Alors que l’espace politique algérien se rétrécit et que des voix critiques continuent d’être poursuivies, Saïd Sadi retrouve le pays, les réunions, les hommages et les tribunes. Depuis Aghribs, il propose désormais un « reset intégral » du logiciel politique algérien, sans tabou ni censure. Prenons-le au mot. Mais entièrement. Car l’histoire de l’Algérie ne saurait être réduite aux souvenirs d’une dachra, à 1947, à 1949 et aux fautes commises par des hommes aujourd’hui disparus. Si l’on veut vraiment tout mettre à plat, il faudra également ouvrir janvier 1992, les disparitions forcées, les massacres, les exécutions extrajudiciaires alléguées, les responsabilités des groupes armés comme celles de l’État, et demander ce que savaient ceux qui ont soutenu l’interruption du processus électoral. Saïd Sadi compris.
Alors que l’opposition algérienne évolue dans un espace public toujours plus étroit, que des militants sont poursuivis pour leur expression politique, que les libertés d’association et de réunion restent sévèrement contraintes et que le siège de SOS Disparus — l’un des rares lieux où des familles réclamaient encore des réponses sur leurs proches engloutis par les années 1990 — a été mis sous scellés en mars 2026, Saïd Sadi, lui, retrouve le pays et donne presque le sentiment de pouvoir gambader d’une rencontre à une autre, retrouver son village, ses souvenirs et sa parole publique. Il ne faudrait surtout pas lui reprocher cette liberté : elle devrait appartenir à tous. C’est précisément le contraste qui est saisissant. Au moment où des organisations internationales décrivent une répression persistante de la dissidence et de l’expression pacifique, voici qu’un ancien opposant revient et entreprend de nous enseigner les conditions d’une parole nationale enfin libérée.
Depuis Aghribs, son village natal, Saïd Sadi appelle donc à un « reset intégral » du logiciel politique algérien. Il propose de « tout mettre à plat », « sans tabou ni censure », à partir des territoires, des mémoires et des expériences concrètes que le récit officiel aurait recouvertes. Il convoque 1947 et le passage de Messali Hadj à Aghribs, revient sur la crise de 1949, raconte un épisode de répression en 1964 et diagnostique un « mauvais départ » pris par l’Algérie en 1962. Le propos possède une cohérence et certaines de ses interrogations sont légitimes. Mais il possède également une particularité délicieuse : les portes que Saïd Sadi ouvre avec le plus d’enthousiasme donnent essentiellement sur des pièces où il n’a jamais été responsable du mobilier.
1947 ? Ouvrons. 1949 ? Ouvrons davantage. Les règlements de comptes du mouvement national, les erreurs de Messali, les violences de l’État indépendant, les fractures identitaires ? Ouvrons encore. Mais pourquoi cette passion pour l’archéologie politique semble-t-elle perdre soudain de son ardeur lorsque le calendrier atteint une époque où Saïd Sadi cesse d’être l’enfant auquel son père raconte l’histoire et devient lui-même un acteur de celle-ci ?
L’histoire de l’Algérie n’est pas l’histoire d’une dachra, fût-elle Aghribs. Elle ne peut pas être organisée autour des souvenirs familiaux d’un homme, des événements de son village et des chapitres où son propre rôle demeure confortablement celui du témoin rétrospectif. L’Algérie compte des milliers de villages, des dizaines de millions d’habitants et des mémoires qui ne se rencontrent pas toujours dans les mêmes livres. Son histoire traverse la guerre de libération et les luttes de 1962, mais également Octobre 1988, décembre 1991, janvier 1992, les années de sang, les disparitions forcées, Serkadji, Raïs, Bentalha, le Printemps noir et le Hirak. Une histoire nationale ne devient pas plus pluraliste parce qu’on remplace le récit officiel d’Alger par l’autobiographie agrandie d’Aghribs.
Si Saïd Sadi souhaite réellement « tout mettre à plat », il faut donc avoir la mauvaise politesse de poursuivre la chronologie jusqu’en 1991. Car cette année-là, l’ancien président du RCD n’était ni enfant ni observateur. Il était responsable politique. Et nul besoin d’un adversaire islamiste, d’un pamphlétaire ou d’une officine pour établir sa position : dans une déclaration de février 1999 conservée sur le site du RCD, Saïd Sadi rappelait lui-même qu’en 1991 il s’était « solennellement prononcé pour l’arrêt du processus électoral ». Voilà un document qui mérite une place de choix sur la table du fameux « reset ».
Il serait intellectuellement malhonnête de transformer cette question en opération de réhabilitation du FIS. Les groupes islamistes armés ont été eux aussi responsable de la grande violence que l’Algérie a vécu. Les inquiétudes que le projet islamiste suscitait au début des années 1990 n’étaient pas imaginaires. Mais reconnaître cela n’oblige pas davantage à transformer l’interruption du processus électoral en détail administratif destiné à disparaître derrière le mot « sauvegarde ». L’histoire adulte commence précisément lorsque deux vérités inconfortables peuvent coexister : le projet islamiste pouvait menacer les libertés, et la décision d’interrompre le suffrage mérite néanmoins d’être interrogée jusqu’au bout. Les crimes des uns ne constituent pas une amnistie historique pour les choix des autres.
C’est ici que le témoignage laissé par Maâmar Farah dans Le Soir d’Algérie devient particulièrement troublant. Revenant en 2012 sur janvier 1992, le journaliste expliquait avoir entendu parler, avant la rupture, de prévisions faisant état de 60 000 victimes. Il prit ensuite soin de préciser qu’il parlait bien d’une estimation des conséquences possibles d’un affrontement, et non d’un plan préétabli consistant à faire tuer 60 000 personnes. La distinction est essentielle. Elle empêche la polémique de devenir diffamation. Mais elle ne réduit nullement la question ; elle lui donne au contraire une gravité considérable.
Si une telle estimation a effectivement circulé, qui l’avait élaborée ? Sur quelles hypothèses ? Quels responsables de l’État en avaient connaissance ? Quels dirigeants politiques furent informés ? Quels responsables de presse furent consultés ? Existe-t-il une note, un procès-verbal, une synthèse, un rapport des services ou des archives permettant de reconstituer les raisonnements de l’époque ? Et surtout, si l’on envisageait réellement que l’arrêt du processus puisse conduire à des dizaines de milliers de morts, comment cette perspective fut-elle intégrée à la décision ?
Voilà un sujet de mémoire nationale autrement moins confortable qu’un discours de Messali Hadj prononcé en 1947.
Voilà un véritable « reset ».
Il ne s’agit pas de désigner rétrospectivement un homme comme responsable des dizaines de milliers de morts qui allaient suivre. Une guerre civile, une insurrection armée, une répression d’État et une multiplication de groupes violents produisent des responsabilités multiples et individualisées. Mais il est parfaitement légitime de demander à ceux qui ont soutenu une décision historique ce qu’ils savaient, ce qu’ils prévoyaient et ce qu’ils pensent aujourd’hui de ses conséquences. Saïd Sadi réclame que les générations précédentes répondent devant l’histoire. Pourquoi sa génération bénéficierait-elle d’une exemption ?
Et si l’on entre enfin dans les années 1990, il faudra renoncer aux précautions sélectives. Il faudra ouvrir les dossiers des disparus. Pas les « disparus » comme catégorie commode de la « tragédie nationale », mais les personnes avec leurs noms, leur date d’arrestation, leurs témoins, les unités éventuellement impliquées, les registres manquants et les familles qui ont frappé pendant des années aux portes de l’administration. Human Rights Watch a documenté plus de 7 000 disparitions imputées aux forces de sécurité et à leurs alliés civils entre 1992 et 1998, tandis que des groupes armés ont eux aussi enlevé des centaines, voire des milliers de personnes. Plus de vingt ans après les premiers grands rapports sur ces affaires, les familles continuent de réclamer la vérité ; en 2026, les autorités ont fermé le bureau algérois de SOS Disparus. Voilà une continuité historique qui, elle, ne relève pas du musée.
Il faudra aussi ouvrir les dossiers de torture, des exécutions extrajudiciaires et des opérations de sécurité ayant donné lieu à des violations. Amnesty International documentait déjà au milieu des années 1990 des abus graves imputés aux forces de sécurité tout en condamnant explicitement les assassinats commis par les groupes armés islamistes. Cette symétrie dans l’exigence n’est pas une équivalence morale artificielle : c’est simplement la condition élémentaire d’une recherche de vérité qui refuse de demander la carte politique des victimes avant de reconnaître leur souffrance.
Il faudra enfin rouvrir Raïs, Bentalha et les autres massacres qui ont éventré l’Algérie. Là encore, la rigueur interdit de présenter comme établies toutes les accusations formulées depuis trois décennies. Les groupes islamistes armés ont commis des massacres massifs et leur responsabilité dans de nombreux crimes est abondamment documentée. Mais le Comité des droits de l’homme de l’ONU et Human Rights Watch avaient également considéré suffisamment persistantes les accusations portant sur l’absence d’intervention de forces présentes à proximité et sur d’éventuelles collusions pour réclamer des enquêtes indépendantes. Les accusations d’infiltration, de manipulation de groupes armés ou de ce que certains ont appelé des « escadrons de la mort » doivent donc être démontrées ou réfutées par les archives et les investigations, pas sanctifiées par la rumeur ni ensevelies par raison d’État.
Une République adulte ne transforme pas une accusation en vérité parce qu’elle arrange ses adversaires. Mais elle ne transforme pas davantage le secret en preuve d’innocence parce qu’il protège ses institutions. Elle enquête.
C’est peut-être là le plus grand échec de la manière dont l’Algérie a refermé les années 1990. Nous avons voulu réconcilier avant d’avoir complètement établi. Nous avons demandé à des familles de tourner une page dont certaines ne connaissaient même pas la dernière ligne. Le silence administratif a fini par devenir une sorte de politique mémorielle. On indemnise, on commémore, on invoque la paix civile et l’on espère que le temps accomplira ce que les archives fermées ont empêché la justice de faire.
Or le temps n’est pas un juge d’instruction.
C’est pourquoi l’appel de Saïd Sadi peut finalement devenir utile, à condition de lui appliquer son propre programme. Tout mettre à plat ? Très bien. Mais alors tout. L’histoire de 1949 et celle de 1992. Les erreurs de Messali et celles des dirigeants de la République. Les crimes des islamistes et les violations imputées aux forces de sécurité. Les disparus, les massacrés, les policiers assassinés, les journalistes égorgés, les civils exécutés, les militants enlevés. Les responsabilités des généraux et celles des responsables civils qui ont soutenu leurs décisions.
Et Saïd Sadi.
Pas pour lui fabriquer une culpabilité pénale qu’aucun élément ne permet d’établir, mais pour lui demander cette responsabilité politique qu’il distribue aujourd’hui si volontiers aux personnages de l’histoire algérienne. Pourquoi avait-il soutenu l’arrêt du processus ? Que savait-il des scénarios envisagés ? Que pense-t-il aujourd’hui des conséquences de cette décision ? Considère-t-il toujours, trente-cinq ans après, qu’aucune autre voie n’était possible ? Voilà ce que signifie réellement parler « sans tabou ni censure ».
Saïd Sadi a raison sur un point essentiel : l’Algérie a besoin de libérer sa mémoire. Mais libérer la mémoire nationale ne consiste pas à choisir les chapitres dont les accusés sont morts et dont le procureur est encore vivant.
L’histoire de l’Algérie est trop vaste pour tenir dans une dachra, trop douloureuse pour devenir une autobiographie et trop récente pour que tous ses témoins soient déjà des statues.
Alors oui, faisons le « reset ».
Ouvrons les archives.
Ouvrons tous les dossiers.
Et puisque Saïd Sadi nous invite à ne plus rien cacher, commençons par supprimer cette vieille fonction du logiciel politique algérien qui permet à chaque génération de réclamer la vérité sur les autres juste après avoir soigneusement effacé son propre historique.
Khaled Boulaziz

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