Dans Towards a Westphalia for the Middle East, Patrick Milton, Michael Axworthy et Brendan Simms (*) proposent de rechercher dans la paix de Westphalie de 1648 les instruments intellectuels et diplomatiques susceptibles de sortir le Moyen-Orient de ses guerres.
Leur ambition n’est pas de transposer mécaniquement au XXIe siècle les traités de Münster et d’Osnabrück. Les auteurs savent que quatre siècles séparent les deux situations et présentent plutôt Westphalie comme une réserve d’expériences : négociation inclusive, reconnaissance des intérêts de l’adversaire, médiation, compromis territorial, garanties internationales et construction d’un ordre régional capable de rendre la reprise de la guerre plus coûteuse que la coexistence. Le livre affirme ainsi qu’un congrès régional devrait rechercher une solution négociée aux problèmes de sécurité, en harmonisant autant que possible les intérêts des principaux acteurs avant de faire garantir l’accord par des puissances extérieures.
La proposition est séduisante parce qu’elle transforme l’histoire en méthode diplomatique. Elle contient pourtant une naïveté fondamentale qui apparaît avec une particulière brutalité lorsqu’on l’applique à Israël et à la Palestine. Westphalie présuppose en effet quelque chose de plus profond que la volonté de négocier : elle suppose que les adversaires finissent par considérer leur coexistence comme préférable à la poursuite indéfinie de la destruction. Or c’est précisément cette hypothèse que l’évolution du sionisme et la guerre de Gaza obligent à interroger. Si la sécurité d’un acteur peut progressivement absorber la dépossession, l’occupation, la colonisation et finalement une destruction humaine considérable sans que celles-ci suffisent à remettre en cause la logique politique qui les produit, le problème n’est plus seulement de trouver la bonne table de négociation. Il faut d’abord comprendre ce que la notion même de sécurité est devenue.
La sagesse de Westphalie
La grande force du livre est d’avoir compris que la paix de 1648 ne fut ni une réconciliation sentimentale ni une soudaine victoire de la raison européenne. Catholiques et protestants ne cessèrent pas de se méfier les uns des autres ; la France, la Suède, les Habsbourg et les princes du Saint-Empire ne renoncèrent pas à leurs intérêts ; les combats continuèrent même pendant une partie des négociations. La paix devint possible lorsque la diplomatie réussit à construire un ordre dans lequel la poursuite de tous les objectifs par la force apparaissait moins avantageuse qu’un compromis garantissant à chacun une part suffisante de sécurité.
Milton, Axworthy et Simms font donc de l’inclusion la principale leçon de Westphalie. Les règlements séparés avaient échoué parce qu’ils laissaient toujours à l’extérieur un acteur capable de reprendre la guerre. Un Moyen-Orient pacifié devrait, selon eux, procéder de la même intelligence : intégrer les puissances régionales, les acteurs extérieurs et certains mouvements armés dans une négociation suffisamment large pour que personne ne puisse espérer obtenir davantage en détruisant l’accord qu’en le respectant. Le raisonnement conduit les auteurs à imaginer des ennemis aussi irréconciliables en apparence qu’Israël et le Hezbollah, la Turquie et le PKK ou l’Arabie saoudite et les Houthis participant au même processus, éventuellement par l’intermédiaire de médiateurs.
Ce réalisme diplomatique possède pourtant un présupposé rarement interrogé : négocier avec l’ennemi signifie accepter qu’il continue d’exister. On peut chercher à le contenir, exiger son désarmement, obtenir des frontières, des garanties ou des mécanismes de surveillance ; on peut même continuer à le considérer comme une menace. Mais le passage de la guerre à la politique exige que l’existence de l’adversaire cesse d’être elle-même le problème à résoudre. Westphalie n’a pas supprimé l’hostilité ; elle l’a enfermée dans un ordre où la destruction de l’autre cessait progressivement d’être l’horizon rationnel de la sécurité.
C’est à cet endroit que le modèle rencontre la question palestinienne.
Quand la sécurité n’a plus de limite
Dans notre précédent article, « De “Demain, Jérusalem” au sionisme comme culte de la mort », nous avions suivi une autre généalogie. Le sionisme moderne y apparaissait comme la nationalisation et la territorialisation d’un imaginaire ancien de l’exil, de Sion, de Jérusalem et du retour. Une mémoire religieuse devient projet national ; le projet se donne des institutions ; la terre devient territoire politique ; le territoire appelle la souveraineté. Mais cette transformation rencontre une réalité que le récit du retour ne peut abolir : la terre revendiquée est habitée par un autre peuple. Dès lors, la question de la sécurité juive se trouve historiquement liée à une autre question, celle du sort des Palestiniens lorsque leur propre espace devient le lieu d’accomplissement d’une souveraineté destinée à protéger un autre collectif.
C’est cette contradiction que l’approche westphalienne risque de neutraliser en traduisant le conflit dans le langage apparemment symétrique des « intérêts de sécurité ». Car la sécurité n’est pas une quantité objective dont chaque partie réclamerait simplement sa juste part. Elle peut s’étendre presque indéfiniment. Elle peut signifier protéger une frontière, mais aussi contrôler ce qui se trouve au-delà de cette frontière ; neutraliser une armée ennemie, mais aussi empêcher l’émergence d’une souveraineté susceptible de devenir hostile ; garantir un territoire, mais aussi revendiquer une profondeur stratégique supplémentaire. Lorsqu’elle n’est plus limitée par le droit et par la reconnaissance des droits de l’autre, la sécurité cesse d’être seulement une protection et devient une justification de la puissance.
L’avis consultatif rendu par la Cour internationale de justice le 19 juillet 2024 donne à cette distinction une portée juridique particulièrement claire. La Cour a considéré que la politique de colonisation israélienne en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, l’annexion de parties du territoire occupé et les mesures qui les accompagnent entravent le droit du peuple palestinien à l’autodétermination. Elle a également jugé que les préoccupations de sécurité d’Israël ne pouvaient prévaloir sur l’interdiction d’acquérir un territoire par la force et que la présence continue d’Israël dans le territoire palestinien occupé était illicite.
Nous ne sommes donc pas seulement en présence de deux peurs qu’un médiateur habile devrait parvenir à équilibrer. Il existe une asymétrie de souveraineté : un État exerce une puissance considérable tandis qu’un peuple occupé demeure privé de l’exercice effectif de son autodétermination. La Cour souligne précisément que l’occupation ne peut servir à maintenir indéfiniment une population dans l’incertitude tout en intégrant progressivement des parties de son territoire à celui de la puissance occupante.
Le point aveugle du compromis
Le problème de Towards a Westphalia for the Middle East apparaît alors plus nettement. Le livre cherche à rendre compatibles des intérêts antagonistes. Mais tout dépend de ce que l’on accepte de qualifier d’« intérêt ». Une frontière peut être négociée ; des dispositifs de sécurité peuvent l’être ; un désarmement, des garanties internationales ou des mécanismes de contrôle peuvent l’être également. Le droit d’un peuple à disposer de lui-même ne peut cependant devenir simplement l’une des variables offertes à la négociation pour satisfaire le besoin de sécurité de la puissance qui contrôle son territoire.
La diplomatie possède une inclination naturelle pour la symétrie. Deux adversaires deviennent deux récits, deux traumatismes, deux perceptions de la menace, deux sécurités qu’il faudrait rendre compatibles. Cette symétrie est souvent indispensable pour ouvrir une négociation, mais elle peut devenir intellectuellement trompeuse lorsqu’elle efface la différence entre celui qui exerce une souveraineté et celui qui la revendique, entre celui qui étend des implantations et celui dont le territoire est fragmenté, entre celui qui contrôle la circulation et celui dont la circulation est contrôlée.
C’est précisément ici que notre expression de « culte de la mort » prend son sens politique. Elle ne signifie pas qu’une société aimerait la mort, encore moins qu’une religion la prescrirait. Elle désigne une évolution beaucoup plus concrète : le moment où la protection d’une communauté nationale est élevée à un degré tel que la destruction infligée à ceux qui se trouvent en dehors d’elle peut être absorbée comme le prix acceptable de sa propre perpétuation. Notre article précédent formulait cette mutation comme le passage de la protection absolue des siens à l’acceptation croissante de la destruction des autres.
Gaza rend cette interrogation impossible à maintenir dans le seul domaine de la théorie. Ce qui importe ici n’est pas d’utiliser la mort palestinienne comme argument rhétorique, mais de constater ce qu’elle révèle du raisonnement politique : lorsqu’une destruction humaine et matérielle d’une telle ampleur peut se prolonger au nom d’un impératif de sécurité présenté comme existentiel, il devient nécessaire d’interroger non seulement les moyens de la guerre, mais la conception de la sécurité qui permet de continuer à les justifier.
La paix suppose une limite
C’est ce que la comparaison avec Westphalie permet paradoxalement de comprendre. La paix de 1648 ne fut possible que lorsque les protagonistes renoncèrent à faire de la disparition politique ou confessionnelle de l’adversaire la condition de leur propre sécurité. Ils ne renoncèrent ni à leurs convictions ni à leurs intérêts, mais acceptèrent que l’ordre futur comporte des limites à leur capacité d’imposer ces convictions et ces intérêts aux autres. La paix naquit moins d’une conversion morale que de l’acceptation d’une limite.
C’est cette limite qui manque lorsque la sécurité devient absolue.
Si l’existence d’un État palestinien souverain est perçue comme une menace ; si la maîtrise militaire du territoire palestinien est considérée comme indispensable ; si la colonisation continue à produire des faits accomplis tout en réduisant l’espace sur lequel cette souveraineté pourrait s’exercer ; si les droits de l’autre restent conditionnés par les exigences sécuritaires du plus puissant, alors un congrès régional, aussi ingénieusement conçu soit-il, ne résout pas la contradiction. Il risque seulement de lui donner une forme diplomatique.
La naïveté de Milton, Axworthy et Simms n’est donc pas d’avoir cru à la négociation. Il faudra nécessairement négocier, et leur réflexion sur l’inclusion, les médiations, les garanties internationales et la construction d’un ordre régional demeure précieuse. Leur naïveté est plus profonde : elle consiste à supposer que l’architecture de la paix peut précéder la transformation du rapport que chaque acteur entretient avec l’existence de l’autre.
Or aucune Westphalie n’est possible tant que la sécurité de l’un exige la subordination permanente de l’autre. Aucune garantie internationale ne peut compenser durablement l’absence de souveraineté. Aucun équilibre régional ne peut transformer une occupation permanente en paix simplement parce que les puissances qui l’entourent ont accepté de la gérer.
Le véritable enseignement de Westphalie est peut-être alors différent de celui que retiennent les auteurs. La paix ne commence pas lorsque tout le monde s’assoit autour de la même table ; elle devient possible lorsque chaque acteur reconnaît qu’il existe quelque chose qu’il n’a plus le droit d’obtenir, même s’il possède la puissance nécessaire pour tenter de l’obtenir.
Appliquée au conflit israélo-palestinien, cette exigence conduit directement au cœur du problème que notre précédent article cherchait à désigner par l’expression « culte de la mort ». Tant que la survie d’Israël pourra être politiquement pensée comme justifiant une extension indéfinie de la domination exercée sur les Palestiniens, la diplomatie traitera les conséquences sans atteindre la matrice du conflit. La sécurité israélienne est une exigence légitime ; elle ne peut devenir un principe sans limite devant lequel la souveraineté, la terre et la vie des Palestiniens seraient continuellement subordonnées.
Westphalie enseigne l’art de construire la coexistence entre ennemis. Mais elle suppose précisément que cette coexistence soit devenue imaginable. C’est pourquoi la paix au Moyen-Orient ne dépendra pas seulement de la qualité des diplomates, de l’habileté des médiateurs ou de l’architecture du prochain congrès international. Elle dépendra de la rupture avec une conception de la sécurité dans laquelle la puissance peut toujours repousser la limite de ce qu’elle estime nécessaire à sa survie. Car lorsqu’un projet national finit par rendre supportable la destruction massive de l’autre au nom de sa propre perpétuation, ce n’est plus seulement la guerre qui empêche la paix : c’est la conception même de la survie qui doit être interrogée.
Khaled Boulaziz
(*) https://academic.oup.com/book/35021






