Avec « Comfortably Numb Re-Imagined », enregistrée aux côtés de l’artiste palestinienne Mona Miari, Roger Waters ne revisite pas seulement l’un des monuments de Pink Floyd. Il retourne la chanson contre l’indifférence occidentale. À 82 ans, malgré les campagnes de dénigrement, les pressions sur les salles de spectacle, une tentative officielle d’annulation en Allemagne et la rupture de son contrat avec BMG, le musicien britannique continue de placer son œuvre et sa réputation au service de la Palestine. Là où tant de chanteurs arabes ont choisi le confort, il a accepté le prix de la fidélité.
Roger Waters : Comfortably Numb devient accusation
Roger Waters aurait pu vivre tranquillement sur la gloire de Pink Floyd.
Il aurait pu continuer à chanter The Wall devant des salles pleines, vendre des rééditions luxueuses de ses anciens albums et recevoir les hommages dus à l’un des auteurs les plus importants de l’histoire du rock.
À son âge, sa légende était faite.
Son argent était gagné.
Sa place dans l’histoire de la musique ne dépendait plus de personne.
Il aurait pu choisir le silence confortable des artistes consacrés.
Avec Comfortably Numb Re-Imagined, Roger Waters reprend, aux côtés de Mona Miari, une chanson publiée pour la première fois en 1979. De nouveaux arrangements, des paroles inédites et des passages en arabe transforment le morceau en déclaration de solidarité avec Gaza. Les recettes doivent être reversées au Palestine Children’s Relief Fund pour ses opérations d’aide médicale dans l’enclave palestinienne.
Ce n’est pas seulement une reprise.
C’est un acte d’accusation.
Refuser de devenir confortablement insensible
Dans sa version originale, Comfortably Numb racontait l’engourdissement d’un homme séparé de lui-même, enfermé dans son corps et incapable d’établir un contact véritable avec le monde.
La nouvelle version déplace cette anesthésie.
L’être devenu insensible n’est plus seulement celui qui souffre. Il est celui qui regarde la souffrance sans réagir.
Il est le téléspectateur qui voit passer les images d’un enfant sous les décombres avant de poursuivre son repas.
Il est le responsable politique qui se dit « préoccupé », puis autorise une nouvelle livraison d’armes.
Il est l’artiste qui publie une colombe blanche sur les réseaux sociaux, sans jamais nommer l’occupant, l’armée, le siège ni les victimes.
Il est ce monde occidental qui sait tout, voit tout, filme tout et continue pourtant à prétendre qu’il lui manque encore des informations pour prendre position.
Dans la nouvelle chanson, Waters et Miari formulent explicitement le refus de sombrer dans cette anesthésie : ils affirment qu’ils ne deviendront jamais confortablement insensibles. L’ancien hymne à l’aliénation individuelle devient ainsi un serment contre l’indifférence politique.
Roger Waters retourne donc contre l’Occident l’une des chansons que celui-ci avait transformées en objet de nostalgie.
Le morceau que des millions de personnes écoutaient pour retrouver leur jeunesse les oblige désormais à regarder Gaza.
Il ne leur offre plus un souvenir.
Il leur présente un miroir.
Mona Miari, la Palestine au centre de la chanson
Mona Miari n’intervient pas dans ce projet comme une voix exotique chargée d’ajouter quelques sonorités orientales à une œuvre occidentale.
Elle en est l’une des créatrices.
Elle écrit, compose et interprète les passages en arabe. Sa voix ne décore pas la chanson de Roger Waters : elle en modifie le centre de gravité.
La Palestine ne constitue plus le sujet extérieur d’un artiste britannique solidaire. Elle entre directement dans l’œuvre, avec sa langue, ses images, ses blessures et sa mémoire.
Miari a notamment écrit une séquence intitulée Hind’s Lullaby, conçue en hommage à Hind Rajab. Cette enfant palestinienne de six ans fut tuée à Gaza en janvier 2024 après avoir passé des heures au téléphone avec les secours, prisonnière d’un véhicule où plusieurs membres de sa famille avaient péri. La séquence imagine une conversation entre Hind et sa mère.
L’industrie de l’information réduit les morts palestiniens à des statistiques.
Une dizaine de victimes.
Une centaine.
Un millier.
Un bilan provisoire.
Des dommages collatéraux.
La chanson accomplit le geste inverse.
Elle retire une enfant de la colonne des chiffres. Elle lui rend son prénom. Elle imagine la voix de sa mère. Elle refuse que Hind disparaisse une seconde fois, ensevelie cette fois sous le langage administratif de la guerre.
La collaboration ne demande donc pas seulement au public d’éprouver de la compassion. Elle l’oblige à reconnaître une existence.
Il y avait une enfant.
Elle avait un nom.
Elle avait une mère.
Elle aurait dû vivre.
Des images palestiniennes, pas un décor reconstruit
Le film accompagnant la chanson comprend des images réalisées par le cinéaste palestinien Suhail Nassar. Roger Waters présente ce travail comme une manière de montrer l’humanité quotidienne des Palestiniens : leurs familles, leurs sourires et les moments ordinaires d’une population vivant dans des circonstances extraordinaires.
Cette intention est essentielle.
Depuis des décennies, l’Occident ne regarde presque les Palestiniens qu’à travers deux images.
Celle de la victime couverte de sang.
Ou celle du suspect qu’il faudrait sommer de condamner quelque chose avant de lui reconnaître le droit de parler.
Entre les deux, toute une vie est effacée.
On ne voit pas les familles manger, plaisanter, étudier, travailler, aimer, célébrer un mariage, se disputer ou accompagner un enfant à l’école. Le Palestinien n’est autorisé à entrer dans les médias que lorsqu’il meurt ou lorsqu’on lui demande de justifier son existence.
Le film cherche au contraire à restituer ce que la propagande de guerre doit nécessairement détruire : l’idée que Gaza est une société humaine et non une cible abstraite.
La caméra ne montre pas seulement ce que les bombes ont détruit.
Elle rappelle ce qu’elles cherchent à détruire.
Le mur de Bethléem
L’engagement de Roger Waters pour la Palestine n’est pas né avec les événements récents.
Il remonte à près de vingt ans.
En 2006, alors qu’un concert était prévu en Israël, des organisations et des artistes palestiniens lui demandèrent de reconsidérer sa participation. Waters visita la Cisjordanie et se rendit devant le mur construit par Israël. Il y inscrivit une injonction directement inspirée de l’œuvre de Pink Floyd : abattre le mur.
La scène possédait une puissance presque irréelle.
L’homme qui avait transformé le mur en métaphore universelle de l’isolement découvrait un mur véritable, fait de béton, de clôtures, de miradors et de postes militaires.
Son œuvre rencontrait l’histoire.
Il aurait pu prendre une photographie, prononcer quelques mots et repartir.
Il choisit de s’engager.
En 2011, il apporta publiquement son soutien à la campagne Boycott, Désinvestissement et Sanctions. Il expliqua que, lorsque les gouvernements refusent d’agir, les citoyens doivent employer les moyens pacifiques à leur disposition pour soutenir les droits des Palestiniens.
Depuis, Waters n’a cessé d’appeler les artistes à ne pas servir de décor culturel à l’occupation.
Il a interpellé des musiciens qui prévoyaient de se produire en Israël.
Il a soutenu le boycott culturel.
Il a porté la Palestine sur les scènes internationales bien avant que la destruction de Gaza ne rende le silence plus difficile à dissimuler.
Son engagement n’est donc pas une posture tardive.
Il est une fidélité.
Les campagnes pour le faire taire
Cette fidélité lui a coûté.
Il est désormais possible d’établir clairement que des organisations pro-israéliennes ont organisé des campagnes pour obtenir l’annulation de ses spectacles.
Au Royaume-Uni, la National Jewish Assembly a annoncé avoir mené, avec plusieurs groupes « Friends of Israel », une campagne d’envoi de courriels destinée à pousser les salles à ne plus accueillir Roger Waters. L’organisation affirmait en mai 2023 que plus de 15 000 personnes avaient soutenu cette initiative.
La Campaign Against Antisemitism a également lancé une pétition demandant aux salles de cesser de lui offrir une scène. Elle a organisé des mobilisations contre ses concerts et revendiqué publiquement les pressions exercées sur les établissements qui l’accueillaient.
En Allemagne, la campagne prit une dimension institutionnelle.
La municipalité de Francfort et le Land de Hesse tentèrent de faire annuler son concert du 28 mai 2023. Les autorités invoquaient son comportement jugé « anti-Israël », son soutien à la Palestine et au mouvement BDS, ainsi que des accusations d’antisémitisme.
Waters saisit la justice.
Le tribunal administratif lui donna raison et autorisa le spectacle. La juridiction estima que, malgré une scénographie utilisant des symboles associés à l’imagerie totalitaire, le concert devait être considéré comme une œuvre artistique. Elle conclut également que Waters ne glorifiait pas les crimes nazis et ne s’identifiait pas à l’idéologie raciale nazie.
Les tentatives d’interdiction n’étaient donc pas une invention de ses partisans.
Elles furent publiques.
Elles furent organisées.
Elles atteignirent les institutions municipales.
Mais elles échouèrent devant un tribunal.
Antisémitisme : l’accusation devenue instrument d’interdiction
Roger Waters a été accusé à de nombreuses reprises d’antisémitisme.
Certaines organisations ont publié des témoignages et des documents qu’elles présentent comme la preuve d’une hostilité dépassant la critique du gouvernement israélien. Ces accusations ne doivent pas être écartées simplement parce qu’elles dérangent ses défenseurs. L’antisémitisme est une haine réelle, ancienne et meurtrière. Il doit être combattu sans ambiguïté.
Waters, pour sa part, rejette ces accusations. Il affirme que sa lutte vise le sionisme politique, l’occupation, l’apartheid et les actions de l’État israélien, et non les Juifs en tant que communauté, peuple ou religion.
Il faut donc distinguer deux questions.
La première concerne les propos, les images et les choix scéniques de Roger Waters. Ils peuvent être examinés, critiqués et débattus.
La seconde concerne l’utilisation politique de l’accusation d’antisémitisme pour interdire un concert, faire pression sur une salle ou rendre toute solidarité avec la Palestine professionnellement dangereuse.
À Francfort, la justice n’a pas conclu que toute critique adressée à Waters était illégitime. Elle a conclu que ses détracteurs ne pouvaient pas simplement supprimer son spectacle par une décision administrative.
Cette distinction est fondamentale.
La lutte contre l’antisémitisme ne doit pas devenir une police de la critique d’Israël.
Et la solidarité avec la Palestine ne doit jamais servir d’excuse à la haine des Juifs.
Les deux principes peuvent et doivent être défendus ensemble.
Un contrat perdu, une voix conservée
En 2024, la société allemande de droits musicaux BMG mit fin à son accord d’édition avec Roger Waters.
L’entreprise avait signé avec lui en 2016 et devait notamment participer à la publication de sa nouvelle version de The Dark Side of the Moon. Le projet fut finalement publié par un autre label. La rupture intervint au milieu des controverses portant sur ses positions concernant Israël, l’Ukraine et les États-Unis.
Waters a attribué cette décision à des pressions d’intérêts pro-israéliens sur la maison mère de BMG. Cette attribution précise demeure sa version : BMG n’a pas publiquement confirmé qu’une organisation particulière lui avait ordonné de rompre le contrat.
Mais le résultat, lui, est incontestable.
L’un des auteurs les plus rentables de l’histoire du rock a perdu un important accord professionnel dans le contexte direct de ses prises de position.
Il aurait pu comprendre le message.
Se calmer.
Choisir ses mots avec les juristes.
Parler de paix sans parler d’occupation.
Parler des victimes sans nommer ceux qui les tuent.
Il ne l’a pas fait.
Plus palestinien que tant de chanteurs arabes
Le contraste est devenu impossible à éviter.
Pendant que Roger Waters engage son nom, ses contrats et ses concerts, une grande partie de la chanson arabe semble avoir disparu.
Il serait faux d’affirmer qu’aucun artiste arabe ne soutient la Palestine. Des musiciens palestiniens, libanais, égyptiens, algériens, tunisiens et d’autres pays continuent de chanter, de collecter des fonds, de manifester et de prendre des risques.
Mais les plus grandes vedettes de l’industrie arabe, celles qui remplissent les stades, touchent des cachets considérables et disposent de dizaines de millions d’abonnés, restent souvent enfermées dans une prudence honteuse.
Elles publient une image noire.
Elles écrivent une prière.
Elles demandent la paix.
Puis elles retournent aux festivals, aux contrats publicitaires et aux soirées organisées par les mêmes pouvoirs qui ont transformé la Palestine en formule diplomatique vide.
Le problème n’est pas que chaque chanteur doive devenir militant professionnel.
Le problème est le silence d’artistes dont la carrière entière s’est nourrie d’un public ayant grandi avec la Palestine dans la mémoire.
Où sont les grandes chansons arabes capables de porter Gaza dans le monde ?
Où sont les tournées internationales consacrées aux enfants palestiniens ?
Où sont les artistes prêts à refuser une scène, un sponsor ou un banquet officiel ?
Où sont ceux qui acceptent réellement de perdre quelque chose ?
Roger Waters, lui, a accepté ce risque.
Des organisations pro-israéliennes ont demandé l’annulation de ses concerts.
Des responsables politiques ont tenté de lui fermer des salles.
Une ville allemande a résilié son spectacle avant d’être désavouée par la justice.
Une grande entreprise musicale a rompu son contrat.
Et pourtant, il continue.
Voilà pourquoi Roger Waters est devenu l’un des artistes les plus palestiniens de notre époque.
Il ne l’est pas par la naissance.
Il ne l’est pas par le passeport.
Il l’est par la fidélité.
Il l’est par la constance.
Il l’est par le prix qu’il accepte de payer.
L’appartenance à une cause ne dépend pas toujours du sang ou de la langue. Elle se mesure parfois au courage dont on fait preuve lorsque cette cause est assiégée, calomniée et abandonnée.
Là où tant de vedettes arabes ont choisi de protéger leurs cachets, leurs invitations et leurs relations avec les palais, Roger Waters a choisi de protéger une cause.
Les artistes du silence
La célébrité occidentale possède ses règles.
On peut dénoncer certaines injustices lorsqu’elles sont lointaines, consensuelles et sans conséquences commerciales.
On peut porter un ruban, signer une pétition préparée par une agence de communication ou prononcer un discours lors d’une cérémonie.
Mais la Palestine exige autre chose.
Elle exige que l’on nomme l’occupation.
Que l’on parle du siège.
Que l’on interroge les livraisons d’armes.
Que l’on refuse la mise en scène d’une fausse symétrie entre une population occupée et une puissance militaire.
À ce moment précis, beaucoup d’artistes découvrent les vertus du silence.
Ils affirment que la situation est trop complexe.
Comme si la mort d’un enfant exigeait un doctorat pour être condamnée.
Ils prétendent ne pas vouloir mélanger l’art et la politique.
Comme si leurs contrats, leurs sponsors, leurs tournées officielles et leurs décorations n’étaient pas déjà politiques.
Ils craignent de diviser leur public.
Roger Waters accepte de le diviser.
Il sait que la solidarité qui ne coûte rien est souvent une forme de publicité.
Son engagement ne sert pas à embellir sa carrière. Il la complique.
C’est précisément ce qui lui donne sa valeur.
Une chanson là où les gouvernements ont échoué
Roger Waters ne possède ni armée, ni ministère, ni siège au Conseil de sécurité.
Il possède des chansons.
Et il les utilise.
Il prend l’une des œuvres les plus célèbres du XXᵉ siècle, lui ajoute la voix d’une femme palestinienne et oblige son immense public à entendre la Nakba, Gaza, Hind Rajab et la résistance dans un espace musical qu’il croyait connaître.
La chanson affirme que toute vie humaine est sacrée, que chaque fille et chaque fils doivent bénéficier des mêmes droits, et que l’engourdissement confortable ne sera pas accepté.
Aucun morceau ne peut arrêter un bombardement.
Aucune guitare ne peut ouvrir un passage frontalier.
Aucun concert ne peut remplacer la justice.
Mais une œuvre peut briser une habitude.
Elle peut empêcher une victime de disparaître.
Elle peut rendre le silence plus difficile.
Elle peut montrer aux Palestiniens que le monde ne les a pas entièrement abandonnés.
Et elle peut exposer ceux qui, avec beaucoup plus de pouvoir et de proximité, ont choisi de ne rien faire.
Ne jamais s’habituer
La véritable question posée par Comfortably Numb Re-Imagined dépasse Roger Waters.
À quel moment avons-nous commencé à nous habituer ?
À quel moment les images d’une ville détruite ont-elles cessé de provoquer la stupeur ?
À quel moment un enfant sous les décombres est-il devenu une information parmi d’autres ?
À quel moment la compassion elle-même est-elle devenue suspecte lorsqu’elle s’adressait aux Palestiniens ?
Roger Waters répond avec la seule arme qu’il maîtrise pleinement : la musique.
Il arrache Comfortably Numb à la nostalgie.
Il remplace l’anesthésie par la mémoire.
Il introduit une voix arabe dans l’un des sanctuaires du rock occidental.
Il transforme une chanson sur l’isolement en promesse de solidarité.
À 82 ans, il aurait pu se taire.
Il aurait pu préserver ses contrats, ses concerts et son image.
Il a préféré risquer une partie de sa légende pour des êtres humains que les puissants voudraient réduire à des chiffres.
C’est peut-être cela, un artiste engagé.
Non pas celui qui rejoint une cause lorsque celle-ci est devenue populaire.
Mais celui qui reste à ses côtés lorsqu’elle est seule.
Roger Waters n’est pas né palestinien.
Il a choisi de ne jamais abandonner la Palestine.
À une époque où tant d’Arabes de la chanson se taisent, ce choix fait de lui l’un des artistes les plus palestiniens du monde.
Khaled Boulaziz





