Algérie : à la veille d’une nouvelle parodie parlementaire, le théâtre militaire rejoue sa vieille pièce

5 juin 2026
9 min de lecture|1 785 mots

À la veille des élections parlementaires annoncées en Algérie, le pays donne l’image d’une scène verrouillée avant même que le rideau ne se lève. Les acteurs sont connus, les répliques déjà écrites, les figurants triés, les caméras placées, les applaudissements programmés. On appellera cela un scrutin. On parlera de souveraineté populaire, de rendez-vous démocratique, de maturité institutionnelle. Mais derrière le décor officiel, une autre réalité s’impose : l’Algérie ne se prépare pas à une compétition politique ; elle s’apprête à rejouer une pièce de théâtre dans une salle contrôlée par le pouvoir militaire et bureaucratique.

L’Assemblée populaire nationale devrait, dans une démocratie normale, être le lieu du débat, du contrôle, de la représentation et de la responsabilité. En Algérie, elle est devenue l’un des éléments du décor. Elle n’incarne pas le peuple ; elle accompagne le système. Elle ne surveille pas l’exécutif ; elle l’habille. Elle ne porte pas la colère sociale ; elle la neutralise. À chaque cycle électoral, le régime tente de repeindre la façade, de changer quelques visages, d’introduire quelques candidats présentés comme indépendants, d’autoriser quelques oppositions domestiquées, puis de proclamer que la légalité a été respectée. Mais la légalité sans liberté n’est qu’une procédure vide.

Le problème algérien n’est pas l’absence d’urnes. Les régimes autoritaires savent organiser des élections. Ils savent imprimer des bulletins, ouvrir des bureaux de vote, installer des commissions, publier des taux de participation et distribuer les sièges. Le problème est ailleurs : dans l’absence de confiance, dans l’étouffement de l’espace public, dans la mise au pas de la société civile, dans l’arbitraire judiciaire, dans l’usage permanent de la peur comme méthode de gouvernement. Un scrutin n’a de sens que si la parole est libre avant le vote, si les médias enquêtent sans trembler, si les citoyens peuvent s’organiser sans être suspectés, si l’opposition peut exister sans être traitée comme une menace sécuritaire.

Or l’Algérie de cette veille électorale est précisément l’inverse. Depuis l’interruption du Hirak, le pouvoir n’a pas cherché à comprendre le message de la rue. Il a cherché à l’effacer. Le soulèvement pacifique de 2019 avait pourtant révélé une vérité simple : le peuple algérien ne voulait pas seulement empêcher un cinquième mandat. Il voulait sortir d’un système. Il voulait mettre fin à cette souveraineté confisquée par des cercles opaques, à cette République administrée comme une caserne, à cette économie de rente distribuée selon les loyautés, à cette politique réduite au silence et à l’obéissance.

Le Hirak avait été une insurrection morale. Des millions de citoyens avaient marché sans armes, sans chefs imposés, sans violence organisée, avec une maturité qui avait surpris le monde. Ils avaient répété, semaine après semaine, que l’Algérie appartenait aux Algériens, non aux clans, non aux généraux, non aux réseaux d’affaires, non aux héritiers autoproclamés de la légitimité historique. Cette phrase simple reste, aujourd’hui encore, le cauchemar du système : le peuple existe sans permission.

C’est pourquoi la contre-offensive du pouvoir n’a pas seulement visé des partis ou des personnalités. Elle a visé l’idée même d’une société autonome. Journalistes, avocats, militants, poètes, économistes, défenseurs des droits humains, simples citoyens actifs sur les réseaux sociaux : tous peuvent devenir, à un moment ou un autre, des suspects. Il suffit d’un mot mal placé, d’une analyse trop indépendante, d’une critique technique, d’un poème trop populaire, d’un souvenir trop vivant du Hirak. Le pouvoir a compris qu’il n’avait pas besoin d’arrêter tout un peuple ; il lui suffisait d’installer dans chaque esprit la possibilité de la sanction.

Ainsi s’est construite une République de la surveillance. Les rues se modernisent, les façades se rénovent, les fronts de mer s’aménagent, les cafés se remplissent, mais sous cette normalité apparente se déploie une infrastructure politique de contrôle. Caméras, dispositifs numériques, surveillance des voix, contrôle des associations, pression sur les familles, convocation des militants, procès interminables : l’État ne gouverne plus seulement par l’administration, il gouverne par l’anticipation de la peur. Le citoyen n’est pas toujours arrêté ; il est souvent prévenu intérieurement qu’il pourrait l’être.

La dissolution ou la marginalisation des structures indépendantes de la société civile dit beaucoup de cette séquence. Les associations qui portaient la mémoire des disparus, les ligues de défense des droits humains, les collectifs de jeunes, les espaces autonomes de débat ont été méthodiquement fragilisés. Le régime sait que l’opposition véritable ne naît pas seulement dans les partis. Elle naît aussi dans les associations, les journaux, les syndicats, les cafés, les universités, les familles, les places publiques. Il fallait donc refermer les lieux où le peuple pouvait se reconnaître hors du miroir officiel.

À la veille des législatives, la question n’est donc pas de savoir qui gagnera. Dans un théâtre dont les portes sont gardées, où le script est validé en amont, où les oppositions sont filtrées, où la justice plane au-dessus des dissidents comme une épée, le résultat importe moins que la fonction du spectacle. Le régime veut transformer le scrutin en preuve de normalité. Il veut dire au monde : regardez, les institutions fonctionnent. Il veut dire aux partenaires étrangers : l’Algérie est stable. Il veut dire au peuple : le Hirak est fini. Il veut dire aux opposants : vous êtes seuls.

Mais le mensonge central de cette mise en scène tient précisément là : le Hirak n’est pas fini parce que ses marches ont été interrompues. Un mouvement politique ne disparaît pas lorsque la police occupe la rue. Il se déplace. Il devient mémoire, langage, méfiance, culture civique, refus intime. Les Algériens savent désormais qu’ils ont été des millions à vouloir autre chose. Ce savoir ne s’annule pas par décret. Il ne se dissout pas dans un scrutin. Il ne disparaît pas sous les affiches électorales. Il reste comme une braise sous la cendre.

Le pouvoir algérien mise sur l’épuisement. Il parie sur la fatigue sociale, la peur économique, l’exil des jeunes, la lassitude politique, la fragmentation des oppositions. Il sait que beaucoup d’Algériens veulent simplement vivre, travailler, nourrir leurs familles, éviter les commissariats, échapper aux tribunaux, obtenir un visa, ouvrir un commerce, quitter le pays ou survivre dans le silence. Mais cette fatigue n’est pas une adhésion. L’abstention massive, la défiance générale et le sarcasme populaire sont aussi des formes de verdict. Quand un peuple ne croit plus aux urnes, ce n’est pas toujours parce qu’il est indifférent à la politique. C’est souvent parce qu’il a compris que la politique lui a été volée.

La future Assemblée, quelle que soit sa composition, portera cette blessure originelle. Elle sera élue dans un pays où les libertés publiques restent contraintes, où les médias indépendants ont été réduits, où les voix critiques sont surveillées, où l’histoire récente du Hirak est traitée comme une anomalie à effacer. Elle parlera au nom du peuple sans avoir réellement entendu le peuple. Elle votera des lois sans contrôler ceux qui décident. Elle donnera une apparence civile à un ordre politique dont le centre de gravité demeure ailleurs.

C’est cela, le théâtre militaire d’Alger : une République de façade où le civil signe, où le Parlement applaudit, où les partis composent, où l’administration organise, mais où la décision réelle reste protégée derrière des murs invisibles. Le régime peut changer les décors, rajeunir les candidats, moderniser les slogans, ouvrir quelques vitrines, faire revenir quelques formations politiques dans le jeu. Il ne changera rien tant qu’il refusera la question essentielle : qui gouverne réellement l’Algérie, et devant qui répond-il ?

La tragédie algérienne est que le pays possède tout pour devenir une grande nation libre : une population jeune, une diaspora compétente, des ressources, une histoire, une position stratégique, une mémoire de lutte et une immense soif de dignité. Mais ces forces sont contenues par un système qui préfère une société docile à une société créatrice. Il préfère des institutions faibles mais loyales à des institutions fortes mais indépendantes. Il préfère un Parlement obéissant à un Parlement vivant. Il préfère une stabilité morte à une liberté imprévisible.

À la veille de cette nouvelle séquence électorale, l’Algérie officielle cherchera donc à produire une image : celle d’un État en ordre, d’un peuple consulté, d’un régime légitimé. Mais l’Algérie réelle, elle, regarde autrement. Elle sait que le vrai scrutin n’est pas seulement dans l’urne. Il est dans les prisons, dans les salles d’audience, dans les rédactions fermées, dans les associations dissoutes, dans les familles de détenus, dans les jeunes qui partent, dans les citoyens qui se taisent parce qu’ils ont compris le prix de la parole.

Le pouvoir peut organiser des élections. Il peut proclamer des résultats. Il peut installer une Assemblée. Il peut même obtenir les félicitations diplomatiques de ceux qui confondent stabilité et immobilisme. Mais il ne pourra pas effacer cette vérité : une nation ne se représente pas par la mise en scène de sa propre confiscation. Et tant que l’Algérie sera gouvernée comme un théâtre militaire, le peuple restera absent du spectacle officiel, mais présent dans le jugement silencieux de l’histoire.

Khaled Boulaziz


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