La Tunisie fut l’étincelle. L’Algérie fut l’écho tardif mais puissant. Entre Sidi Bouzid et Alger, entre le cri d’un vendeur humilié et les marches pacifiques du Hirak, le Maghreb a connu deux moments où les peuples ont cessé d’être spectateurs de leur propre dépossession. Dans les deux cas, la rue a parlé avec une clarté que les palais ne voulaient plus entendre. Elle ne demandait ni miracle ni vengeance. Elle réclamait la dignité, la justice, la fin du mépris, la restitution de l’État à la nation.
Mais les révolutions, dans cette région, ne meurent pas toujours sous les chars. Elles sont parfois étouffées plus lentement, par la bureaucratie, les tribunaux, les appareils sécuritaires, les compromis opaques, les élites recyclées et les coalitions d’intérêts qui savent attendre que l’enthousiasme populaire s’épuise. La contre-révolution a appris à porter costume, à parler le langage de l’ordre, de la stabilité, de la souveraineté et de la lutte contre le chaos. Elle ne dit jamais qu’elle restaure l’ancien monde. Elle prétend sauver la nation de ses propres aspirations.
La nouvelle séquence judiciaire tunisienne visant des figures d’Ennahdha, dont Rached Ghannouchi et Ali Larayedh, marque une étape symbolique dans la fermeture du cycle révolutionnaire ouvert en 2011. La Tunisie, longtemps présentée comme l’exception démocratique du Printemps arabe, semble désormais rejoindre la norme régionale : celle d’un État qui réduit le politique au sécuritaire, qui transforme l’adversaire en suspect, puis le suspect en ennemi intérieur. Qu’un mouvement politique soit critiquable, qu’il ait commis des fautes, qu’il ait déçu une partie du peuple, cela relève du débat démocratique. Mais lorsqu’une transition se termine dans l’écrasement judiciaire des acteurs politiques, la question dépasse les personnes : elle touche au destin même de la révolution.
La Tunisie avait pourtant incarné une promesse rare. Celle d’un peuple capable de faire tomber la peur sans sombrer immédiatement dans la guerre civile. Celle d’un pays qui, malgré ses tensions, avait tenté l’expérience du pluralisme, du débat, de l’alternance, de la Constitution. Mais la révolution tunisienne avait une faiblesse majeure : elle avait renversé une tête sans déraciner toutes les structures profondes de l’ancien régime. Les appareils administratifs, sécuritaires, judiciaires et économiques, eux, étaient restés. Ils ont reculé lorsque la rue était forte. Ils ont attendu lorsque la politique était ouverte. Puis ils sont revenus lorsque la fatigue sociale, la crise économique et les désillusions partisanes ont offert le terrain idéal à la restauration.
Il faut ici mesurer ce que représente le cas de Rached Ghannouchi dans l’histoire politique tunisienne. On peut contester l’homme, discuter son parcours, critiquer les choix d’Ennahdha et les responsabilités de la décennie postrévolutionnaire. Mais il est impossible d’ignorer ce fait lourd de sens : dans l’imaginaire profond de l’État tunisien, le leader islamiste semble avoir été condamné à mort sous toutes les grandes séquences présidentielles du pays. Pas toujours à mort au sens strict du verdict pénal, mais à une mort politique, civile, symbolique, méthodiquement recherchée par les pouvoirs successifs.
Sous Bourguiba, on a voulu neutraliser l’islam politique au nom de la sauvegarde de l’État modernisateur. Sous Ben Ali, on l’a condamné à l’exil, à la clandestinité, à la disparition publique, au silence imposé par la police politique. Sous Kaïs Saïed, on l’enterre judiciairement sous une accumulation de peines qui, à son âge, ressemble moins à une sanction ordinaire qu’à une liquidation politique différée. La formule est brutale, mais elle dit une vérité : Ghannouchi aura été, sous des formes différentes, l’homme que chaque pouvoir tunisien a voulu effacer pour réaffirmer l’autorité de l’État profond.
Ce fil rouge dit quelque chose de plus profond que le seul destin d’un homme. Il révèle la permanence d’un État qui change de visage mais conserve ses vieux réflexes d’élimination. La République de Bourguiba, la police politique de Ben Ali et l’hyper-présidence de Kaïs Saïed n’ont pas parlé le même langage, n’ont pas porté les mêmes habits, n’ont pas mobilisé les mêmes justifications. Mais toutes ont fini par considérer l’islam politique non comme un adversaire à combattre dans les urnes, dans le débat public et par la responsabilité démocratique, mais comme un corps étranger à neutraliser par l’appareil judiciaire, sécuritaire ou administratif.
C’est ici que le parallèle avec l’Algérie devient saisissant. Le Hirak de 2019 n’a pas été une simple protestation contre un cinquième mandat. Il fut une insurrection morale contre l’humiliation politique. Des millions d’Algériens ont compris que le problème n’était pas seulement un président malade, mais un système qui gouvernait derrière le rideau, au nom d’une légitimité révolutionnaire transformée en rente. Le peuple algérien n’a pas demandé le désordre. Il a demandé l’État de droit. Il n’a pas rejeté la patrie. Il a rejeté sa confiscation par une caste politico-militaire et bureaucratique qui confond la nation avec ses propres privilèges.
En Tunisie comme en Algérie, la contre-révolution n’a pas eu le même visage, mais elle a obéi à la même logique. En Tunisie, elle s’est drapée dans le discours de la correction historique : le peuple aurait été trahi par les partis, la démocratie aurait produit le chaos, le Parlement aurait paralysé l’État, les libertés auraient ouvert la voie aux complots. En Algérie, elle s’est appuyée sur la vieille grammaire de la souveraineté assiégée : toute contestation serait manipulée, toute critique serait suspecte, toute revendication populaire cacherait une main étrangère. Dans les deux cas, le résultat converge : la société est sommée de rentrer chez elle, les oppositions sont marginalisées, les institutions sont vidées de leur substance, et l’État redevient le domaine réservé d’une minorité.
Cette minorité n’est pas toujours homogène. Elle regroupe des segments de l’armée, de l’administration, de la justice, des appareils de sécurité, des milieux d’affaires protégés, des réseaux médiatiques et des relais idéologiques. Elle peut se disputer en interne, se diviser, se recomposer. Mais elle partage une conviction commune : le peuple peut être célébré dans les discours, jamais autorisé à gouverner réellement. Le suffrage est toléré lorsqu’il confirme l’ordre établi. La rue est saluée lorsqu’elle renverse un visage usé. Elle devient dangereuse dès qu’elle vise le système.
La Tunisie révèle ainsi l’un des drames du Printemps arabe : la chute du dictateur ne suffit pas lorsque les matrices de domination survivent. Ben Ali est parti, mais l’État profond n’a jamais entièrement disparu. Bouteflika est parti, mais le régime algérien a réorganisé sa façade. Les peuples ont obtenu des départs, pas toujours des ruptures. Ils ont arraché des moments de liberté, pas encore des architectures solides de souveraineté populaire. La contre-révolution a compris que le temps jouait pour elle : il suffisait d’attendre l’épuisement, les querelles partisanes, les erreurs des gouvernants, les impatiences des classes moyennes, les inquiétudes des puissances étrangères et la peur du chaos.
Car derrière le langage de l’ordre se cache souvent la défense d’intérêts très concrets. Les castes militaro-bureaucratiques ne protègent pas seulement une idée abstraite de l’État. Elles protègent des positions, des marchés, des accès privilégiés à la rente, des carrières, des immunités, des réseaux d’influence et parfois les attentes de leurs parrains extérieurs. Ces parrains ne demandent pas toujours la démocratie. Ils demandent la stabilité, le contrôle migratoire, les contrats énergétiques, la coopération sécuritaire, l’alignement discret ou la neutralité utile. Le peuple, lui, demande la dignité. Entre ces deux demandes, les régimes choisissent rarement le peuple.
L’Algérie pousse cette contradiction jusqu’à la caricature. Le discours officiel invoque sans cesse la souveraineté, mais la souveraineté véritable suppose un peuple souverain. Que vaut une souveraineté qui redoute les journalistes, les associations, les partis libres, les syndicats autonomes, les juges indépendants et les citoyens qui manifestent pacifiquement ? Que vaut une indépendance célébrée chaque année si l’Algérien reste dépendant du bon vouloir d’une administration opaque, d’un appareil sécuritaire nerveux et d’une économie verrouillée par la rente ?
La Tunisie, de son côté, montre comment une révolution peut être dévorée par ses propres déceptions. Les partis issus de la transition ont souvent sous-estimé la profondeur de la crise sociale. Les promesses démocratiques n’ont pas assez rapidement changé la vie quotidienne. La liberté de parole n’a pas rempli les assiettes. La pluralité politique n’a pas supprimé le chômage. Dans cette faille s’est engouffré le discours autoritaire : puisque la démocratie n’a pas produit le pain, revenons à l’ordre. Mais cette équation est un piège. L’échec des gouvernants élus ne justifie pas la liquidation de la liberté ; il impose au contraire une démocratie plus responsable, plus sociale, plus enracinée.
Le cas tunisien est d’autant plus tragique qu’il porte en lui la mémoire du commencement. C’est de Tunisie que le Printemps arabe est parti. C’est là que l’idée d’un peuple debout a traversé les frontières, réveillé les sociétés, effrayé les palais. Et c’est dans cette même Tunisie que l’on voit aujourd’hui se refermer la parenthèse, comme si l’histoire devait punir le pays qui avait osé commencer. Le laboratoire démocratique devient laboratoire de restauration. L’exception devient avertissement. Le printemps devient preuve à charge contre les peuples qui réclament leur part de souveraineté.
Le parallèle tuniso-algérien rappelle donc une leçon essentielle : les révolutions ne sont pas seulement des journées de foule. Elles sont des batailles longues pour transformer les institutions. Sans justice indépendante, les tribunaux deviennent des instruments. Sans médias libres, l’opinion devient une caserne. Sans économie ouverte et équitable, la rente rachète les consciences. Sans armée républicaine réellement soumise au pouvoir civil, la politique reste sous surveillance. Sans mémoire critique, l’histoire devient un décor au service des vainqueurs.
Aujourd’hui, la Tunisie et l’Algérie semblent enfermées dans deux versions d’un même hiver politique. L’une a vu son printemps commencer avant tous les autres, puis se refermer sur une verticalité solitaire. L’autre a vu son Hirak ouvrir une brèche immense, puis subir une reprise en main méthodique. Mais aucune contre-révolution n’efface totalement ce qu’un peuple a appris sur lui-même. Les Tunisiens ont appris qu’un président peut tomber. Les Algériens ont appris qu’une peur vieille de plusieurs décennies peut se fissurer. Ces expériences ne disparaissent pas. Elles dorment parfois. Elles se transmettent autrement. Elles attendent leur nouvelle langue.
Les castes peuvent gagner du temps. Elles peuvent emprisonner, censurer, intimider, disqualifier, diviser. Elles peuvent convoquer la sécurité contre la liberté, la patrie contre le citoyen, l’ordre contre la justice. Mais elles ne peuvent pas éternellement gouverner des peuples jeunes avec des réflexes anciens. La stabilité sans dignité n’est qu’un couvercle. L’ordre sans justice n’est qu’une attente. La souveraineté sans peuple n’est qu’un slogan.
Du berceau tunisien du Printemps arabe au Hirak algérien, une même vérité demeure : les peuples du Maghreb n’ont pas échoué parce qu’ils auraient trop demandé. Ils ont été trahis parce qu’ils avaient commencé à demander l’essentiel. Et l’essentiel, pour les castes qui vivent de la confiscation, est toujours perçu comme une menace.
Khaled Boulaziz
À lire aussi
- Cette Algérie qui a peur d’elle-même
- Algérie : à la veille d’une nouvelle parodie parlementaire, le théâtre militaire rejoue sa vieille pièce
- Algérie : les législatives de 2026 ou la nouvelle fabrique de l’obéissance
Sur le même sujet



