Tebboune invite les opposants à rentrer : la diaspora exige les garanties de l’État de droit

28 juillet 2026
11 min de lecture|2 084 mots

Après avoir déclaré à Berlin que les opposants établis à l’étranger étaient les bienvenus en Algérie, Abdelmadjid Tebboune est pris au mot. Dans une lettre ouverte, des dizaines d’Algériens de la diaspora ne demandent ni faveur ni pardon, mais la levée des interdictions arbitraires, l’abrogation de l’article 87 bis et la fin de la criminalisation de la parole politique.

Il arrive qu’une phrase officielle, prononcée devant un public choisi et probablement conçue pour produire un effet d’ouverture, échappe à celui qui l’a prononcée. Elle cesse alors d’être une formule diplomatique pour devenir un engagement politique.

Le 16 juillet 2026, à Berlin, devant des membres de la communauté algérienne établie en Allemagne, Abdelmadjid Tebboune a affirmé que les opposants vivant à l’étranger étaient « les bienvenus » en Algérie. Six jours plus tard, plusieurs dizaines d’Algériens établis en France, au Canada, aux États-Unis et en Belgique lui ont répondu par une lettre ouverte. Leur message peut se résumer en quelques mots : puisque la porte est annoncée ouverte, que l’État retire maintenant les verrous.

La réponse de la diaspora ne relève ni de la provocation ni du rejet systématique de la parole présidentielle. Elle prend au contraire cette parole au sérieux. Elle demande qu’elle soit transformée en garanties juridiques, administratives et politiques.

C’est précisément ici que commence le vrai débat.

Le retour n’est pas une faveur présidentielle

Un Algérien n’a pas besoin d’être gracié pour rentrer en Algérie. Il n’a pas à remercier un président, un ministre, un consul ou un service de sécurité de lui permettre de fouler la terre de son pays.

Le droit d’entrer dans son propre pays ne dépend pas de l’humeur d’un régime. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques affirme que nul ne peut être arbitrairement privé de ce droit. Il protège également la liberté de quitter tout pays, y compris le sien.

L’Algérie n’appartient pas à ceux qui la gouvernent provisoirement. Elle appartient à son peuple, à ceux qui y vivent comme à ceux que la répression, la pauvreté, l’absence de perspectives ou les accidents de l’histoire ont poussés vers l’exil.

Dire aux opposants qu’ils sont les bienvenus ne devrait donc pas être présenté comme un geste de magnanimité. Ce n’est que la reconnaissance tardive d’une évidence : la divergence politique ne retire pas la nationalité, ne détruit pas l’appartenance et ne transforme pas un citoyen en étranger.

La Nation l’écrivait déjà en juin : le pouvoir algérien veut mobiliser les compétences de la diaspora tout en maintenant un système qui suspecte la liberté de parole, criminalise la contestation et traite l’autonomie intellectuelle comme un danger. Il réclame les diplômes, les capitaux, les réseaux et les devises des Algériens de l’étranger, mais redoute leurs exigences démocratiques.

La lettre ouverte adressée à Tebboune apporte désormais une réponse politique concrète à cette contradiction.

Lever les barrières invisibles

La première exigence formulée concerne la liberté de circulation.

Les signataires demandent la fin des obstacles à la délivrance ou au renouvellement des documents de voyage, la levée des interdictions d’entrée en Algérie et la suppression des interdictions de sortie du territoire prononcées sans garanties judiciaires suffisantes.

Ces revendications ne naissent pas d’une inquiétude abstraite. Depuis plusieurs années, des journalistes, militants, universitaires, syndicalistes et défenseurs des droits humains sont empêchés de voyager, parfois sans notification officielle, sans durée clairement établie et sans recours réellement accessible.

Human Rights Watch a documenté l’utilisation croissante de ces interdictions contre des personnes considérées comme critiques du pouvoir. Certaines mesures se prolongent après la fin des procédures judiciaires ou après un acquittement. Dans plusieurs cas, les personnes concernées n’apprennent l’existence de l’interdiction qu’au moment de présenter leur passeport à la frontière.

Cette pratique produit une citoyenneté sous surveillance.

Le passeport cesse d’être un document administratif et devient un instrument disciplinaire. La frontière n’est plus seulement la limite du territoire national ; elle devient un poste de contrôle politique où l’on vérifie non seulement l’identité du voyageur, mais aussi sa docilité.

Un État qui veut rétablir la confiance doit commencer par rendre la liberté de mouvement à ses citoyens. Il doit restituer les passeports confisqués, notifier toute restriction, en préciser la base légale, en limiter strictement la durée et garantir un recours effectif devant une justice indépendante.

Sans cela, la déclaration de Berlin restera une invitation sans valeur : venez, mais vous ignorez ce qui vous attend à l’aéroport.

On ne demande pas à une opinion de se repentir

La deuxième demande de la lettre touche à une question plus grave encore.

Les signataires dénoncent les procédés par lesquels certains militants seraient invités à signer un document de « repentance », ou à renoncer à leurs positions politiques, comme condition implicite ou explicite de leur retour.

Le mot lui-même révèle la nature du système.

On se repent d’un crime, d’une faute morale ou d’un tort causé à autrui. On ne se repent pas d’avoir réclamé une justice indépendante. On ne demande pas pardon pour avoir défendu la souveraineté populaire, dénoncé la corruption, participé pacifiquement au Hirak ou critiqué la politique d’un président.

L’opposition n’est pas un péché.

Exiger d’un citoyen qu’il renonce à ses convictions avant de retrouver son pays revient à lui dire que l’Algérie ne l’accepte qu’amputé de sa conscience. Il pourrait rentrer avec son corps, mais devrait laisser sa pensée à l’étranger.

Ce n’est pas une réconciliation. C’est une capitulation individuelle organisée par l’administration.

Un pouvoir réellement sûr de sa légitimité n’a pas besoin de confessions écrites. Il accepte la contradiction, répond à la critique et affronte ses adversaires dans l’espace politique. Seul un régime fragile transforme le désaccord en faute morale et le retour au pays en cérémonie d’allégeance.

L’article 87 bis, cœur juridique de la peur

La troisième exigence concerne l’article 87 bis du Code pénal.

En élargissant considérablement la définition de l’acte terroriste, ce dispositif a permis de poursuivre des militants, journalistes, défenseurs des droits humains et citoyens dont l’activité relevait de l’expression politique, associative ou médiatique.

Le problème n’est pas la nécessité de poursuivre les véritables actes de violence. Tout État a le devoir de protéger sa population. Le problème réside dans la confusion volontairement entretenue entre la violence terroriste et l’opposition pacifique.

Lorsque publier un texte, participer à une organisation, recevoir des fonds, entretenir des relations avec des acteurs étrangers ou exprimer une position politique peut être interprété à travers la grille du terrorisme, le droit pénal cesse de protéger la société. Il devient une arme destinée à protéger le pouvoir contre la société.

Le rapporteur spécial des Nations unies sur les libertés de réunion et d’association a appelé à l’abrogation de l’article 87 bis, estimant qu’il était utilisé de manière inappropriée contre des défenseurs des droits humains, des journalistes et des militants. Human Rights Watch et Amnesty International ont également documenté le recours aux accusations liées au terrorisme contre des opposants pacifiques.

Tebboune ne peut donc pas, d’un côté, reconnaître la légitimité de l’opposition et, de l’autre, maintenir intact l’appareil juridique qui permet de la criminaliser.

Il faut choisir.

Ou bien l’opposant est un citoyen avec lequel le pouvoir accepte de débattre. Ou bien il reste, dans l’esprit des institutions, un suspect que l’on attend au tournant d’un article de loi.

Les opposants de l’intérieur ne peuvent être oubliés

La lettre ouverte refuse avec raison de limiter la question à ceux qui vivent à Paris, Montréal, Bruxelles, Berlin ou Washington.

Il serait politiquement indécent d’organiser le retour spectaculaire de quelques figures de l’étranger tout en maintenant la pression sur les militants restés en Algérie. Il ne peut y avoir une opposition respectable parce qu’elle vit à l’étranger et une opposition punissable parce qu’elle continue de parler à Alger, Béjaïa, Oran, Tizi Ouzou, Constantine ou Ouargla.

La liberté ne peut pas être réservée à la diaspora.

Les auteurs de la lettre réclament ainsi une amnistie générale pour les détenus politiques et d’opinion, ainsi que pour les personnes poursuivies ou condamnées en raison de l’exercice pacifique de leurs droits. Cette demande remet la question à sa juste place : la réconciliation ne peut être une opération de communication sélective. Elle doit concerner l’ensemble de la société. (Radio des sans voix)

Libérer quelques détenus par grâce présidentielle, à l’occasion d’une fête nationale, ne suffit pas. La grâce maintient l’idée d’une culpabilité que le souverain accepte généreusement d’effacer. Ce qu’il faut, c’est reconnaître que des citoyens n’auraient jamais dû être poursuivis pour leurs opinions, leurs écrits ou leur engagement pacifique.

Une diaspora utile, mais surtout silencieuse

Depuis des années, le discours officiel célèbre la diaspora algérienne lorsqu’elle transfère de l’argent, investit, soigne, enseigne, innove ou améliore l’image du pays à l’étranger.

Elle devient gênante lorsqu’elle demande des comptes.

Le pouvoir voudrait une diaspora économique sans diaspora politique ; des experts sans citoyens ; des investisseurs sans exigences ; des universitaires sans liberté académique ; des journalistes sans questions ; des patriotes sans esprit critique.

Mais les compétences ne se séparent pas de la liberté qui leur a permis de se développer.

L’ingénieur habitué à signaler une erreur ne peut pas devenir un exécutant silencieux. Le chercheur habitué à discuter les résultats ne peut pas accepter les chiffres imposés. Le juriste formé à l’indépendance des institutions ne peut pas ignorer la soumission de la justice. L’entrepreneur habitué à des règles stables ne peut pas investir durablement dans l’arbitraire.

La diaspora ne demande donc pas seulement le droit de revenir. Elle demande que l’Algérie devienne un pays où revenir ne signifie pas renoncer à ce que l’on est devenu.

Berlin doit maintenant produire des actes

La déclaration de Tebboune peut encore être autre chose qu’une formule de circonstance.

Elle peut ouvrir une séquence nouvelle, à condition que des mesures immédiates soient prises : levée des interdictions arbitraires de déplacement, restitution des passeports, abandon des exigences de repentance, révision des poursuites contre les militants pacifiques, abrogation de l’article 87 bis et libération des détenus d’opinion.

Ces actes ne fragiliseraient pas l’Algérie. Ils la renforceraient.

Ce qui fragilise un pays, ce n’est pas la critique. C’est l’absence de mécanismes permettant de l’entendre. Ce n’est pas l’opposition. C’est la fermeture qui la pousse vers l’exil ou la clandestinité. Ce n’est pas la diversité politique. C’est la prétention d’un appareil à confondre son maintien au pouvoir avec la survie de la nation.

Les signataires de la lettre n’ont pas demandé à Tebboune de partager leurs convictions. Ils lui demandent de garantir leur droit à les exprimer.

C’est le minimum démocratique.

L’amour de l’Algérie ne se mesure pas au silence. Il ne se prouve pas par une déclaration de loyauté envers un président. Il se manifeste aussi dans la critique, dans le refus de l’arbitraire et dans la volonté de rendre au peuple les institutions qui lui appartiennent.

Tebboune a prononcé les mots de bienvenue.

La diaspora lui demande maintenant de rendre possible le retour — non comme une faveur accordée par le pouvoir, mais comme un droit garanti par la République.

Khaled Boulaziz

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