Algérie, Egypte, Tunisie : l’État profond face à l’islam politique

26 juillet 2026
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De l’interruption du processus électoral algérien en 1992 au coup de force égyptien de 2013, puis à la concentration des pouvoirs opérée en Tunisie à partir de 2021, trois trajectoires dessinent une même logique : celle d’appareils militaires, policiers et administratifs décidés à empêcher toute force islamiste de devenir un centre autonome de légitimité. Au nom de la stabilité, le « tout sécuritaire » a progressivement réduit la politique à une question d’ordre public.

État profond : la doctrine du tout sécuritaire

L’expression d’« État profond » est souvent employée comme si elle désignait une organisation secrète, homogène et omnipotente. Elle renvoie plutôt à une continuité institutionnelle : celle des appareils militaires, sécuritaires, judiciaires et bureaucratiques qui survivent aux gouvernements, disposent de leurs propres réseaux et conservent une capacité décisive d’arbitrage lorsque l’ordre politique paraît menacé.

En Algérie, en Egypte et, dans une moindre mesure, en Tunisie, cette permanence a façonné la gestion de l’islam politique depuis plus de trois décennies. Les contextes ne sont pas interchangeables. Mais une même conviction traverse les trois systèmes : les forces se réclamant de l’islam ne doivent jamais pouvoir transformer une victoire électorale en contrôle durable de l’Etat.

Cette doctrine associe intervention militaire, encadrement juridique, contrôle du champ religieux, marginalisation partisane, campagnes médiatiques et usage extensif de la justice. Son objectif n’est pas seulement de contenir des organisations jugées dangereuses. Il est de réserver aux appareils permanents le monopole de la définition de la légitimité nationale.

Le « tout sécuritaire » commence lorsque la compétition politique cesse d’être considérée comme un mécanisme normal d’alternance et devient une menace à neutraliser.

En Algérie, le précédent fondateur de 1992

L’Algérie demeure le laboratoire le plus ancien de cette doctrine. En décembre 1991, le Front islamique du salut remporte largement le premier tour des élections législatives. Le second tour, qui devait lui donner une majorité écrasante à l’Assemblée, n’aura jamais lieu. La démission du président Chadli Bendjedid, l’interruption du processus électoral, la mise en place du Haut Comité d’Etat et la dissolution du FIS ouvrent une séquence qui marquera durablement la vie politique algérienne.

Les responsables militaires justifient leur intervention par la défense de la République et la crainte qu’une victoire islamiste ne mette fin à la démocratie elle-même. L’argument repose sur l’idée que les urnes auraient pu livrer l’Etat à une force décidée à abolir le pluralisme.

Cette hypothèse trouvait des appuis dans les discours d’une partie du FIS. Mais elle permettait aussi d’écarter une question centrale : une démocratie peut-elle survivre si l’armée se réserve le droit d’annuler un scrutin dont elle refuse l’issue ?

La décennie qui suit ensevelit ce débat sous la violence. Groupes armés, massacres collectifs, disparitions, exécutions extrajudiciaires et répression plongent le pays dans une guerre dont le bilan est généralement estimé entre 150 000 et 200 000 morts. La responsabilité des organisations djihadistes dans les tueries est immense. Celle de l’Etat dans les disparitions forcées et certaines pratiques de guerre reste incomplètement établie.

Au terme de cette séquence, les appareils militaires et sécuritaires sortent renforcés. Ils peuvent présenter leur domination comme le prix payé pour la survie de l’Etat.

L’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence, en 1999, transforme la victoire sécuritaire en normalisation politique. La Concorde civile, puis la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, organisent la sortie de la violence sans véritable ouverture du dossier des responsabilités. La paix revient, mais elle repose sur un compromis asymétrique : le silence des victimes contre la stabilité du régime.

De l’élimination à l’intégration contrôlée

A partir des années 2000, la politique algérienne à l’égard de l’islamisme change de forme. L’interdiction totale cède la place à une intégration sélective. Les partis islamistes autorisés, notamment le Mouvement de la société pour la paix, peuvent participer aux élections, obtenir des sièges et entrer au gouvernement. Mais leur présence reste subordonnée à des règles qu’ils ne définissent pas.

L’Etat choisit ainsi ses islamistes. Il tolère ceux qui acceptent le cadre institutionnel, renoncent à remettre en cause la prééminence présidentielle et s’insèrent dans les coalitions du pouvoir. Il exclut ceux qui entendent transformer leur base électorale en force autonome.

Cette méthode fragmente le courant islamiste et permet au régime de se présenter comme pluraliste sans accepter l’alternance. Le Parlement devient un espace de représentation limitée, non un lieu de conquête réelle du pouvoir.

Dans le même temps, l’Etat renforce son contrôle sur le religieux. Mosquées, formation des imams, prêches et associations sont soumis à une surveillance étroite. Le pouvoir ne cherche pas à effacer l’islam de l’identité nationale ; il cherche à le nationaliser, à le bureaucratiser et à empêcher qu’il devienne une ressource politique indépendante.

La référence religieuse reste présente dans le discours officiel. Mais elle doit être administrée par l’Etat et séparée de toute prétention à l’alternance.

Le Hirak, en 2019, a montré que cette doctrine dépassait désormais la seule question islamiste. Le mouvement était composite, largement pacifique et porteur d’un mot d’ordre central : l’établissement d’un Etat civil, non militaire. Il ne proposait pas une prise de pouvoir islamiste. Il contestait la tutelle des appareils permanents sur l’ensemble du champ politique.

La réponse des autorités a révélé la continuité du réflexe sécuritaire. Après une première phase de tolérance, arrestations, poursuites et restrictions se sont multipliées. Le pouvoir ne combattait plus seulement une idéologie. Il combattait l’autonomie même de la société politique.

En Egypte, la restauration par la force

L’Egypte offre une version plus brutale de ce mécanisme. La chute d’Hosni Moubarak, en février 2011, ouvre une transition incertaine, placée sous la tutelle du Conseil suprême des forces armées. Les Frères musulmans, longtemps réprimés mais solidement implantés, remportent les élections législatives, puis l’élection présidentielle de 2012.

Mohamed Morsi s’impose avec 51,7 % des voix. Pour la première fois, un civil issu d’un mouvement islamiste accède à la présidence par les urnes.

Son année au pouvoir est marquée par l’improvisation, les tensions institutionnelles et une forte polarisation. Les Frères musulmans sont accusés de vouloir monopoliser l’Etat, de gouverner sans consensus et de négliger les inquiétudes des secteurs laïques et des minorités. La présidence échoue à construire une alliance assez large pour protéger la transition.

Mais ces erreurs ne suffisent pas à expliquer la rapidité avec laquelle l’ordre ancien reprend le dessus. L’armée conserve ses intérêts économiques, son autonomie budgétaire et son emprise sur la sécurité nationale. La police reste intacte. La bureaucratie et une partie de la justice résistent au nouvel exécutif.

Le 3 juillet 2013, le général Abdel Fattah Al-Sissi annonce la destitution de Morsi, suspend la Constitution et installe une autorité intérimaire. L’armée présente son intervention comme une réponse aux manifestations massives contre le président et comme un moyen d’éviter la guerre civile.

Le renversement ne vise pourtant pas seulement un chef de l’Etat devenu impopulaire. Il détruit la possibilité même d’une intégration durable des Frères musulmans dans le système politique.

La dispersion, le 14 août 2013, des sit-in de Rabaa Al-Adawiya et de Nahda en constitue le moment fondateur. Plusieurs centaines de personnes sont tuées, probablement davantage. L’opération envoie un message sans ambiguïté : l’Etat sécuritaire est prêt à employer une violence massive pour empêcher le retour des islamistes dans l’espace politique.

Les Frères musulmans sont ensuite classés comme organisation terroriste. Leurs cadres sont emprisonnés, leurs biens saisis, leurs réseaux sociaux et caritatifs démantelés. Des procès collectifs aboutissent à des condamnations massives. Mohamed Morsi meurt en détention en 2019.

Al-Sissi, élu en 2014 avec un score officiel de 96,9 %, construit un régime dans lequel l’armée étend encore son rôle économique et politique. Entreprises publiques, grands travaux, infrastructures, distribution alimentaire et immobilier passent sous l’influence croissante de l’institution militaire, sans contrôle civil transparent.

Le « tout sécuritaire » égyptien finit par englober les libéraux, les militants révolutionnaires, les journalistes, les défenseurs des droits humains et toute organisation indépendante. Une fois admis que la sécurité autorise la suspension de la politique, plus aucune opposition n’est réellement protégée.

En Tunisie, l’autoritarisme par étapes

La Tunisie a longtemps semblé échapper à ce scénario. Après la chute de Zine El-Abidine Ben Ali, en janvier 2011, le pays organise une transition pluraliste. Ennahda remporte les élections de l’Assemblée constituante avec environ 37 % des voix et participe à la « troïka » gouvernementale.

Le mouvement islamiste adopte une stratégie de compromis. Il accepte, en 2014, de quitter le gouvernement afin de faciliter une sortie de crise et l’adoption d’une Constitution consensuelle. Il affirme ensuite vouloir séparer l’activité politique de la prédication.

Ces choix n’effacent ni les erreurs d’Ennahda ni la méfiance qu’il suscite. Le parti est accusé d’avoir cherché à placer ses cadres dans l’administration, d’avoir minimisé la montée du salafisme et d’avoir participé à une classe politique incapable de répondre à la crise économique. Les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahhmi, en 2013, traumatisent le pays et renforcent les demandes de restauration de l’ordre.

La Tunisie demeure néanmoins, pendant près d’une décennie, le seul pays issu des soulèvements arabes où islamistes et adversaires laïques partagent durablement les institutions.

Cette expérience prend fin progressivement. Elu président en 2019 sur une promesse de rupture avec les partis, Kaïs Saïed concentre les frustrations contre un Parlement fragmenté et une démocratie devenue synonyme, pour une partie de la population, d’impuissance économique.

Le 25 juillet 2021, il suspend l’Assemblée, limoge le chef du gouvernement et s’octroie les principaux pouvoirs exécutifs. Les forces de sécurité entourent le Parlement et empêchent les députés d’y accéder. Le président invoque un péril imminent.

L’exception devient ensuite un régime. Une nouvelle Constitution, adoptée en 2022 lors d’un référendum marqué par une faible participation, renforce considérablement les pouvoirs présidentiels et affaiblit les contre-pouvoirs. La justice est placée sous pression. Opposants, avocats, journalistes et responsables politiques sont arrêtés.

En avril 2023, Rached Ghannouchi, chef historique d’Ennahda et ancien président du Parlement, est incarcéré. Son arrestation symbolise la marginalisation d’un mouvement qui avait choisi le compromis mais que le nouvel ordre considère toujours comme une menace.

Le cas tunisien diffère toutefois des précédents. L’armée n’y exerce pas le même rôle qu’en Algérie ou en Egypte, et le basculement ne prend pas la forme d’un coup d’Etat militaire classique. Le moteur principal est présidentiel, soutenu par des segments de l’appareil sécuritaire, administratif et judiciaire.

Le résultat converge néanmoins : le pluralisme est réduit, le Parlement affaibli et l’islam politique exclu du centre du jeu. L’Etat ancien retrouve sa capacité d’imposer les limites du possible.

Trois trajectoires, une même peur de l’alternance

Comparer ces trois pays ne signifie pas les confondre. En Algérie, l’armée est historiquement au cœur du régime et l’interruption électorale de 1992 a précédé une guerre civile. En Egypte, le renversement de 2013 a restauré une domination militaire directe. En Tunisie, la concentration autoritaire s’est opérée autour d’un président civil, dans un Etat où l’armée demeure moins interventionniste.

Mais une même logique se dégage : l’alternance n’est acceptée que tant qu’elle ne menace pas les institutions permanentes.

L’islam politique est présenté non comme un adversaire électoral, mais comme un danger existentiel. Cette qualification permet de suspendre les règles ordinaires, de légitimer la répression et de réduire la vie politique à une opposition entre l’Etat et le chaos.

Le procédé est d’autant plus efficace que les mouvements islamistes ont eux-mêmes nourri la peur. Certains ont tenu des discours ambigus sur la démocratie, les libertés individuelles ou les droits des femmes. D’autres ont tenté de dominer les institutions plutôt que de construire des compromis. Leurs échecs sont réels.

Mais le « tout sécuritaire » transforme ces erreurs en justification d’une exclusion permanente. Il interdit aux électeurs de sanctionner eux-mêmes les islamistes, de les renvoyer dans l’opposition ou de les obliger à évoluer. Il réserve aux appareils coercitifs le droit de décider qui peut gouverner.

Ce faisant, il détruit le principe même de la souveraineté populaire.

Une stabilité qui produit ses propres crises

Les régimes concernés revendiquent la stabilité. Ils soulignent que l’Algérie a évité une nouvelle guerre, que l’Egypte a empêché l’effondrement de l’Etat et que la Tunisie a mis fin à la paralysie parlementaire. Ces arguments rencontrent un écho réel dans des sociétés marquées par la violence, la crise économique et la peur du chaos.

Mais la stabilité sécuritaire a un coût.

En excluant durablement des courants disposant d’un ancrage social important, elle fige les fractures au lieu de les résoudre. Elle empêche l’évolution des partis islamistes par l’exercice du pouvoir et de l’opposition. Elle nourrit le sentiment que les élections ne valent que lorsqu’elles produisent un résultat acceptable pour l’armée, la police ou la présidence.

Elle peut aussi radicaliser les marges. Lorsqu’une organisation légaliste est interdite, ses militants ne disparaissent pas. Certains se retirent, d’autres s’exilent, d’autres encore concluent que la participation pacifique ne mène nulle part.

Le tout sécuritaire affaiblit enfin les institutions qu’il prétend protéger. Un Parlement sans pouvoir, une justice dépendante et des partis neutralisés ne construisent pas un Etat solide. Ils produisent un ordre fragile, dépendant de la cohésion des appareils coercitifs et de leur capacité à contenir le mécontentement.

L’autoritarisme peut empêcher une crise de s’exprimer. Il ne supprime ni ses causes économiques ni ses racines sociales.

Sortir de la gestion policière du politique

La question n’est pas de savoir si les mouvements islamistes doivent être exemptés de toute critique. Ils doivent être soumis aux mêmes règles que les autres partis : respect du pluralisme, renoncement à la violence, égalité des citoyens, protection des minorités et acceptation de l’alternance.

Mais ces obligations ne sont crédibles que si elles s’appliquent également aux appareils de l’Etat.

Une armée qui annule un scrutin, une police qui écrase une manifestation ou une présidence qui dissout les contre-pouvoirs ne défendent pas la démocratie. Elles imposent leur propre droit de veto.

Sortir du tout sécuritaire supposerait d’accepter l’incertitude électorale, de placer les forces armées sous une autorité civile effective, de garantir l’indépendance de la justice et de reconstruire des espaces dans lesquels les conflits idéologiques peuvent être arbitrés sans violence.

Cela exigerait aussi des mouvements islamistes qu’ils tirent les leçons de leurs échecs, renoncent à la logique de conquête totale et se transforment en partis ordinaires, susceptibles de gouverner, de perdre et de revenir dans l’opposition.

Ni l’Algérie, ni l’Egypte, ni la Tunisie ne semblent engagées sur cette voie. Dans les trois pays, les appareils sécuritaires continuent de définir les frontières du politique. L’islamisme demeure leur justification la plus commode, mais il n’est plus leur seule cible.

Car le véritable objet du tout sécuritaire n’est pas une idéologie particulière. C’est toute société qui prétend choisir ses dirigeants sans demander l’autorisation de ceux qui contrôlent les armes, les services et l’administration.

Trois décennies après l’interruption du processus électoral algérien, plus de dix ans après le coup de force égyptien et plusieurs années après le basculement tunisien, le bilan est sévère. L’islam politique n’a pas été politiquement dépassé ; il a été interdit, contenu ou emprisonné. Les régimes n’ont pas gagné en légitimité ; ils ont gagné du temps.

Le tout sécuritaire peut neutraliser un adversaire. Il ne peut construire un contrat politique. Il peut fermer un Parlement, mais non résoudre les fractures qu’il représentait. Il peut emprisonner des dirigeants, mais non effacer les courants sociaux dont ils sont issus.

Tant que les appareils permanents de l’Etat continueront à confondre leur survie avec celle de la nation, la question islamiste restera sans solution. Et derrière elle demeurera une interrogation plus profonde, commune aux trois pays : qui détient, en dernier ressort, le droit de décider — les citoyens ou ceux qui prétendent les protéger d’eux-mêmes ?

Khaled Boulaziz

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