De l’Étoile nord-africaine au Hirak : la question nationale inachevée

8 juin 2026
7 min de lecture|1 281 mots

Presque un siècle nous sépare de cette scène fondatrice : des Algériens pauvres, exilés, ouvriers, souvent anonymes, jetés dans les marges de la métropole coloniale, découvrent que leur misère n’est pas seulement sociale, mais nationale. Dans les cafés, les foyers, les chantiers, les usines et les réunions de la région parisienne, ils donnent à une douleur ancienne un nom nouveau : l’indépendance. Ce sont ces humbles, ces oubliés de l’histoire officielle, qui ont porté les premiers mots d’ordre de la libération nationale. Et ce sont encore leurs héritiers, des décennies après l’indépendance, qui se retrouvent parfois face à la prison, à la répression ou au soupçon lorsqu’ils réclament une autre promesse restée en suspens : la liberté. Entre ces deux cris, l’Algérie a changé de drapeau, mais la question nationale, elle, n’a pas entièrement trouvé sa réponse.

L’Étoile nord-africaine naît officiellement en 1926, dans un monde où les colonisés apprennent à transformer l’exil en conscience politique. Paris n’est pas alors seulement la capitale de l’empire ; c’est aussi le lieu où les sujets de l’empire se rencontrent, se comparent, s’organisent. Les travailleurs algériens y découvrent les syndicats, les journaux, les réunions, les mots de l’anti-impérialisme. Beaucoup sont pauvres, surveillés, méprisés, mais ils ont une richesse que le système colonial ne peut leur retirer : l’expérience directe de l’injustice. L’Étoile sera précisément cela : une école politique née du bas, une parole arrachée par ceux que l’ordre colonial voulait maintenir dans le silence.

Messali Hadj incarne cette irruption. Né à Tlemcen en 1898, passé par l’armée française puis par l’émigration, il comprend très tôt que l’égalité promise par la République ne sera jamais offerte à ceux que l’indigénat a placés hors du droit commun. Son mérite immense est d’avoir formulé clairement ce que d’autres n’osaient encore dire qu’à demi-mot : l’Algérie ne devait pas seulement obtenir des réformes ; elle devait devenir libre. Dans le Congrès anti-impérialiste de Bruxelles, en 1927, cette revendication prend une dimension internationale. Messali ne parle plus seulement au nom d’une communauté humiliée ; il inscrit l’Algérie dans le grand mouvement des peuples dominés qui refusent l’ordre colonial.

Ses faits d’armes sont ceux des fondateurs. Il a donné une langue politique aux humbles. Il a relié la question sociale à la question nationale. Il a compris que l’indépendance ne pouvait pas être seulement une affaire de notables, de bureaux, de pétitions sages ou de négociations sous contrôle. Elle devait sortir de la rue, du peuple, de l’émigration, des travailleurs. Il a aussi créé des cadres, des habitudes militantes, une mémoire de lutte. Sans l’Étoile nord-africaine, sans le Parti du peuple algérien, sans le MTLD, le 1er Novembre 1954 n’aurait pas eu le même terreau. Même ceux qui l’ont ensuite combattu ont hérité, d’une manière ou d’une autre, de ce qu’il avait semé.

Mais aucun fondateur ne doit être transformé en statue sans ombre. Les dérives de Messali existent, et les reconnaître ne diminue pas son rôle ; cela le rend plus historique, donc plus vrai. Son nationalisme, puissant et mobilisateur, a parfois glissé vers le culte du chef. Le “zaïm” a fini par peser sur l’organisation qu’il avait contribué à faire naître. La centralité de sa personne, les querelles internes, la difficulté à transmettre le flambeau à une génération nouvelle ont fragilisé le mouvement national. La crise du MTLD, au début des années 1950, ne fut pas seulement une dispute de personnes ; elle révéla une maladie politique plus profonde : l’incapacité à organiser démocratiquement la pluralité à l’intérieur même du camp national.

La tragédie s’aggrave avec la guerre. La rivalité entre le MNA de Messali et le FLN deviendra une blessure algérienne, notamment dans l’émigration. Des militants issus du même monde social, porteurs du même rêve de libération, se retrouveront ennemis. La cause nationale, qui devait rassembler les opprimés contre le colonialisme, portera alors en elle une violence fratricide. Cette page reste douloureuse, car elle annonce l’un des drames de l’Algérie indépendante : l’idée que l’unité nationale exige l’élimination politique du rival, que la légitimité révolutionnaire donne le droit de confisquer la parole, que le peuple doit acclamer mais rarement décider.

C’est ici que l’histoire rejoint notre présent. Les pauvres ont porté l’idée d’indépendance lorsque cette idée paraissait impossible, presque impensable. Leurs enfants et petits-enfants continuent pourtant de se heurter à une autre impossibilité organisée : celle d’une liberté pleine, reconnue, protégée, garantie par l’État et non tolérée selon les circonstances. Le peuple qui fut célébré comme source de la souveraineté se retrouve trop souvent réduit au rôle de témoin, de figurant ou de menace. Il a donné ses martyrs, ses prisons, ses exils, son sang et sa patience ; mais il doit encore prouver qu’il a le droit de parler en son propre nom.

La “question nationale” n’était donc pas seulement : comment chasser le colonisateur ? Elle était aussi : qui gouvernera après lui, au nom de qui, par quels droits, avec quels contre-pouvoirs, pour quelle justice sociale ? L’indépendance a réglé la souveraineté extérieure, et c’était une conquête immense. Mais elle n’a pas toujours rendu la souveraineté au citoyen. Elle n’a pas toujours libéré le politique de la caserne, l’économie de la rente, l’histoire du monopole officiel, ni la mémoire de l’exclusion. Quand une nation ne reconnaît qu’une seule version de ses héros, elle fabrique nécessairement des orphelins de l’histoire.

Revenir à l’origine ne signifie pas revenir aux disputes anciennes ni sacraliser Messali contre d’autres figures. L’origine n’est pas un homme ; c’est un principe. Ce principe dit que la nation commence par ceux d’en bas. Il dit que l’indépendance n’est pas complète sans liberté, et que la liberté n’est pas réelle sans justice. Il dit que le peuple ne doit pas être convoqué seulement pour mourir, voter, applaudir ou se taire, mais pour contrôler, contester, choisir et remplacer ses dirigeants. Voilà la leçon la plus actuelle de l’Étoile nord-africaine.

Messali Hadj mérite donc mieux que l’oubli et mieux que l’idolâtrie. Il mérite la discussion. Il fut un pionnier, un tribun, un organisateur, un symbole des humbles devenus sujets politiques. Il fut aussi un chef prisonnier de sa propre centralité, dépassé par une histoire qu’il avait contribué à déclencher. L’Algérie adulte n’a pas besoin de héros impeccables ; elle a besoin d’une mémoire capable de regarder ses fondateurs en face.

Presque cent ans après l’Étoile, le slogan d’indépendance a changé de forme, mais il n’a pas perdu son âme. Hier, les humbles disaient : nous voulons un pays. Aujourd’hui, leurs héritiers disent : nous voulons que ce pays nous appartienne vraiment. Entre les deux phrases se trouve le destin inachevé de la nation algérienne.

Khaled Boulaziz

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