La politique de concorde civile engagée par Abdelaziz Bouteflika a accompagné la sortie d’une guerre intérieure qui avait épuisé l’Algérie. Mais la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée en 2005, a transformé une mesure d’urgence en un régime durable de silence. Plus de trente ans après le début de la « décennie noire », les familles de disparus continuent de demander non pas la vengeance, mais la vérité.
Disparus de la décennie noire : un bilan jamais établi
Sur la photographie, des femmes et un homme âgé sont assis au bord d’un trottoir, sous les arbres. Ils tiennent contre eux les portraits de fils, de frères ou de pères disparus au cours des années 1990. Les visages imprimés ont conservé la jeunesse que le temps a retirée à ceux qui les portent. Sous certaines photographies figurent des dates : 1996, 1997. Depuis près de trente ans, les familles vieillissent, tandis que les disparus restent enfermés dans le même âge et la même question : où sont-ils ?
Cette image contient une grande partie de l’histoire algérienne contemporaine. Elle ne montre ni chefs militaires, ni responsables politiques, ni dirigeants de groupes armés. Elle montre ceux qui sont restés après la violence : les parents, les veuves, les enfants et les survivants. Dans cette guerre, le peuple algérien fut la seule partie qui n’avait ni état-major à défendre, ni pouvoir à conquérir. Il fut la première à tout perdre.
Un pays précipité dans la violence
La tragédie commence au tournant de 1991 et de 1992. Le Front islamique du salut remporte nettement le premier tour des premières élections législatives pluralistes, organisé le 26 décembre 1991, et paraît en mesure d’obtenir la majorité lors du second tour. En janvier 1992, le processus électoral est interrompu par une décision soutenue par le commandement militaire. Le président Chadli Bendjedid quitte ses fonctions, le FIS est interdit et l’état d’urgence est proclamé. Des violences islamistes existaient déjà, mais les attaques armées deviennent ensuite endémiques.
L’Algérie s’enfonce alors dans une guerre sans front clairement délimité. Des groupes armés islamistes assassinent des policiers, des militaires, des fonctionnaires, puis des journalistes, des enseignants, des intellectuels, des artistes et des étrangers. Des bombes sont déposées dans des lieux publics. Des villages sont attaqués de nuit. Des familles entières sont massacrées. Des femmes sont enlevées, violées ou réduites à la servitude. Au plus fort de la violence, la population ne sait plus toujours qui contrôle les routes, qui installe les faux barrages ou qui viendra frapper à la porte après le coucher du soleil.
Dans le même temps, la lutte antiterroriste s’accompagne d’arrestations massives, de détentions secrètes, de tortures, d’exécutions extrajudiciaires et de disparitions forcées attribuées à des agents de l’Etat ou à des groupes d’autodéfense alliés aux autorités. Human Rights Watch a documenté ces pratiques tout en rappelant l’ampleur des crimes commis par les organisations armées islamistes. Les civils se trouvent pris entre des appareils de violence qui prétendent chacun agir au nom d’une cause supérieure : la sauvegarde de l’Etat pour les uns, la religion et le renversement du régime pour les autres.
C’est pourquoi la qualification la plus juste demeure celle d’une tragédie subie d’abord par la société. Il ne s’agit pas de renvoyer mécaniquement les responsabilités dos à dos. Les crimes doivent être individualisés, documentés et, lorsque les preuves existent, jugés. Mais aucune cause politique, aucune raison d’Etat et aucune proclamation religieuse ne peut retirer aux morts leur qualité première : ils étaient des êtres humains, souvent étrangers aux combats menés en leur nom.
Un bilan humain qui n’a jamais été définitivement établi
Le nombre exact de morts demeure inconnu. L’Algérie n’a jamais publié de registre national complet permettant de connaître l’identité de toutes les victimes, les circonstances de leur mort et les responsabilités engagées. En 1999, Abdelaziz Bouteflika reconnaît un bilan d’au moins 100 000 morts, supérieur aux chiffres jusque-là avancés officiellement. En février 2005, il évoque environ 150 000 personnes tuées. D’autres estimations, fréquemment reprises, portent le bilan jusqu’à 200 000 morts. En l’absence d’une commission indépendante ayant eu accès aux archives militaires, policières, judiciaires et hospitalières, la prudence impose donc de retenir une fourchette d’environ 150 000 à 200 000 morts, plutôt qu’un chiffre présenté comme définitivement établi.
A cette comptabilité déjà vertigineuse s’ajoutent les disparus. Une commission créée par les autorités a recensé 6 146 personnes disparues entre 1992 et 1998 dans des affaires imputées, sur la base des plaintes familiales, à des agents des forces de sécurité. Son rapport final n’a pas été rendu public. Human Rights Watch estimait pour sa part à plus de 7 000 le nombre de disparitions attribuées aux forces de sécurité et à leurs alliés, tout en signalant que des groupes armés avaient également enlevé des centaines, voire des milliers de personnes dont le sort n’avait jamais été élucidé.
Ces différences ne sont pas de simples querelles statistiques. Derrière chaque dossier se trouve une famille maintenue dans une attente sans terme. Le mort peut être pleuré et enterré. Le disparu demeure entre la vie et la mort. Sa mère ne sait pas si elle doit espérer son retour. Son épouse ne sait pas si elle est veuve. Ses enfants grandissent sans pouvoir poser une date sur l’absence.
Les familles n’ont jamais demandé que les crimes des groupes islamistes soient oubliés. Elles n’ont jamais prétendu que la population n’avait pas été massacrée par le Groupe islamique armé ou d’autres organisations. Elles demandent que toutes les victimes soient reconnues et que tous les responsables soient recherchés, quelle que soit leur appartenance. Leur revendication ne divise pas les morts entre morts légitimes et morts embarrassants. Elle les réunit dans un même droit à la vérité.
Bouteflika et l’urgence de faire taire les armes
Lorsque Abdelaziz Bouteflika accède à la présidence, en avril 1999, l’Algérie est un pays épuisé. La violence avait déjà commencé à reculer. L’Armée islamique du salut, branche armée liée au FIS et adversaire du Groupe islamique armé, avait proclamé une trêve en 1997 à la suite de négociations avec les autorités. Bouteflika ne crée donc pas seul les conditions de la pacification. Il comprend cependant qu’une solution exclusivement militaire prolongerait indéfiniment le deuil.
La loi sur la concorde civile, adoptée en juillet 1999 puis approuvée par référendum en septembre, offre des mesures de clémence aux combattants qui abandonnent les armes. Les auteurs de massacres collectifs, de viols ou d’attentats à l’explosif dans des lieux publics sont, en principe, exclus de ces dispositions. Des milliers d’hommes quittent les maquis, tandis que l’Armée islamique du salut annonce sa dissolution au début de l’année 2000.
Cette politique doit être appréciée dans son contexte. La société algérienne ne pouvait plus continuer à compter ses morts. Des parents voulaient que leurs enfants puissent reprendre l’école. Des paysans voulaient cultiver leurs terres sans craindre les faux barrages. Des travailleurs voulaient prendre l’autobus sans redouter une bombe. Faire cesser le bain de sang n’était ni une faiblesse ni une trahison : c’était une nécessité nationale.
Bouteflika a su donner une forme politique à cette aspiration. Il a parlé de paix à une population à laquelle on ne proposait jusque-là que la poursuite de la guerre ou la victoire totale d’un camp sur l’autre. La concorde civile a offert une issue à ceux qui pouvaient déposer les armes sans être soupçonnés des crimes les plus graves. Elle a contribué à isoler les groupes qui entendaient poursuivre la violence.
En ce sens, le choix de la réconciliation ne saurait être réduit à une manœuvre personnelle. Il a répondu à une demande profonde du peuple algérien. Après tant d’années de terreur, sauver des vies constituait un objectif légitime. Une mesure de clémence limitée, conditionnelle et destinée à obtenir la fin des combats pouvait se défendre moralement et politiquement.
Mais une amnistie de sortie de guerre ne peut être juste que si elle distingue clairement le pardon de l’oubli. Elle peut réduire ou suspendre certaines peines. Elle ne devrait pas effacer les faits, empêcher les enquêtes ou retirer aux familles le droit de connaître le sort de leurs proches.
La réconciliation transformée en clôture du passé
C’est sur ce point que la Charte pour la paix et la réconciliation nationale de 2005 change la nature du compromis. Approuvée par référendum le 29 septembre, elle est mise en œuvre par l’ordonnance du 27 février 2006. Le texte étend les mesures d’extinction des poursuites, de grâce et de remise de peine, tout en maintenant formellement l’exclusion des auteurs de massacres collectifs, de viols et d’utilisation d’explosifs dans les lieux publics.
La Charte prévoit aussi un dispositif d’indemnisation pour les familles de disparus. Mais celui-ci passe par l’établissement d’un constat de disparition, puis par un jugement déclaratif de décès lorsque le corps n’a pas été retrouvé. L’Etat propose ainsi de reconnaître administrativement la mort et de réparer matériellement une partie du préjudice, sans nécessairement révéler les circonstances de la disparition, retrouver les dépouilles ou identifier les responsables.
L’indemnisation était nécessaire. De nombreuses familles avaient été privées de leur principal soutien financier. Mais l’argent ne pouvait remplacer une réponse. Une pension ne dit pas dans quel centre un homme a été détenu. Un capital versé aux ayants droit ne désigne pas ceux qui l’ont enlevé. Un certificat de décès ne constitue pas une sépulture.
La rupture la plus profonde se trouve dans les articles 45 et 46 de l’ordonnance. L’article 45 interdit les poursuites contre les membres des forces de défense et de sécurité pour les actions présentées comme ayant contribué à protéger les personnes, les biens, la nation et les institutions. Il exige que toute plainte correspondante soit déclarée irrecevable. L’article 46 prévoit jusqu’à cinq ans de prison pour ceux qui utiliseraient les blessures de la tragédie nationale afin de porter atteinte aux institutions, de nuire à l’honorabilité des agents de l’Etat ou de ternir l’image du pays.
La loi possède ainsi deux visages. Le premier est celui d’une politique de paix : faire rentrer les armes, réintégrer des hommes dans la société et empêcher la reprise généralisée des combats. Le second est celui d’une fermeture juridique du passé : rendre certaines plaintes impossibles et placer la parole critique sous la menace pénale.
Ce qui devait être inscrit dans le temps de l’urgence a été installé dans la durée. Après le temps nécessaire de la cessation des violences aurait dû venir celui de la connaissance des faits : ouverture des archives, identification des morts, recherche des dépouilles, audition des responsables, reconnaissance de toutes les catégories de victimes. Ce second temps n’est jamais véritablement venu.
Les familles ne réclament pas une nouvelle guerre
Plus de trente ans après les premières disparitions, les proches continuent de se rassembler avec les portraits des absents. Leur présence contredit l’idée selon laquelle le dossier serait clos. En mars 2026, les autorités ont fermé le siège algérois de SOS Disparus. Le mois suivant, un rassemblement de familles a été dispersé et le coordinateur de l’organisation, Slimane Hamitouche, a été condamné à six mois de prison, sans mandat de dépôt, pour incitation à un attroupement non armé.
Ces familles ne demandent pas le retour aux affrontements. Elles savent mieux que quiconque ce que la violence a coûté. Elles ne contestent pas au peuple son droit d’avoir voulu la paix en 1999 ou en 2005. Elles refusent seulement que la paix soit utilisée pour leur imposer l’ignorance.
Le pouvoir algérien continue trop souvent de traiter la mémoire comme une question de sécurité. Il surveille ceux qui devraient être écoutés et encadre ceux qui devraient être accompagnés. Il redoute que la recherche de la vérité fragilise l’Etat, alors qu’une institution se fragilise davantage lorsqu’elle refuse de répondre aux citoyens.
La concorde civile a aidé l’Algérie à sortir du bain de sang. Ce mérite historique ne doit pas être nié. Mais la réussite d’une politique de paix ne peut justifier indéfiniment l’absence de vérité. Bouteflika avait ouvert le temps de la cessation des violences ; il n’a pas ouvert jusqu’au bout celui de la justice et de la mémoire.
Le peuple algérien ne doit plus être sommé de choisir entre la stabilité et la connaissance de son histoire. Il a déjà payé pour la guerre. Il ne devrait pas payer une seconde fois par le silence.
Les femmes et les hommes qui portent les portraits des disparus ne menacent pas la réconciliation. Ils lui donnent le contenu qui lui manque. Ils rappellent qu’une paix véritable ne consiste pas seulement à faire taire les armes. Elle consiste aussi à rendre les noms aux morts, les corps aux familles et la vérité à tout un peuple.
Khaled Boulaziz
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