La nouvelle loi israélienne sur la peine de mort pour des prisonniers palestiniens n’est pas un simple durcissement pénal. Elle est le signe d’un franchissement politique et moral. Dans un système où des Palestiniens sont déjà jugés par des tribunaux militaires, détenus sans procès, privés de garanties élémentaires et exposés à des traitements dénoncés comme cruels, cette loi ajoute à l’arbitraire la perspective irréversible de l’exécution. Elle transforme la justice en instrument de domination. Elle donne à la violence d’État un langage légal, une procédure, une façade. C’est précisément cette logique qu’il faut combattre sans détour aujourd’hui, publiquement et collectivement, sans relâche. Elle cherche à faire passer pour verdict ce qui relève d’abord d’un rapport de force, et pour justice ce qui porte la marque d’un pouvoir colonial qui trie les vies, hiérarchise les douleurs et décide quelles morts méritent d’être pleurées.
Ce texte doit être nommé pour ce qu’il est : une loi de menace, une loi d’exception, une loi conçue dans un climat de vengeance. Human Rights Watch l’a qualifiée de discriminatoire, soulignant qu’elle vise principalement, sinon exclusivement, les Palestiniens. Dans l’ombre des prisons, où les familles attendent parfois des mois sans nouvelle, où les avocats se heurtent au secret, où les corps sortent amaigris, blessés, brisés, la peine de mort devient l’ultime étape d’un système qui ne cherche plus seulement à enfermer, mais à effacer.
La question des prisonniers palestiniens n’est donc pas un dossier marginal. Elle est au cœur du régime d’occupation. Elle révèle la structure d’un pouvoir qui arrête, interroge, humilie, isole, prolonge les détentions, puis prétend agir au nom du droit. Des mineurs, des journalistes, des soignants, des travailleurs humanitaires et de simples civils ont été aspirés par cette machine carcérale. Beaucoup sont maintenus dans une zone grise : ni condamnés, ni libres ; ni jugés, ni protégés ; ni visibles, ni oubliés. C’est dans cette zone grise que l’arbitraire prospère.
Parmi ces noms, il en est un qui doit devenir un cri international : le Dr Hussam Abu Safiya.
Pédiatre, directeur de l’hôpital Kamal-Adwan, dans le nord de Gaza, le Dr Abu Safiya n’était pas sur un front militaire. Son front était une salle d’urgence. Son arme était un stéthoscope. Sa résistance était de rester. Rester quand les bombardements encerclaient l’hôpital. Rester quand le carburant manquait, quand les médicaments disparaissaient, quand l’électricité s’éteignait, quand les blessés arrivaient par vagues, quand les enfants mouraient faute de soins. Dans un territoire où l’on détruit méthodiquement les conditions de la vie, continuer à soigner devient un acte de défi.
Le 27 décembre 2024, lors du raid israélien contre l’hôpital Kamal-Adwan, l’un des derniers établissements encore opérationnels du nord de Gaza, le Dr Abu Safiya a été arrêté. Depuis, il est détenu sans inculpation formelle. Son crime réel semble avoir été de ne pas avoir abandonné ses patients, de ne pas avoir consenti à l’effondrement total de son hôpital, de ne pas avoir accepté que la médecine se retire devant la force. On l’a pris à son poste, comme si soigner des Palestiniens était devenu suspect.
Son cas résume la brutalité d’un système entier. Amnesty International dénonce son arrestation et sa détention arbitraire, sans charge ni procès, dans le cadre d’une législation israélienne qui permet de maintenir des personnes détenues comme « combattants illégaux ». Des experts des Nations unies ont demandé sa libération immédiate et un accès à des soins médicaux, après avoir reçu des informations faisant état de sévices graves. Des organisations médicales et humanitaires rappellent qu’il était d’abord un médecin, un pédiatre, un homme qui portait la responsabilité de patients sans défense.
Ce que l’on sait de sa détention est insoutenable. Des informations font état de mauvais traitements, de restrictions alimentaires, de privation de soins, d’isolement et d’un état physique fortement dégradé. Lors d’une apparition devant la Cour suprême israélienne, son visage pâle et amaigri, ses mains menottées, les marques visibles sur ses bras ont ravivé l’indignation. Ce n’était plus seulement l’image d’un détenu. C’était le portrait d’un homme que l’on cherche à faire disparaître lentement, sous couvert de procédures fermées et de sécurité nationale.
Ce visage est devenu celui de la résistance palestinienne.
Non pas la résistance caricaturée par ceux qui veulent réduire tout un peuple à une accusation. Mais la résistance de la vie qui persiste. La résistance d’un médecin qui refuse de partir quand ses patients ne peuvent pas partir. La résistance d’un père qui continue à soigner après avoir perdu son propre fils. La résistance d’un hôpital assiégé qui, même blessé, continue d’ouvrir ses portes aux plus vulnérables. Cette résistance-là ne brandit pas la mort ; elle arrache des corps à la mort. Elle ne détruit pas ; elle maintient debout ce que la guerre veut abattre.
Voilà pourquoi le pouvoir israélien s’acharne contre les soignants palestiniens. Parce qu’un médecin qui reste dans Gaza contredit le récit de la déshumanisation. Parce qu’un pédiatre qui témoigne rappelle au monde que les victimes ont des noms, des familles, des douleurs, des histoires. Parce qu’un hôpital, même détruit, demeure un lieu de vérité : on y voit les blessures que les communiqués militaires voudraient dissimuler. On y entend les cris que la diplomatie voudrait étouffer.
La détention du Dr Hussam Abu Safiya n’est pas une erreur administrative. Elle est un avertissement adressé à tous ceux qui refusent de détourner les yeux. Elle dit aux médecins : vous ne serez pas épargnés. Elle dit aux témoins : votre parole sera punie. Elle dit aux Palestiniens : même vos hôpitaux, même vos enfants, même vos soignants ne seront pas reconnus comme intouchables.
Face à cela, les condamnations tièdes ne suffisent plus. Il faut exiger la libération immédiate et inconditionnelle du Dr Hussam Abu Safiya. Il faut exiger l’accès d’observateurs indépendants aux lieux de détention. Il faut mettre fin aux détentions sans charge ni procès. Il faut refuser la peine de mort, toujours cruelle, toujours irréversible, et plus encore lorsqu’elle s’inscrit dans un système discriminatoire. Il faut que les États qui arment, financent ou protègent diplomatiquement Israël rendent des comptes devant leurs propres opinions publiques.
Libérer le Dr Abu Safiya, ce n’est pas seulement sauver un homme. C’est défendre le principe que soigner n’est pas un crime. C’est affirmer que les médecins de Gaza ne sont pas des cibles. C’est refuser qu’un peuple soit placé hors du droit, hors de la protection, hors de l’humanité.
Le Dr Hussam Abu Safiya est aujourd’hui le visage de la résistance palestinienne : un visage fatigué, amaigri, menotté, mais encore chargé d’une dignité que les prisons ne peuvent abolir. Son nom doit circuler partout. Sa détention doit cesser. Sa liberté doit devenir une exigence internationale.
Libérez le Dr Hussam Abu Safiya. Libérez les prisonniers palestiniens détenus arbitrairement. Abolissez cette loi de mort. Que cesse l’impunité. Que cesse la torture. Que cesse la guerre faite aux corps palestiniens, aux hôpitaux palestiniens, à la vie palestinienne.
Khaled Boulaziz
Note de sources : PTB, Associated Press, The Guardian, Amnesty International, Human Rights Watch, OHCHR.
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