Hadiya Nassar, plus vieille qu’Israël, plus vivante que leur mensonge

21 mai 2026

Il y a des images qui ne demandent pas seulement à être regardées. Elles demandent à être portées. Elles entrent dans la mémoire comme une accusation. Le visage de Hadiya Nassar, femme palestinienne née en 1944, quatre ans avant la Nakba, est de celles-là. Sur cette photo, une vieille femme blessée, le front marqué, le regard encore debout, incarne à elle seule ce que la Palestine endure depuis des générations : l’arrachement, l’humiliation, la dépossession, la guerre, puis l’effacement programmé des témoins.

Selon plusieurs médias, Hadiya Nassar était devenue connue après une vidéo où un photojournaliste palestinien, consultant ses papiers, lui dit qu’elle est “plus vieille qu’Israël”. Elle répond alors qu’elle tient bon, qu’elle reste attachée à la terre. Quelques semaines plus tard, en décembre 2023, elle fut tuée devant chez elle à Gaza par un tireur israélien, selon le récit rapporté par le photographe et des proches.

Ce n’est pas seulement la mort d’une femme âgée. C’est le symbole cruel d’un système qui ne supporte pas la présence palestinienne parce qu’elle contredit son récit. Hadiya Nassar était un document vivant. Son âge disait avant toute parole : nous étions là. Avant les drapeaux imposés, avant les frontières militaires, avant les check-points, avant les murs, avant les colonies, avant les bombardements. Elle était la preuve humaine que la Palestine n’est pas une invention, mais une continuité historique que la violence coloniale tente de briser.

Ce que subissent les Palestiniens n’est pas une “tragédie” abstraite. C’est une politique. Une occupation prolongée, un blocus, une colonisation, une fragmentation méthodique du territoire et des vies. L’OCHA décrit le territoire palestinien occupé comme pris dans une crise politique et de protection prolongée, marquée par plus de 56 ans d’occupation militaire israélienne et des années de blocus de Gaza.

À Gaza, cette politique a atteint un seuil d’horreur que les mots peinent à contenir. La Cour internationale de Justice a reconnu, dès janvier 2024, que le droit des Palestiniens de Gaza à être protégés contre des actes de génocide était plausible au regard de la Convention sur le génocide. Amnesty International a ensuite conclu qu’Israël avait commis un génocide contre les Palestiniens de Gaza, et une Commission internationale indépendante de l’ONU a affirmé en 2025 qu’Israël avait commis un génocide dans la bande de Gaza.

Voilà pourquoi il faut nommer les choses. Le sionisme d’État, lorsqu’il se réalise par l’expulsion, la suprématie, la colonisation, l’enfermement et le massacre, n’est pas une simple opinion politique : il devient une machine de domination. Il fabrique une hiérarchie entre ceux qui auraient droit à la sécurité, à la terre, à la mémoire, à l’eau, à l’air, et ceux qu’on peut affamer, déplacer, bombarder, humilier ou tuer.

La Palestine est violée chaque jour dans ce que le monde appelle lâchement “conflit”. Le mot est trop faible. Un conflit suppose deux puissances comparables. Ici, il y a un peuple sous occupation face à un État militarisé, soutenu, armé, protégé diplomatiquement, souvent excusé avant même que les morts soient comptés. Il y a des familles déplacées encore et encore. Des enfants qui dorment sous des bâches. Des hôpitaux détruits ou paralysés. Des femmes qui cherchent de l’eau. Des vieillards qui meurent sans sépulture digne. Des survivants condamnés à survivre encore.

La famine elle-même a été confirmée à Gaza en août 2025 par des agences de l’ONU et des organisations spécialisées, qui parlaient de plus d’un demi-million de personnes piégées dans une famine marquée par la faim généralisée, la misère et des morts évitables. En mai 2026 encore, l’OCHA rapportait que la situation humanitaire à Gaza demeurait désastreuse : familles déplacées dans des tentes surpeuplées ou des bâtiments endommagés, accès limité à l’eau potable, services essentiels fragilisés, risques sanitaires persistants.

Hadiya Nassar n’est donc pas une exception. Elle est un visage parmi une multitude. Mais parfois, un visage suffit à fissurer les mensonges. Son visage dit ce que les communiqués militaires veulent cacher : derrière chaque “opération”, il y a une grand-mère, une maison, une clé, une terre, une mémoire. Derrière chaque statistique, il y a un nom que l’occupant voudrait réduire au silence.

Dénoncer le sionisme génocidaire, ce n’est pas appeler à la haine contre les juifs. C’est refuser qu’une idéologie politique, un État et une armée utilisent la mémoire d’un peuple persécuté pour justifier la persécution d’un autre peuple. C’est affirmer que la sécurité ne peut pas être bâtie sur les ruines de Gaza. Que la justice ne peut pas naître de l’apartheid. Que la paix ne peut pas être imposée par les drones, les snipers et la famine.

La Palestine n’est pas morte. On le voit dans le regard de Hadiya. Elle est blessée, assiégée, endeuillée, mais elle reste debout. Et tant qu’un peuple peut encore dire “je suis d’ici”, tant qu’une vieille femme peut encore répondre “je tiens à la terre”, l’effacement échoue.

Hadiya Nassar était plus vieille qu’Israël. Mais surtout, elle était plus ancienne que son mensonge colonial. Son assassinat n’efface pas sa phrase. Il la rend plus lourde, plus irréfutable, plus accusatrice.

La Palestine n’a pas besoin de pitié. Elle a besoin de justice. Elle a besoin que les criminels répondent de leurs actes. Elle a besoin que le monde cesse de parler d’équilibre quand il regarde un peuple écrasé. Elle a besoin que l’on nomme l’occupation, la colonisation, l’apartheid et le génocide pour ce qu’ils sont.

Et nous, face à cette photo terrible, nous n’avons pas le droit de détourner les yeux.

Khaled Boulaziz