Histoire d’Algérie : « la violence comme matrice » — le pari d’une lecture qui refuse le destin

3 septembre 2026
8 min de lecture|1 413 mots

Pourquoi un livre de plus sur l’Algérie, alors que la bibliothèque consacrée à son histoire déborde déjà de sommes savantes, de mémoires militants et de témoignages de premier ordre ?

Khaled Boulaziz pose lui-même la question dès les premières pages de son ouvrage Histoire d’Algérie : Genèse de la violence-matrice, paru le 26 juin 2026, avant d’y répondre par un pari aussi ambitieux que dérangeant : relire deux siècles d’histoire algérienne, de la France napoléonienne à la loi sur la nationalité votée en février de la même année, à travers un seul fil conducteur.

Ce fil, ce n’est pas la conquête, ni la résistance, ni l’indépendance : c’est la violence elle-même, envisagée non comme un accident, un excès ou une suite de drames isolés, mais comme une force qui conquiert, administre, classe, déplace, appauvrit, humilie, mobilise, libère, confisque, terrorise et impose des silences. Boulaziz ne prétend pas remplacer les histoires générales de l’Algérie ni réécrire la chronologie que d’autres ont déjà établie avec rigueur. Il propose, en 402 pages, une lecture transversale fondée sur une hypothèse simple à énoncer mais difficile à tenir jusqu’au bout : l’histoire moderne de l’Algérie a été traversée par des régimes de violence qui ont durablement structuré l’État, la société, les mémoires et les rapports de pouvoir. Il donne un nom à cette force, qui devient le fil conducteur du livre : la « violence-matrice ». « Et si la violence n’était pas le destin de l’Algérie, résume l’éditeur, mais ce dont son histoire cherche à sortir ? »

Comprendre sans absoudre

Le geste le plus périlleux d’un tel projet, l’auteur le désamorce dès les premières pages. Dire que la violence a structuré l’histoire algérienne pourrait glisser vers une idée dangereuse : que l’Algérie serait, par nature, un pays voué à la violence. C’est ce piège que le livre s’attache à éviter, en distinguant deux formules. On ne dira jamais que « l’Algérie est violente » — une phrase qui naturalise et enferme. On dira que « l’histoire moderne de l’Algérie a été traversée par des régimes de violence qui ont structuré l’État, la société, les mémoires et les rapports de pouvoir » — une phrase qui historicise et ouvre. Ce n’est pas un détail rhétorique : c’est la ligne de crête sur laquelle tient tout le livre.

Cette ligne se résume dans une formule qui revient comme une boussole tout au long de l’ouvrage : « Comprendre la violence, ce n’est pas l’excuser ; c’est lui retirer l’alibi du destin. » Comprendre la conquête comme un parjure fondateur, ce n’est pas l’excuser. Comprendre l’indigénat comme la continuation de la guerre par le droit, ce n’est pas le légitimer. Comprendre la décennie noire comme l’effondrement d’un monde commun, ce n’est pas en dédouaner les acteurs. Boulaziz s’impose une discipline explicite, formulée en dix « garde-fous » : ne jamais transformer la violence en essence nationale, ne jamais suggérer qu’un épisode était inévitable, ne jamais confondre comprendre et excuser, ne jamais réduire les Algériens à des victimes passives, ne jamais faire des harkis un sujet tabou, ne jamais effacer les femmes de l’histoire.

Foucault comme outil, pas comme dogme

Le socle intellectuel du livre s’appuie sur une intuition empruntée à Michel Foucault, notamment son cours de 1975-1976 au Collège de France, Il faut défendre la société. Foucault y renverse la formule de Clausewitz selon laquelle la guerre serait la continuation de la politique par d’autres moyens : et si, à l’inverse, la politique n’était que la continuation de la guerre sous d’autres formes, derrière la paix des institutions et l’ordre de l’administration ?

Boulaziz applique cette grille à l’histoire algérienne sans en faire une théorie plaquée de l’extérieur : elle sert d’instrument, non d’autorité décorative. L’ouvrage montre comment la guerre, au lieu de disparaître avec la paix, se métamorphose : en droit avec l’indigénat, en savoir avec les sciences coloniales, en silence avec la décennie noire, en exception permanente avec l’après-Hirak. Lue ainsi, l’histoire moderne de l’Algérie apparaît comme une succession de moments où la guerre se transforme au lieu de s’éteindre : la conquête militaire devenue ordre colonial, la guerre impériale devenue extraction de soldats et de travailleurs lors des deux conflits mondiaux, la guerre d’indépendance devenue légitimité d’État pour le FLN naissant, la violence entre vainqueurs devenue primat du militaire après l’été 1962, la guerre civile devenue silence mémoriel avec la Concorde civile et la réconciliation nationale, et enfin, depuis le Hirak de 2019, une conflictualité déplacée vers le droit — arrestations, contrôle des médias, surveillance de la diaspora, déchéances de nationalité. C’est ce que le livre appelle la « paix armée » : non pas la guerre ouverte, mais la guerre continuée par d’autres moyens que les armes.

Une traversée de deux siècles, de Napoléon à 2026

L’architecture du livre épouse cette ambition de longue durée. Il s’ouvre par un prologue européen inattendu : avant même 1830, l’armée française qui débarque à Sidi Ferruch ne débarque pas vierge. Elle porte une culture de guerre forgée sur les champs de bataille napoléoniens, en Espagne, en Russie, à Waterloo. La matrice de la violence coloniale est européenne avant d’être algérienne.

Suivent huit parties qui courent de 1830 à 2026. Le parjure fondateur de la conquête (1830-1871), où une promesse de paix se mue en instrument de guerre permanente, avec les razzias et les enfumades. La guerre devenue ordre (1871-1914), quand l’indigénat traduit en droit les pouvoirs d’exception de la conquête. Les guerres mondiales (1914-1945), qui culminent dans la rupture de mai 1945, où la victoire contre le nazisme se double, pour les colonisés, d’un massacre. La guerre totale de 1954 à 1962, partie la plus dense de l’ouvrage, qui pose une question centrale : une guerre de libération peut-elle rester juste lorsqu’elle renonce à limiter sa propre violence ? L’indépendance capturée (1958-1978), qui montre — choix structurel assumé du livre — que la confiscation de l’État algérien ne commence pas après l’indépendance, mais pendant la guerre elle-même. Puis la société face à l’État verrouillé (1978-1992), la décennie noire (1992-2002), et enfin la paix armée (2002-2026), du boutefflikisme jusqu’à la loi du 17 février 2026 modifiant le code de la nationalité algérienne.

Quatre fils traversent ces huit parties sans se réduire à un chapitre isolé : celui des femmes, de la conquête où la violence sexuelle devient arme de guerre jusqu’à leur présence massive dans le Hirak ; celui des harkis, où se rencontrent violence coloniale, violence révolutionnaire et violence d’État ; celui de la diaspora, actrice de la conscience nationale depuis l’Étoile nord-africaine des années 1920 ; et celui de la violence en métropole, dont le 17 octobre 1961 à Paris demeure le point culminant.

Pourquoi ce livre, maintenant

L’auteur situe son entreprise dans un moment qu’il qualifie de paradoxal. D’un côté, le Hirak de 2019 a montré qu’une société pouvait tenter de sortir de la violence par la parole, massivement et pacifiquement. De l’autre, la réponse du pouvoir a montré combien la matrice violente résiste à être défaite : arrestations, contrôle des médias, surveillance de la diaspora, et désormais déchéances de nationalité pour des binationaux condamnés pour atteinte à l’unité nationale. C’est dans cet entre-deux que le livre trouve sa raison d’être.

Le pari, finalement, est simple à énoncer et redoutable à tenir : la compréhension serait une forme de libération. Non pas une compréhension molle qui excuserait tout, ni une compréhension sceptique qui ne conclurait rien, mais une compréhension rigoureuse — qui nomme les faits, distingue les responsabilités, documente les violences et restitue aussi les tentatives de sortie, d’Abd el-Kader aux oulémas, d’Abane Ramdane aux familles de disparus, jusqu’au Hirak lui-même. « La violence n’est pas le destin de l’Algérie, écrit Boulaziz. Elle est ce dont l’Algérie cherche périodiquement à sortir. » Tout l’enjeu de ce livre est d’écrire cette histoire pour que la sortie, un jour, se fasse en connaissance de cause.

La rédaction

(*) Histoire d’Algérie : Genèse de la violence-matrice, de Khaled Boulaziz, 402 pages, disponible en format broché.

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