Palestine: la trêve qui tue

10 juin 2026
7 min de lecture|1 310 mots

Le cessez-le-feu devait être une frontière morale. Il est devenu un rideau de fumée. On avait promis aux survivants de Gaza une respiration, un passage vers la reconstruction, l’entrée massive de l’aide, la fin des frappes, le retour minimal de cette chose simple et immense qu’on appelle vivre. Huit mois plus tard, les promesses sont des gravats de plus. La paix proclamée n’a pas arrêté la guerre ; elle l’a seulement rendue plus présentable, plus bureaucratique, plus supportable pour les chancelleries qui ne veulent plus voir ce qu’elles savent.

Depuis l’accord du 10 octobre 2025, présenté comme le triomphe de la diplomatie américaine, Gaza continue d’enterrer ses enfants. Près de mille morts supplémentaires, plus de trois mille blessés, des familles encore dispersées sur les routes de sable et de béton, des hôpitaux qui soignent l’impossible avec des stocks vides, des médecins qui trient les corps comme on trie les chances de survie. Voilà le contenu réel de cette trêve. Non pas la cessation des hostilités, mais leur transformation en régime permanent d’insécurité. Non pas la paix, mais la gestion méthodique d’un peuple enfermé.

Le vocabulaire officiel est devenu obscène. On parle de “ligne jaune”, comme s’il s’agissait d’un tracé technique, d’un détail cartographique, d’un outil de stabilisation. Pour les Gazaouis, cette ligne est une menace de mort déposée au milieu des ruines. On parle de “zones humanitaires”, alors que les tentes y brûlent, que l’eau manque, que les rats prolifèrent, que les enfants dorment contre la peur. On parle de “cibles militaires”, alors que les images montrent des écoles, des immeubles, des ports, des files d’attente, des corps minuscules portés dans des couvertures. La langue de l’occupant cherche toujours à nettoyer le crime avant que le sang ne sèche.

La responsabilité première est celle d’Israël, de son armée, de son gouvernement, de sa logique coloniale devenue administration du désastre. Depuis deux ans et demi, Gaza est traitée comme un territoire à briser, non comme une société à protéger. Les bombardements, le blocus, le contrôle des points de passage, la destruction des infrastructures, l’interdiction d’acheminer correctement les engins lourds, les restrictions imposées aux médicaments et aux pièces de rechange composent une même politique : rendre la vie impraticable. Quand l’eau devient ration, quand les hôpitaux deviennent des hangars de douleur, quand les décombres gardent les morts faute de machines pour les sortir, il ne s’agit plus d’“excès” militaires. Il s’agit d’un ordre.

Cet ordre a ses complices. Ils siègent dans les capitales occidentales, publient des communiqués, répètent leur “préoccupation”, appellent à la “retenue”, puis livrent des armes, protègent diplomatiquement Israël, refusent les sanctions qui seules donnent un poids aux mots. L’Europe s’indigne avec une main et signe avec l’autre. Washington baptise paix ce qui laisse mourir. Les gouvernements arabes, eux, oscillent trop souvent entre déclarations solennelles et calculs de palais, laissant le peuple palestinien porter seul le fardeau de l’honneur. Gaza ne manque pas seulement de farine, de carburant, d’antibiotiques et d’eau potable. Elle manque d’un monde capable d’avoir honte.

Il faut aussi dire que la souffrance palestinienne ne peut être confisquée par aucune faction. Les crimes du Hamas, son autoritarisme, ses violences internes, ses calculs armés, ne donnent à Israël aucun permis de ravager une population. Rien dans l’attaque du 7 octobre, rien dans les crimes commis contre des civils israéliens, ne peut justifier la punition collective de plus de deux millions d’êtres humains. Le droit international n’est pas un menu dans lequel on choisit selon l’allié du jour. Il interdit de tuer les civils, d’affamer les peuples, de déplacer les familles par la terreur, de transformer les hôpitaux en cibles et les couloirs humanitaires en pièges. S’il ne vaut pas pour Gaza, il ne vaut plus nulle part.

La scène la plus terrible est peut-être celle que l’on ne voit pas. Les morts sous les ruines, les enfants qui apprennent à distinguer le bruit des drones, les mères qui calculent la dernière dose de lait, les pères qui ne savent plus où enterrer leurs fils, les étudiants privés d’école, les malades du cancer prisonniers d’une frontière, les amputés sans prothèses, les femmes enceintes sans clinique sûre, les vieux déplacés une fois, dix fois, quinze fois. Cette catastrophe n’est pas seulement une accumulation de morts. C’est une attaque contre la continuité même d’un peuple : sa mémoire, ses maisons, ses registres, ses cimetières, ses naissances, ses gestes ordinaires.

Ce qui se joue à Gaza dépasse Gaza. C’est le procès de notre époque. Une époque capable de regarder en haute définition la destruction d’un territoire, puis d’en débattre comme d’un dossier. Une époque où les rapports de l’ONU s’empilent, où les juridictions rappellent les obligations, où les ONG nomment le blocus, la famine, les transferts forcés, et où pourtant la machine continue. La vérité n’est plus cachée ; elle est neutralisée. On ne nie pas toujours le crime, on le dilue. On le renvoie à des “complexités”. On le compare, on le contextualise, on le diffère. Pendant ce temps, Gaza compte ses morts.

La trêve actuelle est donc une imposture si elle ne met pas fin au blocus, si elle ne garantit pas l’entrée massive et régulière de l’aide, si elle ne permet pas l’évacuation médicale des malades, si elle ne protège pas les civils, si elle ne rend pas aux Palestiniens leur droit de circuler, de reconstruire, de rester sur leur terre. Une paix qui laisse l’armée occuper, frapper, déplacer et affamer n’est pas une paix. C’est une guerre à basse intensité diplomatique, une guerre maquillée en transition, une guerre dont les victimes doivent mourir plus silencieusement pour ne pas déranger la cérémonie des puissants.

Il ne suffit plus de demander un cessez-le-feu. Il faut exiger des sanctions, un embargo sur les armes, la levée du siège, la protection internationale des civils, l’accès libre de la presse étrangère, la poursuite des responsables de crimes de guerre, l’application effective des décisions de justice internationale. Sans contrainte, les appels moraux sont des confettis. Les capitales qui peuvent suspendre des contrats, geler des coopérations, bloquer des cargaisons militaires et traduire des responsables devant les tribunaux n’ont plus le droit de se cacher derrière le verbe “appeler”. Appeler ne suffit plus quand tout a été appelé depuis des années. Sans rupture politique, l’aide humanitaire devient l’ambulance qui accompagne le crime sans l’empêcher.

Gaza n’est pas un théâtre lointain. Gaza est le miroir posé devant l’humanité. On y voit ce que valent les grandes déclarations quand l’allié est puissant et la victime colonisée. On y voit la faillite des lois invoquées pour d’autres guerres et suspendues pour celle-ci. On y voit aussi, malgré tout, l’obstination d’un peuple qui refuse de disparaître. Les survivants de Gaza ne demandent pas la pitié. Ils demandent que cesse l’entreprise qui les tue. Ils demandent la justice, c’est-à-dire le minimum. Et ce minimum, aujourd’hui, accuse le monde entier.

Khaled Boulaziz

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