Produite et diffusée en 2001, L’Algérie des chimères, la fresque historique de François Luciani consacrée aux premières décennies de la conquête française de l’Algérie, est aujourd’hui diffusée en clair sur YouTube. Ses trois épisodes, représentant plus de quatre heures de fiction historique, peuvent être librement visionnés sur la plateforme.
Voir L’Algérie des chimères sur YouTube :
https://www.youtube.com/watch?v=TRuAXTf-Jgo
Cette disponibilité donne l’occasion, un quart de siècle après sa première diffusion sur Arte, de revoir une œuvre qui mérite d’être interrogée beaucoup plus sévèrement que ne le suggère son apparence de grande fresque historique. Derrière les costumes, les personnages réels mêlés aux personnages de fiction et la volonté affichée de restituer la « complexité » de la conquête se construit en effet une représentation profondément française de l’histoire algérienne.
L’Algérie des chimères ne raconte pas tant la conquête de l’Algérie qu’elle ne raconte les tourments de la conscience française devant cette conquête. Sous les apparences d’une relecture critique du fait colonial, elle déplace le centre de gravité de l’histoire. L’Algérie conquise, ravagée et progressivement dépossédée de ses terres devient le théâtre d’un affrontement entre plusieurs conceptions françaises de son avenir. La violence faite aux Algériens demeure présente, mais elle cesse d’être le principe organisateur du récit. Ce sont les hésitations du conquérant, ses idéaux, ses désillusions et ses chimères qui occupent la scène.
Le procédé est d’autant plus efficace qu’il évite l’apologie coloniale grossière. Bugeaud n’est pas sanctifié, la brutalité de la conquête n’est pas entièrement dissimulée et les contradictions de la présence française apparaissent à l’écran. Mais une question traverse toute la série : qui possède le droit de penser l’avenir de l’Algérie ? Presque toujours la France. Fallait-il assimiler le pays, composer avec ses structures, contenir l’appétit des colons, protéger les populations musulmanes ou construire ce « Royaume arabe » qui séduisit Napoléon III ? Toutes ces alternatives semblent s’opposer. Elles reposent pourtant sur un présupposé commun que la série laisse pratiquement intact : l’Algérie est devenue une question française.
La conquête commencée en 1830 n’est pourtant pas d’abord l’histoire d’une rencontre manquée entre deux civilisations, encore moins celle d’une généreuse utopie saint-simonienne finalement dévorée par les intérêts des colons. Elle commence par un acte autrement plus brutal : une puissance européenne débarque avec son armée, s’empare d’Alger, étend progressivement son occupation, détruit les structures politiques qui lui résistent et impose par la guerre un nouvel ordre de souveraineté. Avant les rêves d’association, avant les doctrines administratives, avant le « Royaume arabe », une réalité s’impose : une armée étrangère est entrée dans le pays et entend y rester.
Les enfumades, les razzias, les récoltes incendiées, les troupeaux saisis, les villages détruits et les populations déplacées ne peuvent dès lors être relégués au rang d’excès regrettables d’une conquête qui aurait pu emprunter un autre chemin. Ils appartiennent à une guerre visant notamment à détruire les moyens matériels permettant aux résistances de survivre. Lorsque la population nourrit le combattant, on frappe la population ; lorsque la récolte permet à la tribu de tenir, on détruit la récolte ; lorsque le troupeau assure sa subsistance, on saisit le troupeau. La violence ne vient pas corrompre tardivement une entreprise initialement porteuse de progrès. Elle en constitue la matrice.
C’est ici que L’Algérie des chimères effectue son déplacement le plus significatif. Le conflit central finit par opposer deux Français : Odilon Hubert et Hélie Toussaint. Le premier s’oriente vers l’Algérie française des colons ; le second, largement inspiré d’Ismaÿl Urbain, se rapproche de l’islam et défend une autre relation avec la société algérienne. Deux hommes, deux morales, deux Algéries possibles. Mais ces futurs apparemment irréconciliables partagent une caractéristique fondamentale : ils demeurent pensés à l’intérieur de la souveraineté française.
Même la solution la plus généreuse reste donc une solution conçue par le conquérant pour le conquis.
Le « Royaume arabe » associé à Napoléon III constitue la forme la plus séduisante de cette ambiguïté. Comparé à la voracité foncière d’une partie de la colonisation européenne, ce projet peut apparaître comme une politique de protection des musulmans, de limitation des ambitions coloniales et de reconnaissance de certaines structures indigènes. Mais protéger davantage les habitants d’un pays conquis ne revient pas à leur restituer leur souveraineté. L’Empire pouvait discuter des modalités de sa domination ; il ne discutait pas du principe autorisant la France à demeurer maîtresse du territoire.
La série transforme ainsi une contradiction interne au système colonial en choix de civilisation. Il aurait existé plusieurs Algéries françaises possibles : l’une brutale et prédatrice, l’autre éclairée, respectueuse et presque fraternelle. Le spectateur est conduit à regretter que la seconde n’ait pas triomphé. Le problème historique fondamental disparaît derrière cette mélancolie : il ne s’agissait pas de savoir quelle colonisation aurait été préférable, mais de quel droit une puissance étrangère pouvait imposer l’une ou l’autre.
Abd el-Kader lui-même risque d’être absorbé par ce dispositif. Sa grandeur est reconnue, son intelligence admirée, sa noblesse célébrée. Mais cette reconnaissance peut devenir une autre manière de l’intégrer au roman français. Abd el-Kader n’était pas seulement le magnifique adversaire auquel le conquérant finit par rendre hommage. Il dirigeait une construction politique autonome et organisait une résistance militaire à l’occupation. Sa légitimité historique ne dépendait pas du brevet de noblesse que lui accorderaient plus tard ses adversaires.
C’est une vieille habitude de la mémoire coloniale : même lorsqu’elle célèbre le résistant, elle veut encore choisir les raisons pour lesquelles il mérite d’être célébré.
La série n’a donc pas besoin de cacher tous les crimes pour produire une lecture orientée. Une fiction historique sélectionne, hiérarchise, rapproche, éloigne. Elle décide quel personnage possède une conscience, quel autre représente une masse, quelle souffrance mérite une scène et quelle violence peut être absorbée dans une ellipse. La falsification la plus efficace n’est pas toujours l’invention d’un événement qui n’a jamais existé. Elle peut résider dans l’organisation de faits authentiques jusqu’à leur faire raconter une autre histoire.
François Luciani avait d’ailleurs donné une indication précieuse sur son intention en récusant la représentation opposant les « gentils colonisés » aux « méchants colons ». La formule mérite d’être examinée. Personne n’a besoin de prétendre que chaque Européen installé en Algérie était individuellement un monstre pour qualifier le système auquel il participait. Une conquête n’a pas besoin de conquérants personnellement démoniaques pour être une conquête. Un ordre colonial ne cesse pas d’être un ordre de domination parce que certains de ses agents parlent arabe, admirent l’islam ou éprouvent une véritable affection pour ceux qu’ils administrent.
C’est pourtant sur cette confusion que prospère la nostalgie coloniale la plus sophistiquée. Puisqu’il y eut des Français sincèrement attachés aux Algériens, la présence française elle-même devrait être réexaminée dans toute sa « complexité ». Puisqu’il y eut des officiers hostiles aux exactions, la conquête ne devrait plus être jugée seulement par ses violences. Puisque certains rêvèrent d’association plutôt que d’assimilation, il aurait existé une autre histoire possible dans laquelle la France et l’Algérie auraient construit ensemble un avenir commun.
Cette nostalgie n’a plus besoin des slogans de l’Algérie française. Elle a appris à parler le langage des occasions manquées.
Mohammed Harbi avait identifié cette difficulté dès la diffusion de la série en dénonçant une œuvre qu’il jugeait « cocardière » et porteuse de stéréotypes persistants. Olivier Barlet formula autrement le problème en soulignant le caractère profondément français du regard porté sur l’Algérie : les personnages arabes finissent trop souvent par servir de révélateurs aux contradictions des Français.
Cette critique touche au cœur de l’entreprise. Même lorsque l’Algérien souffre, résiste ou meurt, la signification ultime de cette souffrance se construit dans la conscience du personnage français.
Que deviendrait pourtant cette histoire si la caméra changeait simplement de rive ? Que resterait-il des grandes désillusions saint-simoniennes si la conquête était racontée depuis les campagnes incendiées, les tribus déplacées, les terres perdues et les familles confrontées aux colonnes françaises ? Les chimères des Européens conserveraient-elles la même importance devant la matérialité de la dépossession ?
Car la terre est le personnage que les récits coloniaux préfèrent souvent laisser dans l’ombre. Une conquête ne devient pas colonisation uniquement parce qu’un drapeau change sur les bâtiments administratifs. Elle transforme la propriété, l’accès aux ressources, les structures sociales et la géographie humaine. Derrière les proclamations de fraternité se joue alors une question autrement moins abstraite : qui possède le sol ?
L’approche de 1870 rend cette architecture encore plus visible. Le décret Crémieux introduit une rupture juridique majeure en accordant collectivement la citoyenneté française aux Juifs indigènes des départements algériens, tandis que la population musulmane demeure soumise à un régime différent d’accès à cette citoyenneté. La colonisation ne se contente donc pas de conquérir des territoires : elle classe les hommes, transforme leurs statuts et réorganise les rapports entre les communautés vivant sous son autorité.
Cette dimension est essentielle parce qu’elle montre que la domination ne réside pas seulement dans le fusil. Elle entre dans le droit. Après avoir décidé à qui appartient le territoire, le pouvoir colonial décide qui appartient à quelle catégorie, qui peut devenir citoyen, sous quelles conditions et avec quelles conséquences. La violence militaire produit progressivement une architecture juridique capable de lui survivre.
Le financement de L’Algérie des chimères mérite également d’être rappelé. Son budget atteignait 37 millions de francs. Arte en apporta à elle seule 21 millions, ce qui constituait alors un investissement exceptionnel dans une fiction, tandis que France 2 et Gétévé participaient également à la coproduction. Cette fresque n’était donc pas une œuvre marginale bricolée dans quelque arrière-boutique militante. Elle bénéficiait de moyens considérables et du soutien de l’audiovisuel public français.
Cela ne permet pas d’établir que les ultras de l’Algérie française — parmi lesquels se trouvaient également certains membres de la communauté juive d’Algérie — aient matériellement participé au financement de la série : aucun document porté à notre connaissance ne permet, à ce jour, d’étayer une telle affirmation. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. La question idéologique, elle, demeure entière, tant certains ressorts du récit semblent prolonger, sous une forme assagie et désormais présentable, les mécanismes mémoriels par lesquels la nostalgie de l’Algérie française s’est peu à peu recomposée et rendue acceptable.
Les ultras n’ont nul besoin d’apparaître au générique pour que certains de leurs récits survivent. Les mythologies politiques durent précisément parce qu’elles savent changer de vocabulaire. On ne défend plus la colonisation : on demande qu’elle soit replacée dans sa « complexité ». On ne célèbre plus la conquête : on regrette ses « excès ». On ne revendique plus l’Algérie française : on imagine celle qui aurait pu réussir. On ne parle plus de mission civilisatrice : on évoque les hommes de bonne volonté qui auraient pu rapprocher deux peuples.
Et l’on finit toujours par retrouver la même hypothèse : si la France avait mieux compris les Algériens, peut-être serait-elle restée en Algérie.
Le « Royaume arabe » devient alors la version cultivée de cette nostalgie. On ne regrette plus nécessairement l’Algérie française des colons ; on regrette une Algérie franco-arabe qui n’a jamais existé. La formulation paraît généreuse, mais le problème de souveraineté demeure intact. Demander quelle présence française aurait pu être acceptable revient encore à esquiver la question préalable : qui avait donné à la France le droit de décider qu’elle devait rester ?
Le long processus de fabrication de la série mérite à ce titre d’être interrogé. Pierre Chevalier, qui dirigeait alors l’unité Fiction d’Arte, expliquait que le développement de L’Algérie des chimères avait demandé trois ans et demi. Nous sommes donc devant un projet longuement mûri, bénéficiant d’un financement exceptionnel et destiné à proposer une lecture ambitieuse de l’histoire franco-algérienne.
Cela justifie de poser des questions élémentaires : quels historiens furent consultés ? Quelles sources furent privilégiées ? Quels événements furent retenus ou écartés ? Pourquoi deux consciences françaises constituent-elles la colonne vertébrale d’une histoire dont les Algériens furent les premiers à subir les conséquences ? Pourquoi la possibilité d’une autre politique française devient-elle l’un des horizons moraux du récit ?
Celui qui possède le point de vue possède déjà une partie du sens.
L’Algérie des chimères permet finalement à la France de tenir presque tous les rôles. Elle fournit le conquérant et celui qui le condamne, le militaire brutal et l’humaniste, le colon avide et l’ami des Arabes. Elle produit le crime, mais aussi la conscience qui en mesure l’horreur. Elle devient ainsi son propre accusateur et, subtilement, son propre rédempteur.
C’est peut-être ici que se trouve le lien le plus profond avec l’imaginaire nostalgique de l’Algérie française. Il ne s’agit plus de prétendre que la colonisation fut parfaite. Cette bataille serait historiquement intenable. Il s’agit de déplacer la discussion : reconnaître suffisamment de crimes pour rendre crédible la défense de ce qui pourrait encore être sauvé.
La mauvaise colonisation est sacrifiée afin que survive le rêve de la bonne.
Bugeaud peut être condamné pour que l’on puisse admirer Urbain. Les colons avides peuvent être dénoncés pour que le « Royaume arabe » apparaisse comme une occasion perdue. Les massacres peuvent être reconnus dès lors qu’ils deviennent les fautes d’une politique plutôt que les manifestations d’une domination dont il faudrait interroger le principe.
Mais les Algériens n’avaient pas besoin que la France découvre enfin la bonne manière de les administrer. Ils n’avaient besoin ni d’un Bugeaud plus humain, ni d’un colon plus généreux, ni d’un empereur plus oriental, ni d’un administrateur français amoureux de l’islam. Leur souveraineté ne dépendait pas de la qualité morale du projet français.
Voilà ce que L’Algérie des chimères ne parvient jamais complètement à penser. Elle peut condamner Bugeaud, admirer Abd el-Kader, regretter les violences et pleurer l’échec des utopies. Elle demeure prisonnière d’une conviction plus ancienne : l’histoire décisive serait encore celle des choix que la France fit ou ne fit pas en Algérie.
C’est pourquoi qualifier cette série de simple fiction historique serait insuffisant. Elle constitue aussi un objet de mémoire. Et comme tout objet de mémoire, elle doit être confrontée non seulement aux faits qu’elle montre, mais à ceux qu’elle choisit d’organiser autrement, de marginaliser ou de regarder exclusivement depuis le côté français.
La plus grande falsification n’est donc peut-être pas un mensonge particulier que l’on pourrait isoler dans une scène. Elle réside dans le regard lui-même. Une conquête devient un drame de conscience ; une dépossession, une occasion manquée ; la souveraineté perdue d’un peuple, une querelle entre plusieurs projets français pour son avenir.
Un quart de siècle après sa réalisation, sa diffusion libre sur YouTube offre paradoxalement l’occasion de retourner l’instrument contre son propre récit. Il faut regarder L’Algérie des chimères. Il faut la regarder précisément parce que la mécanique idéologique d’une représentation de la colonisation y apparaît avec une remarquable netteté : la France accepte de mettre son passé en accusation à condition de conserver le tribunal, les témoins, le procureur et jusqu’aux termes du verdict.
Elle avait pris possession de l’Algérie par les armes.
Elle a perdu le territoire en 1962.
Elle n’a pas entièrement renoncé au privilège d’en raconter l’histoire.
Et c’est peut-être cela, la dernière des chimères.
Khaled Boulaziz






