’il s’agissait d’une fatalité contre laquelle aucune institution n’aurait pu agir.

Il faudra pourtant répondre à des questions précises.

Les systèmes de détection fonctionnaient-ils ? Des alarmes étaient-elles installées ? Les extincteurs étaient-ils disponibles et utilisables ? Les issues de secours étaient-elles accessibles ? Les fenêtres étaient-elles protégées par des grilles empêchant une évacuation rapide ? Le personnel avait-il reçu une formation adaptée ? Des exercices d’évacuation avaient-ils été organisés ? Les inspections réglementaires avaient-elles réellement eu lieu ?

Il faudra également savoir si des rapports avaient déjà signalé des défaillances, si des recommandations étaient restées sans suite et si les moyens budgétaires consacrés à la sécurité avaient été correctement utilisés.

Ces questions techniques sont indispensables. Mais elles ne suffisent pas.

Car derrière les extincteurs, les alarmes, les contrôles et les procédures apparaît une interrogation beaucoup plus profonde : qui est responsable en Algérie ?

De l’Oued El Harrach à Mohammadia

Le drame de Mohammadia en rappelle un autre, encore récent.

Le 15 août 2025, un bus assurant le transport de voyageurs avait quitté la chaussée avant de tomber dans l’Oued El Harrach, à Alger. Dix-huit personnes avaient perdu la vie et vingt-quatre autres avaient été blessées. Le pays avait alors été saisi par le deuil, la colère et l’incompréhension.

L’enquête avait révélé une succession de défaillances qui dépassaient largement la seule conduite du véhicule. Le bus, en circulation depuis plus de vingt ans, aurait présenté des freins défectueux. Il aurait été surchargé, des documents techniques auraient été falsifiés et le conducteur ne possédait pas les qualifications nécessaires pour assurer ce type de transport collectif.

Quatre personnes avaient été placées en détention provisoire : le chauffeur, le receveur, le propriétaire du véhicule et le contrôleur technique ayant délivré les documents autorisant son exploitation.

La justice avait donc arrêté ceux qui se trouvaient au bout de la chaîne.

Mais qui avait construit cette chaîne ?

Qui avait permis qu’un véhicule vétuste, surchargé, techniquement défaillant et frappé d’irrégularités continue quotidiennement à transporter des citoyens ?

Qui contrôlait les centres de contrôle technique ? Qui supervisait les directions locales des transports ? Qui devait connaître l’état réel du parc roulant ? Qui était chargé de vérifier les qualifications des conducteurs, les conditions d’exploitation des lignes et la sécurité des voyageurs ?

À ces questions institutionnelles et politiques, aucune réponse à la hauteur du drame n’a été apportée.

Des décisions ont certes été annoncées après la catastrophe, notamment le retrait progressif des autobus les plus anciens et le renouvellement d’une partie du parc. Mais remplacer des véhicules ne constitue pas, à lui seul, une réforme de la gouvernance des transports. Les informations disponibles faisaient alors état de milliers de bus âgés de plus de trente ans et de dizaines de milliers d’autres en circulation depuis plus de vingt ans.

Une réforme véritable aurait supposé un audit transparent de l’ensemble du secteur, une refonte du contrôle technique, une clarification des responsabilités entre les différentes administrations, un contrôle strict des conditions de travail des chauffeurs et la publication régulière des données relatives aux accidents, aux inspections et aux sanctions.

Elle aurait également imposé de remonter toute la chaîne de décision.

Le chauffeur, le propriétaire, le receveur et le contrôleur peuvent avoir une responsabilité pénale personnelle, que la justice doit déterminer. Mais leur arrestation ne doit pas servir à refermer le dossier sur quelques lampistes pendant que les responsabilités administratives et politiques restent soigneusement hors champ.

Car un bus dangereux ne circule pas dans le vide.

Il circule dans un système qui l’autorise, le tolère ou choisit de ne pas le voir.

Moins d’un an après le drame de l’Oued El Harrach, la même mécanique apparaît à Mohammadia. Une catastrophe survient. Les victimes sont comptées. Les responsables officiels se rendent dans les hôpitaux. Une enquête est annoncée. Puis l’appareil cherche des fautes individuelles sans interroger sérieusement l’organisation générale qui les a rendues possibles.

De l’Oued El Harrach à Mohammadia, le fil conducteur est le même : la responsabilité descend presque toujours vers le bas, mais ne remonte jamais vers le sommet.

Un système construit pour ne jamais répondre

Dans une démocratie réelle, les gouvernants exercent le pouvoir parce qu’ils ont reçu un mandat populaire. Ils rendent des comptes aux citoyens, aux représentants élus, à une justice indépendante et à une presse libre.

Lorsqu’une institution publique connaît une défaillance majeure, les responsabilités peuvent être établies à plusieurs niveaux. Les agents répondent de leurs actes. Les cadres répondent de leur gestion. Les ministres répondent de leurs politiques. Le gouvernement répond de ses décisions devant le Parlement et, finalement, devant les électeurs.

Les responsables savent qu’ils peuvent être sanctionnés par les tribunaux, par une commission d’enquête, par une démission ou par les urnes.

En Algérie, cette chaîne de responsabilité est brisée.

Le pays demeure sous l’emprise d’une caste militaro-sécuritaire qui tient les institutions par la gorge et refuse aux Algériens la possibilité de choisir librement leurs représentants légitimes. Elle neutralise les contre-pouvoirs, réduit les assemblées élues à des chambres d’enregistrement et bannit l’expression libre dès qu’elle menace les équilibres sur lesquels repose la survie du régime.

Dans un tel système, le pouvoir ne se considère pas comme responsable devant le peuple. Il répond d’abord devant ses propres centres de décision.

Sa priorité n’est donc pas nécessairement la construction patiente d’un État transparent, compétent et protecteur. Sa priorité demeure la conservation du pouvoir, le contrôle de la société et la préservation de l’architecture politique existante.

Les institutions sont moins organisées pour servir le citoyen que pour assurer la continuité du régime.

La compétence, la transparence et l’obligation de rendre des comptes deviennent secondaires face à la loyauté, à l’obéissance et à la discipline politique.

C’est ainsi que se construit l’irresponsabilité.

Lorsqu’aucun responsable ne tient véritablement sa fonction d’un mandat populaire, chacun peut se réfugier derrière sa hiérarchie.

Lorsqu’aucun Parlement indépendant ne contrôle réellement l’action du gouvernement, les ministres peuvent traverser les catastrophes sans répondre publiquement de leurs politiques.

Lorsqu’une presse libre est poursuivie, intimidée ou privée d’accès aux informations, les défaillances restent cachées jusqu’à ce que les morts les rendent impossibles à dissimuler.

Lorsque les associations, les syndicats autonomes et les lanceurs d’alerte sont considérés comme des menaces, les avertissements sont étouffés.

Et lorsque la justice ne dispose pas de l’indépendance nécessaire pour remonter jusqu’au sommet de la chaîne, les enquêtes s’arrêtent presque inévitablement au premier échelon administratif.

Tout le monde commande, personne ne répond

Un directeur sera peut-être suspendu après l’incendie de Mohammadia. Des agents pourraient être interrogés. Une commission sera installée. Un rapport identifiera probablement des négligences.

Mais qui examinera la politique générale de sécurité dans les établissements accueillant des personnes vulnérables ?

Qui publiera les précédents rapports d’inspection ?

Qui dira quelles recommandations n’ont pas été appliquées ?

Qui expliquera pourquoi un établissement accueillant des personnes incapables de fuir seules a pu se transformer en piège mortel ?

Qui précisera les budgets consacrés à la sécurité, leur utilisation et les éventuelles alertes qui n’ont pas été suivies ?

Qui assumera la responsabilité politique d’un système qui attend les morts avant de découvrir les défaillances ?

Le problème n’est pas seulement que des responsables puissent être négligents ou incompétents. Le problème est que le régime a façonné un pays où les responsabilités sont volontairement floues.

Tout le monde commande, mais personne ne répond.

Tout le monde inaugure, mais personne n’entretient.

Tout le monde annonce, mais personne n’évalue.

Tout le monde promet, mais personne ne rend de comptes.

Dans cette opacité, chaque catastrophe est présentée comme un événement imprévisible.

L’incendie devient une fatalité.

Le bus qui tombe dans un oued devient une fatalité.

L’effondrement d’un immeuble devient une fatalité.

Les inondations deviennent une fatalité.

La pénurie de soins devient une fatalité.

La mort sur des routes dangereuses devient une fatalité.

Mais la fatalité est souvent le nom donné à la négligence lorsqu’un système refuse d’en désigner les véritables responsables.

La sécurité publique est une question démocratique

La tragédie de Mohammadia exige une enquête indépendante, transparente et publique. Elle impose également un audit national de la sécurité dans les établissements pour l’enfance assistée, les hôpitaux, les écoles, les internats, les foyers pour personnes âgées et les centres accueillant des personnes en situation de handicap.

Les conclusions de cet audit doivent être rendues publiques. Les établissements présentant un danger immédiat doivent être fermés ou rénovés. Les délais de mise en conformité doivent être connus. Les responsables administratifs et politiques doivent être identifiés.

Mais croire que quelques extincteurs supplémentaires suffiront serait une illusion.

La sécurité publique ne repose pas uniquement sur des équipements. Elle dépend d’institutions capables de prévoir, d’inspecter, de contrôler et de sanctionner.

Elle suppose une administration dans laquelle chacun connaît précisément ses obligations. Elle nécessite une justice indépendante, une presse libre, des élus légitimes et des citoyens autorisés à poser des questions sans être traités comme des adversaires de l’État.

Autrement dit, la sécurité publique repose aussi sur la démocratie.

C’est ce lien que le pouvoir cherche constamment à dissimuler.

L’absence de démocratie n’est pas une abstraction réservée aux débats intellectuels. Elle produit des conséquences concrètes. Elle se manifeste dans un hôpital sous-équipé, une école dangereuse, une route meurtrière, un autobus vétuste, un bâtiment public sans issue accessible et un établissement pour l’enfance assistée qui prend feu au milieu de la nuit.

Quand les citoyens ne peuvent pas choisir librement ceux qui les gouvernent, ils ne peuvent pas les sanctionner pour leur incompétence.

Quand l’expression libre est bannie, les alertes sont étouffées.

Quand les institutions sont soumises à un pouvoir sans contrôle, l’intérêt général finit toujours par céder devant la préservation du régime.

La mort comme mode de gouvernement

La mort futile au quotidien n’est donc pas seulement le résultat du désordre, de la négligence ou de l’incompétence.

Elle est aussi le produit d’un système politique qui a organisé l’irresponsabilité afin d’assurer sa propre continuité.

Les victimes de l’Oued El Harrach auraient dû provoquer une rupture dans la gouvernance des transports. Elles sont devenues un précédent.

Les victimes de Mohammadia devraient provoquer une réforme profonde de la sécurité des établissements publics. Elles risquent, elles aussi, d’être réduites à un bilan, à quelques journées d’émotion et à un dossier judiciaire visant essentiellement des exécutants.

Le régime préfère punir quelques individus plutôt que de remettre en cause le système qui produit les catastrophes.

Il préfère les arrestations spectaculaires à la transparence.

Il préfère les commissions administratives au contrôle démocratique.

Il préfère la compassion officielle à la responsabilité politique.

À Mohammadia, onze personnes sont mortes dans un établissement qui devait les protéger. Leur disparition ne doit pas être ensevelie sous les condoléances et les communiqués.

Les victimes méritent la vérité.

Les blessés méritent une prise en charge digne et durable.

Les proches méritent justice.

Les Algériens méritent de savoir qui décide, qui contrôle et qui répond des échecs de l’État.

Mais ils méritent surtout de reprendre possession de leur pays.

Car tant que l’Algérie sera gouvernée par une caste qui ne tire pas sa légitimité du peuple, tant que l’expression libre sera considérée comme une menace et tant que les responsables publics pourront échapper au jugement des citoyens, les mêmes tragédies continueront de produire les mêmes scènes.

Des morts.

Des visites officielles.

Des arrestations de lampistes.

Des promesses.

Puis l’oubli.

La tragédie de Mohammadia n’est pas une fatalité. La chute du bus dans l’Oued El Harrach ne l’était pas davantage.

Elles sont les symptômes d’un même mal : un régime qui consacre toute son énergie à survivre ne peut pas construire un État capable de protéger la vie.

Khaled Boulaziz

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