Le conflit israélo-iranien : instrumentalisation de l’eschatologie biblique

19 mars 2026
10 min de lecture|1 915 mots

Le texte sacré comme champ de bataille sémiotique

L’instrumentalisation des textes religieux à des fins politiques et militaires n’est pas un phénomène inédit dans l’histoire des conflits. Ce qui caractérise cependant la configuration israélo-iranienne contemporaine, c’est la systématicité avec laquelle le corpus vétérotestamentaire est convoqué non pas comme cadre théologique normatif, mais comme dispositif rhétorique opérationnel — ce que l’on pourrait désigner, à la suite des travaux de Pierre Bourdieu sur la violence symbolique, comme une mise en récit sacralisante du fait de guerre. La publication de versets tirés du livre de Daniel, ou la mobilisation de symboles associés aux cultes cananéens tels que Baal et Moloch, ne relève pas d’une simple piété militante. Elle constitue une réinterprétation du présent immédiat à l’intérieur d’un cadre eschatologique, dans lequel chaque belligérant tente de se positionner du côté de l’élection divine et d’assigner à l’adversaire le rôle de l’empire condamné.

Ce déplacement du registre stratégique vers le registre prophétique mérite une attention analytique particulière, dans la mesure où il transforme le texte — d’une Urkunde de la foi, pour reprendre la terminologie de la théologie historique allemande — en instrument discursif de mobilisation collective et de déshumanisation de l’ennemi.

La nomenclature militaire israélienne comme herméneutique opérationnelle

L’analyse des dénominations attribuées par l’état-major israélien à ses opérations militaires récentes révèle une cohérence programmatique dans le recours à l’intertexte biblique. Cette pratique, loin d’être anecdotique, constitue un indice fiable de la manière dont les décideurs politiques et militaires conçoivent et communiquent la nature de leurs engagements armés.

L’opération menée contre le Liban en 2024 fut ainsi nommée « Flèches du Nord » (Hitzei Tzafon), référence directe aux prophéties d’Ézéchiel, où le châtiment divin infligé aux ennemis d’Israël est annoncé comme venant « du nord », les flèches constituant une métaphore de la rétribution céleste, prompte et décisive. À la suite de la chute du régime de Bashar al-Assad, l’opération de destruction des capacités militaires résiduelles du régime déchu fut désignée sous le nom de « Flèche du Bashân » (Hetz HaBashan) — le Bashân désignant la plaine de Beit Shean en Palestine historique —, en référence aux textes vétérotestamentaires qui décrivent cette région comme symbole de fertilité et de puissance. Le livre d’Amos (4:1) évoque les « vaches du Bashân » comme emblème de la force, tandis que le Psaume 22:13 qualifie les ennemis puissants de « taureaux du Bashân ».

La guerre de douze jours menée contre l’Iran donna lieu à une opération baptisée « Un peuple comme un lion » (Am Kelavi), expression empruntée aux Nombres (24:9), dans le cadre de la prophétie de Balaam : « Il s’est couché, il s’est étendu comme un lion, comme une lionne. Qui le fera lever ? » La dénomination ultérieure, tirée du livre d’Amos, porta le nom de « Rugissement du lion » (Sha’agat Aryeh). Dans chacun de ces cas, le nom de l’opération ne constitue pas un simple code opérationnel neutre : il inscrit l’acte de guerre dans une téléologie providentialiste, dans laquelle la victoire militaire est préfigurée par une autorité transcendante.

L’invocation du référent biblique opère à deux niveaux distincts, qu’il convient d’analyser séparément.

La fonction de cohésion interne : la sacralisation du conflit à usage domestique

Sur le plan de la communication interne, le recours à l’eschatologie biblique vise à requalifier la nature du conflit aux yeux de l’opinion publique israélienne. Le conflit armé n’est plus présenté comme une confrontation avec un acteur politique ou militaire défini, mais comme un affrontement existentiel et mythologique dont les termes sont déjà inscrits dans le texte révélé. Cette stratégie discursive s’appuie notamment sur l’assimilation de l’adversaire à la figure des Amalécites — peuple que la Torah enjoint d’exterminer entièrement, selon le premier livre de Samuel (15:3) — permettant ainsi de transcender les catégories du droit international des conflits armés au profit d’une ontologie de l’ennemi absolu. Le résultat est une légitimation de la mobilisation populaire pour une campagne militaire d’une intensité sans précédent, dont les mécanismes de déshumanisation de l’adversaire facilitent l’acceptation sociale des pertes civiles et des destructions massives.

La fonction de légitimation externe : la guerre sainte comme alibi géopolitique

Sur le plan de la communication externe, le cadrage prophétique remplit une fonction d’écran idéologique : il transforme ce qui pourrait être qualifié, en droit international humanitaire, de crimes de guerre ou de génocide en une « guerre sainte contre le mal absolu ». Lorsque l’adversaire est présenté comme les Amalécites dont il convient d’« effacer la mémoire » conformément au Deutéronome, tout acte perpétré à son encontre — tuerie, famine, destruction systématique — se voit converti d’une infraction au droit des gens en accomplissement d’une volonté divine. Ce glissement sémantique explique la rhétorique de certains ministres et responsables militaires israéliens évoquant la nécessité d’« effacer Gaza de la carte » ou de considérer l’ensemble de sa population comme cible légitime, parallèlement au projet d’occupation, d’annexion et de repeuplement du territoire.

La contre-mobilisation prophétique iranienne

La réponse iranienne s’est déployée sur le même terrain symbolique, mais en retournant l’intertexte biblique contre son utilisateur primaire. Des comptes liés à la sphère politique iranienne ont diffusé, en hébreu, des versets du livre de Daniel — un corpus prophétique centré précisément sur la chute des empires — en direction non pas d’un public iranien, pour lequel ce texte ne constitue pas une référence mémorielle centrale, mais d’un public israélien. La démarche consiste à parler à l’adversaire depuis l’intérieur de son propre système culturel : l’Iran se positionne rhétoriquement comme l’instrument d’un châtiment divin préfiguré dans les propres Écritures d’Israël, suggérant que l’empire qui se croit élu est précisément celui que la prophétie condamne.

Ce retournement herméneutique mérite d’être distingué d’une simple contre-propagande. Il relève d’une stratégie plus sophistiquée de déstabilisation de la cohérence narrative de l’adversaire en exploitant les contradictions internes de sa propre tradition scripturaire.

Les risques épistémiques et politiques de la sacralisation du conflit

Plusieurs lignes critiques convergent pour signaler les dangers systémiques inhérents à cette escalade dans le registre prophétique.

La première ligne de critique est d’ordre herméneutique. Ainsi que l’ont fait valoir des analystes lors de débats diffusés par des médias arabophones, le cadrage prophétique mobilisé par Israël manque de tout fondement historique ou religieux sérieux. Les Amalécites, dans le texte vétérotestamentaire, constituent une peuplade ayant résidé dans le sud de la Palestine : ils n’entretiennent aucun lien géographique, ethnique ou historique avec l’Iran contemporain. Ce qui s’observe est un phénomène de surdétermination prophétique, dans lequel chaque ennemi désigné se voit habiller du costume de l’ennemi biblique canonique, indépendamment de toute pertinence contextuelle. Un analyste a qualifié ce procédé de « dénaturation du judaïsme, transformé en idéologie fasciste », soulignant que le prophète Amos lui-même était originaire de Bethléem et que son livre entier est consacré au thème de la justice sociale — alors qu’un seul de ses versets est convoqué pour légitimer l’injustice.

La deuxième ligne de critique est d’ordre stratégique. Le dénominateur commun à l’ensemble des exemples répertoriés est clair : lorsque la guerre se mue en guerre sainte, y mettre fin devient incomparablement plus difficile. La logique de la guerre sainte est, par nature, réfractaire à la négociation et au compromis, dans la mesure où toute concession est susceptible d’être interprétée comme une trahison de la volonté divine. Cette observation ne saurait conduire à une minimisation de la dangerosité objective du régime iranien — dont les réseaux de milices régionales, le programme nucléaire et la rhétorique hostile constituent des menaces réelles requérant une réponse stratégique crédible. Mais la dissuasion exige un langage stratégique, et non un langage de prophéties — lequel ne fait que renforcer la vision du monde des éléments les plus durs des deux côtés.

La troisième ligne de critique concerne la contamination de l’appareil militaire américain. Des responsables de la Military Religious Freedom Foundation ont exprimé leur préoccupation face à la circulation, au sein des forces armées américaines, de matériaux religieux présentant l’affrontement avec l’Iran comme une étape d’un scénario prophétique de grande ampleur. L’organisation Christians United for Israel, qui regroupe plusieurs millions de membres, a pour sa part publié, immédiatement à la suite des frappes, une déclaration décrivant l’Iran comme la « Perse » mentionnée dans la prophétie d’Ézéchiel relative à Gog et Magog — un cadrage qui présente toute confrontation avec Téhéran comme une étape du scénario de la fin des temps. Ce chevauchement entre eschatologie évangélique américaine et messianisme sioniste constitue une variable analytique que les études géopolitiques du conflit israélo-palestinien et israélo-iranien ne peuvent plus ignorer.

La prophétie comme instrument et comme symptôme

L’analyse qui précède conduit à formuler deux conclusions d’ordre distinct.

La première est instrumentale : le recours à l’eschatologie biblique dans les conflits armés contemporains du Proche-Orient ne relève pas d’un phénomène marginal ou résiduel, mais d’une stratégie discursive délibérée et structurée, dont les fonctions — cohésion interne, légitimation externe, déstabilisation symbolique de l’adversaire — méritent d’être intégrées dans les cadres analytiques des études stratégiques et de la communication politique en temps de guerre.

La seconde est symptomatique : l’intensité du recours prophétique traduit une crise de légitimité profonde. Comme l’ont relevé plusieurs observateurs, l’invocation répétée de la mythologie de guerre n’est pas le signe d’une puissance assurée ; elle est l’expression d’une vulnérabilité existentielle — une tentative de combler la brèche de dissuasion et de prestige ouverte, pour Israël, depuis les événements du 7 octobre 2023.

Il convient enfin de rappeler une réalité trop souvent oblitérée par la logique des discours de confrontation : des millions d’Iraniens ne se reconnaissent pas dans la rhétorique de la guerre sainte. Les vagues de protestation qui ont traversé la société iranienne, réclamant une vie normale et des relations apaisées avec le monde extérieur, en apportent la démonstration. La prophétie sert les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir des deux côtés. Elle ne sert les intérêts de personne d’autre.

Khaled Boulaziz


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