Le régime algérien : De la décennie noire à l’impunité, de l’impunité au trafic : comment une partie de l’appareil sécuritaire algérien a fait de la drogue un instrument de gain, de contrôle social et de pression politique.
Une généalogie précède la dérive criminelle que révèlent, épisodiquement, les saisies record et les affaires enterrées puis rouvertes du sérail algérien. Elle ne commence pas avec la cocaïne. Elle commence avec l’impunité — une impunité votée, écrite, promulguée — accordée il y a vingt ans à ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, sont soupçonnés d’administrer les flux de la drogue plutôt que de les combattre.
De la contre-insurrection à l’irresponsabilité juridique
La décennie noire des années 1990 a laissé un pays exsangue — plus de 250 000 morts selon les estimations les plus courantes, des dizaines de milliers de disparus — et un appareil sécuritaire, tous corps confondus (armée, DRS, police, gendarmerie, milices patriotiques armées par l’État), dont les pratiques pendant le conflit ont fait l’objet de dénonciations constantes par les organisations de défense des droits humains : exécutions extrajudiciaires, tortures, disparitions forcées.
Cette histoire ne s’est pas soldée par une reddition de comptes. La Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée par référendum en 2005 et appliquée par ordonnance en 2006, a organisé l’inverse : l’irresponsabilité pénale collective. Son article 45 est sans ambiguïté : « Aucune poursuite ne peut être engagée, à titre individuel ou collectif, à l’encontre des éléments des forces de défense et de sécurité de la République », pour tout ce qui relève de « la protection des personnes et des biens » et de « la sauvegarde de la Nation » — une formule assez large pour couvrir, de fait, l’ensemble des agissements de la période. Son article 46, dans le même mouvement, pénalise quiconque instrumentaliserait publiquement les « blessures » de la tragédie nationale, verrouillant jusqu’au débat sur ce qui s’est passé. Human Rights Watch a qualifié ce texte de dispositif organisant « le déni de vérité et de justice » pour les victimes ; Amnesty International parle, dans la durée, d’une politique d’« impunité passée et présente ».
Ce n’est pas un détail juridique parmi d’autres. C’est la matrice. Un appareil sécuritaire qui sait, statutairement, qu’aucun de ses actes ne sera jugé — pas les exactions de la guerre civile, et par extension symbolique tout ce qui suivra dans son sillage — n’a plus de plafond. L’impunité n’est pas seulement un pardon rétrospectif : elle est un signal prospectif. Elle dit à ceux qui la reçoivent qu’ils opèrent au-dessus du droit commun, pour longtemps.
De l’impunité à l’entreprise criminelle
C’est dans cet interstice — un appareil surarmé, invérifiable de l’extérieur, juridiquement hors d’atteinte, et confronté après la guerre à une économie de rente qu’il fallait continuer à irriguer — que le trafic de drogue s’est installé comme activité annexe de segments entiers des services. Pas comme dérive individuelle de quelques officiers corrompus : comme évolution structurelle d’un système qui avait déjà appris, pendant la décennie noire, à s’auto-organiser hors du contrôle judiciaire.
L’affaire des 701 kg de cocaïne saisis au port d’Oran en mai 2018 en est la démonstration la plus documentée. Une cargaison saisie a mené à la mise en cause de Kamel Chikhi, dit « El Bouchi », homme d’affaires proche du sérail, et à la destitution du général Abdelghani Hamel, alors chef de la Sûreté nationale et pressenti comme successeur possible de Bouteflika, ainsi que du général-major Habib Chentouf. Le Global Initiative Against Transnational Organized Crime, qui a documenté l’affaire, note qu’elle a servi de « prétexte à une compétition de haut niveau au sein des autorités » — la preuve que le dossier n’a pas seulement puni un trafic, il a servi d’arme dans une guerre de clans. Le procès, enterré pendant cinq ans, n’a repris que sous la pression.
L’Organized Crime Index (Global Initiative / ENACT) mesure, sans le nommer explicitement, ce même phénomène : un score de criminalité relativement modéré pour l’Algérie (4,97/10) contraste avec un score « acteurs étatiques impliqués » élevé, 7,5/10 — signe que la corruption liée au crime organisé n’y est pas un accident statistique mais une caractéristique structurelle du système, au même titre que le contrôle du change informel, « toléré avec la protection d’acteurs étatiques » selon l’index lui-même.
Les chiffres eux-mêmes disent l’échelle, et leur courbe dit la trajectoire. Tout part, symboliquement, des 701 kg de cocaïne d’Oran en 2018 — un chiffre qui avait alors sidéré l’opinion et fait tomber un chef de la police. Sept ans plus tard, ce volume est devenu presque banal : en 2023, les services algériens revendiquent la saisie de 29 tonnes de kif traité et de plus de 10 millions de comprimés psychotropes ; en 2024, les douanes annoncent à elles seules 8,5 tonnes de kif, 570 kg de cocaïne — près d’un « Oran 2018 » tous les quatorze mois — et 11 millions de comprimés. 2025 franchit un palier qualitatif autant que quantitatif : 37,2 tonnes de cannabis, près d’une tonne et demie de cocaïne (1 461,9 kg), plus de 43,4 millions de comprimés psychotropes saisis sur l’année, avec une envolée de 149 % rien que sur les neuf premiers mois par rapport à la même période de 2024, où les saisies de comprimés étaient passées de 6,5 à plus de 16,2 millions d’unités. 2026 ne dément pas la tendance : le 20 août, une opération coordonnée entre Oran, Tizi Ouzou, Alger, Blida et Tipaza démantèle un réseau transnational piloté depuis le Maroc, avec des relais financiers à Dubaï et des complicités en France, saisissant 10,4 millions de comprimés de prégabaline et 33,4 kg de cocaïne, un camion-citerne et dix-neuf véhicules, pour une valeur marchande estimée à un milliard de dinars.
Ce ne sont plus des chiffres de petits passeurs ni de trafic de subsistance : c’est une accumulation, année après année, de tonnages, de dizaines de millions de comprimés et de convois motorisés qui suppose des routes stables, un financement continu et une coordination logistique à travers plusieurs wilayas et plusieurs pays — la signature d’une économie criminelle organisée à l’échelle industrielle. Et chaque « saisie record » célébrée par les mêmes autorités qui, quelques mois plus tard, en annoncent une nouvelle, plus grosse encore, pose la question que l’on ne peut plus éviter : comment un tel volume, année après année, peut-il continuer de transiter sans complicités internes au dispositif censé l’arrêter ?
Trois fonctions, un seul système
Ce que l’affaire Chikhi-Hamel et les données de l’Organized Crime Index donnent à voir, ce n’est pas un narco-trafic qui gangrènerait l’État de l’extérieur. C’est un narco-trafic devenu, pour des segments du pouvoir sécuritaire, un outil de gouvernement à triple usage.
Un moyen de gain. La drogue génère des rentes — protection de convois, vente d’information, participation directe — captées par des réseaux d’officiers et d’hommes d’affaires qui leur sont liés, sur le modèle même de la rente pétrolière : accès conditionné à la proximité avec l’appareil de pouvoir plutôt qu’à la loi du marché.
Un moyen de contrôle de la société. Le cadre proposé par les criminologues Paolo Campana (Cambridge), Federico Varese (Sciences Po) et Cecilia Meneghini (Exeter) — qui distinguent la criminalité « de marché » de la criminalité « de gouvernance », celle qui impose des règles, régule un territoire, arbitre des conflits — s’applique ici presque littéralement. En absorbant la frustration économique d’une jeunesse sans perspective, en offrant un revenu informel à des dizaines de milliers de petites mains du trafic, la tolérance sélective envers certains réseaux fait office de filet social non assumé — et une jeunesse dépendante, fragmentée par l’addiction, est aussi une jeunesse plus facile à surveiller qu’une jeunesse politiquement mobilisée.
Un levier de pression politique. C’est la dimension que révèle le mieux l’affaire de 2018 : le dossier n’a pas été utilisé pour éradiquer un réseau, mais pour faire tomber un rival — un chef de la police jugé trop puissant, trop autonome, trop proche du sommet de l’État. Détenir la preuve de la compromission d’un adversaire, dans un système sans juge indépendant pour en décider autrement, équivaut à détenir une arme. C’est cette logique de dossier-chantage, plus que la drogue elle-même, qui structure les rapports de force internes au sérail.
Un système, pas des brebis galeuses
La tentation, à chaque scandale, est de le lire comme une anomalie corrigée par une purge : des généraux limogés, un procès qui reprend, une saisie record célébrée par les mêmes services qui, ailleurs, laissent filer. C’est précisément cette lecture que l’histoire de l’impunité rend intenable. Un appareil qui a été juridiquement dispensé de rendre des comptes sur les crimes d’une guerre civile ne peut pas, structurellement, être ensuite tenu pour un appareil de simple application de la loi sur les crimes qui ont suivi. L’impunité de 2005 et la « gouvernance criminelle » que documente aujourd’hui l’Organized Crime Index ne sont pas deux histoires séparées : la seconde est l’héritière directe de la première.
Le régime algérien ne s’est pas réveillé un matin gangstérisé. Il l’est devenu par accumulation, par une impunité entretenue pendant vingt ans, transformée en habitude de pouvoir — jusqu’à ce que le contrôle du crime, plutôt que sa répression, en devienne un mode de gestion à part entière.
Une question politique, pas seulement policière
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond : d’un aveu plus que d’un supplément de pouvoir. Un régime qui gère le narcotrafic plutôt que de le combattre est un régime qui a renoncé à traiter autrement les conflits qui traversent sa société — la demande de représentation, la contestation économique, la colère d’une jeunesse sans avenir. Faute de les reconnaître comme des conflits politiques légitimes, appelant des réponses politiques, il ne lui reste que leur gestion par l’appareil sécuritaire, dont l’économie criminelle tolérée n’est qu’une variante parmi d’autres — aux côtés de la répression directe et du verrouillage juridique du débat que l’article 46 de la Charte de 2005 a érigé en principe.
Tant que ces conflits ne seront pas nommés comme tels, et tant que leur résolution ne pourra emprunter la voie politique — dans un espace où la liberté d’action de la société sur elle-même, syndicale, associative, partisane, journalistique, est effectivement protégée plutôt que criminalisée au nom de la « sauvegarde de la Nation » —, l’Algérie restera prise dans ce cycle. Elle encourt le risque d’un régime autoritaire sans fin : un pouvoir qui, faute de savoir résoudre les conflits, se contente de les administrer — par la force quand il le faut, par la drogue quand cela suffit.
Khaled Boulaziz
Sources
- Algérie : la nouvelle loi d’amnistie assure l’impunité aux responsables des atrocités — Human Rights Watch (https://www.hrw.org/fr/news/2006/02/28/algerie-la-nouvelle-loi-damnistie-assure-limpunite-aux-responsables-des-atrocites)
- Algeria – Impunity Past and Present — Amnesty International (https://www.amnesty.org/en/wp-content/uploads/2021/05/MDE2854682016ENGLISH.pdf)
- Algeria: Amnesty Law Risks Legalizing Impunity for Crimes Against Humanity — Human Rights Watch (https://www.hrw.org/news/2005/04/13/algeria-amnesty-law-risks-legalizing-impunity-crimes-against-humanity)
- The Butcher’s Bill: Cocaine trafficking in North Africa — Global Initiative Against Transnational Organized Crime (https://globalinitiative.net/analysis/the-butchers-bill-cocaine-trafficking-in-north-africa/)
- Criminality in Algeria — The Organized Crime Index (ENACT)(https://africa.ocindex.net/country/algeria)
- Lutte contre les stupéfiants en Algérie : des saisies record en 2025 — TSA-Algérie (https://www.tsa-algerie.com/lutte-contre-les-stupefiants-en-algerie-des-saisies-record-en-2025/)
- Drug seizures in Algeria surge by 149% — Horizons (https://www.horizons.dz/language/en/2025/10/drug-seizures-in-algeria-surge-by-149/)
- Algérie : saisie record de 10,4 millions de comprimés psychotropes et 33 kg de cocaïne — ObservAlgérie (https://observalgerie.com/2026/08/21/faits-divers/algerie-saisie-record-de-104-millions-de-comprimes-psychotropes-et-33-kg-de-cocaine)
- Plus de 10 millions de comprimés psychotropes et 29 tonnes de kif saisis en 2023 — Le Soir d’Algérie (https://www.lesoirdalgerie.com/actualites/plus-de-10-millions-de-comprimes-psychotropes-et-29-tonnes-de-kif-saisis-en-2023-115607)
- Saisie de 8,5 tonnes de kif traité, 570 kg de cocaïne et 11 millions de comprimés psychotropes en 2024 — allAfrica (https://fr.allafrica.com/stories/202501250276.html)
- Affaire des 701 kilos de cocaïne saisis en 2018 à Oran — Wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_des_701_kilos_de_coca%C3%AFne_saisis_en_2018_%C3%A0_Oran)
- Algeria, after 5 years of silence, the case of the 700 kilos of cocaine goes to trial — Atalayar (https://www.atalayar.com/en/articulo/politics/algeria-after-5-years-of-silence-the-case-of-the-700-kilos-of-cocaine-goes-to-trial/20240107133718195436.html)
- Gouvernance criminelle et État profond : le trafic de drogue comme mode de gestion du pouvoir en Algérie — La Nation (https://lanation.net/gouvernance-criminelle-et-etat-profond-le-trafic-de-drogue-comme-mode-de-gestion-du-pouvoir-en-algerie/)






