Alors que les Tunisiens manifestent contre l’autoritarisme de Kaïs Saïed, Abdelmadjid Tebboune promet de transformer « la tente des parents » d’un mystérieux ennemi en « ruine déserte ». La formule, soigneusement diffusée par la Présidence algérienne, révèle moins une doctrine antiterroriste qu’une culture du pouvoir : celle de castes qui voient une menace dans chaque peuple réclamant la démocratie et la justice sociale.
« Celui qui veut amener le terrorisme à côté de la Tunisie ou menacer la Tunisie avec le terrorisme, nous ferons de la tente de ses parents une ruine déserte. »
La déclaration ne provient pas d’une conversation enregistrée à l’insu du président algérien. Elle n’a pas été arrachée à un échange privé, puis malicieusement montée par une officine étrangère. La séquence a été choisie et diffusée comme extrait promotionnel de l’entretien périodique d’Abdelmadjid Tebboune avec la presse nationale.
Elle figure sur la page Facebook de la Présidence de la République algérienne. Les journaux en lignes relèvent que, dans son usage populaire, la formule signifie davantage que la destruction matérielle d’une habitation : elle évoque l’anéantissement de l’adversaire et la disparition de son foyer. Les médias soulignent aussi que la Présidence a donné à cette menace la valeur d’un message officiel, sans préciser immédiatement l’identité de l’ennemi visé.
Ainsi parle désormais la République.
On aurait pu entendre parler de renseignements, de coopération frontalière, de cellules armées, de financement du terrorisme ou d’entraide judiciaire. L’Algérie possède des institutions, une armée expérimentée, des services de sécurité et une histoire douloureuse de la lutte antiterroriste. Mais toute cette architecture d’État semble soudainement avoir été résumée par une tente, des parents et un désert.
Les diplomates apprécieront la nuance. Les juristes admireront la précision. Les communicants de la Présidence, eux, ont apparemment estimé que cette éloquence de vendetta constituait le meilleur visage possible de la puissance algérienne.
Pendant ce temps, la Tunisie manifeste
La déclaration intervient alors que la Tunisie connaît une nouvelle mobilisation contre Kaïs Saïed. Le 25 juillet 2026, des milliers de personnes ont défilé à Tunis pour réclamer son départ, dénoncer la dégradation des conditions de vie, le recul démocratique et la mauvaise gestion de l’État. Les manifestants ont repris des slogans de 2011 : « liberté, travail, dignité nationale » et « le peuple veut la chute du régime ». Ils ont aussi demandé la libération des prisonniers politiques.
Ces citoyens n’apportaient pas le terrorisme aux portes de leur propre pays. Ils portaient des drapeaux tunisiens.
Ils ne menaçaient pas la Tunisie. Ils contestaient son président.
Ils ne réclamaient pas l’effondrement de l’État. Ils demandaient que l’État cesse d’être confisqué par un homme.
La distinction paraît élémentaire. Elle devient pourtant extraordinairement compliquée dès qu’un régime autoritaire observe un peuple descendre dans la rue. Dans le vocabulaire officiel, le manifestant se transforme rapidement en perturbateur, puis en agent de l’étranger, ensuite en conspirateur et, avec un peu d’imagination judiciaire, en terroriste.
Il faut être exact : l’extrait de Tebboune ne désigne pas explicitement les manifestants tunisiens. Il serait donc malhonnête de présenter comme un fait établi ce qui demeure une interprétation politique. Mais l’ambiguïté est précisément le problème. Pourquoi menacer un ennemi sans le nommer ? Pourquoi évoquer la « déstabilisation » de la Tunisie dans un moment de contestation populaire sans affirmer clairement que la protestation pacifique est légitime ?
Un chef d’État soucieux de dissiper tout malentendu aurait pu dire : « Nous combattrons les groupes armés, mais nous respectons le droit du peuple tunisien à manifester et à choisir ses dirigeants. »
Cette phrase n’a pas été sélectionnée par la communication présidentielle.
La tente, en revanche, a obtenu son premier rôle.
De Sidi Bouzid à la première expérience démocratique arabe
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut revenir à décembre 2010. La révolution tunisienne n’est pas née dans les salons diplomatiques ni dans un laboratoire étranger. Elle est née de la pauvreté, du chômage, de la marginalisation régionale, de l’injustice et de l’humiliation administrative.
Le 17 décembre 2010, l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid devient le symbole d’une colère accumulée. Le mouvement s’étend. Les Tunisiens affrontent la répression, et Zine El-Abidine Ben Ali quitte le pays le 14 janvier 2011.
La révolution ne demandait pas seulement le départ d’un président. Elle portait trois aspirations inséparables : le travail, la liberté et la justice sociale. Dans sa conférence Nobel, le Quartet du dialogue national a rappelé que le soulèvement était dirigé contre la pauvreté, l’exclusion et les inégalités entre régions, avant de prendre une dimension politique exigeant le démantèlement des structures de l’ancien régime.
La transition fut chaotique. Elle connut les assassinats politiques, les affrontements idéologiques, le terrorisme, les crises gouvernementales et l’impatience sociale. Mais elle produisit aussi des élections pluralistes, une Assemblée constituante et la Constitution de 2014.
Lorsque le pays menaça de basculer dans l’affrontement en 2013, quatre organisations de la société civile — l’UGTT, l’UTICA, la Ligue tunisienne des droits de l’homme et l’Ordre des avocats — imposèrent le dialogue entre les camps rivaux. Leur contribution à l’établissement d’une démocratie pluraliste leur valut le prix Nobel de la paix en 2015.
La Tunisie avait alors démontré quelque chose d’insupportable pour de nombreuses castes régionales : des islamistes, des progressistes, des syndicalistes, des libéraux et des conservateurs pouvaient s’opposer durement sans nécessairement s’exterminer.
Le compromis était fragile, parfois médiocre, souvent frustrant. Mais il reposait sur une idée immense : personne ne pouvait posséder seul la Tunisie.
Kaïs Saïed, ou la revanche du pouvoir personnel
Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed suspend le Parlement, limoge le chef du gouvernement et commence à gouverner par mesures exceptionnelles. Il présente cette concentration du pouvoir comme une opération de sauvetage dirigée contre la corruption et le chaos.
Cinq ans plus tard, le sauvetage ressemble de plus en plus à une confiscation.
La justice a été affaiblie, les contre-pouvoirs réduits, les médias placés sous pression et de nombreux opposants poursuivis. Human Rights Watch décrit, pour 2025, des procès politiques collectifs, l’utilisation d’accusations de complot et de terrorisme, le harcèlement des avocats ainsi que l’emprisonnement de journalistes.
Voilà le petit dictateur de Carthage : immense dans ses discours, beaucoup plus modeste devant les problèmes réels.
L’autoritarisme n’a pas réglé le chômage. Il n’a pas restauré le pouvoir d’achat. Il n’a pas supprimé les pénuries ni réparé les services publics. Il n’a pas rendu aux régions marginalisées la dignité promise en 2011.
Mais il a accompli l’exploit classique de tous les pouvoirs personnels : fabriquer davantage d’ennemis que de solutions.
Le peuple tunisien est donc revenu dans la rue. Non par nostalgie des erreurs de l’ancienne classe politique, mais parce qu’il découvre qu’une démocratie imparfaite demeure préférable à un pouvoir sans contrôle.
Le Hirak algérien : quand un peuple refusa le cinquième acte
L’Algérie connaît parfaitement cette histoire. Elle en a vécu sa propre version en 2019.
Lorsque Abdelaziz Bouteflika fut présenté pour un cinquième mandat malgré son état de santé, des millions d’Algériens descendirent dans les rues. À partir du 22 février, chaque vendredi transforma les villes du pays en espaces de souveraineté populaire.
Le Hirak ne fut pas une insurrection armée. Il fut un mouvement massif, largement pacifique, inventif et profondément national. Les manifestants portaient l’emblème algérien et réclamaient un État civil, une justice indépendante et une rupture avec le système politique, pas avec l’Algérie.
Le départ de Bouteflika en avril 2019 ne mit pas fin au mouvement. La population avait compris qu’un président pouvait partir sans que le mécanisme qui le produisait disparaisse. Le slogan « Yetnahaw gaâ » — qu’ils partent tous — ne visait pas une collection de personnes prises au hasard. Il dénonçait la reproduction d’un pouvoir organisé autour d’appareils opaques, de clientèles, de rentes et de décisions soustraites au contrôle citoyen.
Amnesty International rappelle que le mouvement, né contre le cinquième mandat, élargit rapidement ses revendications à un changement complet du système politique. L’organisation a documenté dès 2019 des arrestations arbitraires et l’usage de la force contre des rassemblements pacifiques. Human Rights Watch souligne que la répression s’est renforcée après l’élection d’Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019.
La pandémie interrompit les grandes marches en 2020. La répression se chargea du reste.
Mais le Hirak n’a pas disparu de la mémoire collective. En 2025 et 2026, Amnesty continuait de signaler des poursuites visant des militants pacifiques et des journalistes, parfois sur la base d’accusations liées au terrorisme ou à la sécurité de l’État.
Le pouvoir a peut-être vidé les rues. Il n’a pas supprimé les raisons qui les avaient remplies.
Ce que la caste algérienne voit à Tunis
Pourquoi, dès lors, le pouvoir algérien regarde-t-il avec tant d’inquiétude les secousses politiques tunisiennes ?
Parce que les peuples du Maghreb se regardent.
En 2011, le courage tunisien avait traversé les frontières plus rapidement que n’importe quelle armée. En 2019, le Hirak algérien avait montré qu’une mobilisation nationale pouvait être immense, pacifique et déterminée.
Une nouvelle contestation tunisienne peut donc réveiller une mémoire algérienne que le pouvoir préférerait classer définitivement aux archives.
Lorsque les Tunisiens crient « dégage », Alger entend l’écho du cinquième mandat refusé.
Lorsqu’ils demandent la libération des détenus politiques, la caste se souvient des prisonniers du Hirak.
Lorsqu’ils réclament une justice indépendante, elle reconnaît une revendication familière.
Lorsqu’ils répètent que leur pays ne se loue pas à ses dirigeants, elle entend de nouveau « Yetnahaw gaâ ».
C’est ici une interprétation, non une preuve de l’intention personnelle de Tebboune. Mais politiquement, le rapprochement est difficile à éviter : un régime qui a contenu son propre mouvement populaire ne peut observer sereinement la renaissance d’un mouvement semblable chez son voisin.
La menace réelle n’est peut-être pas la circulation du terrorisme.
C’est la circulation de l’exemple.
Deux peuples, une même alternative historique
Algériens et Tunisiens ne formeront pas un même mouvement, et nul ne doit décider à leur place de leur avenir. Chaque peuple possède son histoire, ses institutions et ses contradictions.
Mais leurs combats peuvent se renforcer mutuellement.
Ou bien les deux sociétés imposeront, chacune souverainement, un État soumis au droit, une justice indépendante, des libertés réelles et une économie orientée vers la dignité sociale.
Ou bien l’une restera sous la chape d’une caste du tout-sécuritaire, tandis que l’autre demeurera sous l’autorité des émules d’un dictateur de petite envergure, convaincu que Carthage lui appartient parce qu’il en détient momentanément les clés.
La solidarité des peuples ne consiste pas à fusionner leurs révoltes. Elle consiste à refuser que leurs aspirations soient mutuellement présentées comme des menaces.
Les Tunisiens ne sont pas les ennemis de la Tunisie lorsqu’ils protestent contre Saïed.
Les Algériens n’étaient pas les ennemis de l’Algérie lorsqu’ils marchaient contre le cinquième mandat.
Un régime n’est pas une nation. Une caste n’est pas un État. Un président n’est pas un peuple.
La Présidence algérienne voulait probablement montrer, avec sa tente promise à la ruine, un chef puissant et protecteur.
Elle a surtout révélé une peur.
La peur qu’après Tunis, Alger se souvienne.
La peur que la révolution tunisienne retrouve son souffle.
La peur que le Hirak algérien retrouve sa voix.
Et la peur, enfin, que les deux peuples comprennent simultanément que le véritable terrorisme politique n’est pas de demander la démocratie, mais de gouverner des nations entières comme si elles étaient la propriété privée d’un palais ou d’une caste.
Khaled Boulaziz

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