L’ouverture d’un bureau annexe du FBI au sein de l’ambassade des États-Unis à Alger ne peut être réduite à une simple formalité diplomatique. Annoncée le 20 juillet 2026, cette implantation appartient au réseau international des attachés juridiques du Bureau fédéral américain, connu sous le nom de LEGAT. Le FBI inscrit désormais officiellement Alger parmi ses sous-bureaux internationaux.
Le régime voudrait présenter cette décision comme une étape naturelle de la coopération contre la criminalité transnationale, le terrorisme et les menaces informatiques. Mais elle intervient au terme d’une succession d’ouvertures politiques, militaires et économiques qui dessinent une orientation beaucoup plus profonde.
Des minerais stratégiques au renseignement, des contrats énergétiques à la coopération militaire, les portes de l’Algérie semblent désormais s’ouvrir les unes après les autres devant la puissance américaine.
La question n’est donc plus seulement de savoir ce que fera le FBI à Alger. Elle est de déterminer jusqu’où le pouvoir algérien est disposé à aller pour obtenir les faveurs de Washington et consolider sa propre survie.
« The sky is the limit »
En mars 2025, l’ambassadeur d’Algérie aux États-Unis, Sabri Boukadoum, avait livré une formule révélatrice. Interrogé sur les priorités de l’expansion de la coopération militaire entre Alger et Washington, il avait répondu : « The sky is the limit », autrement dit : le ciel est la limite.
Cette déclaration ne concernait pas un échange commercial ordinaire. Elle portait sur la mise en œuvre d’un protocole d’entente militaire signé le 22 janvier 2025, sur la constitution de groupes de travail bilatéraux et sur des domaines aussi sensibles que les échanges de renseignement maritime, les ventes d’équipements militaires, le contreterrorisme et les opérations dans la région du Sahel.
Quelques mots auront ainsi suffi à dévoiler la philosophie du régime : lorsqu’il s’agit de coopération militaire avec les États-Unis, aucune limite clairement définie n’est annoncée au peuple algérien.
Pas de débat public. Pas de contrôle parlementaire digne de ce nom. Pas de publication détaillée des accords. Seulement cette promesse enthousiaste adressée à Washington : le ciel serait la seule limite.
Mais le plus significatif se trouvait peut-être dans la suite de l’entretien.
Au cours de la même conversation, Boukadoum expliquait que l’Algérie était prête à discuter avec les États-Unis de ses ressources naturelles et de ses minerais critiques, devenus indispensables aux industries technologiques, militaires et énergétiques. Il cherchait également, selon ses propres termes, à montrer à l’administration américaine les avantages qu’elle pourrait retirer d’un rapprochement avec Alger.
La formule prend alors tout son sens.
Le « ciel » dont parle l’ambassadeur ne désigne pas seulement l’horizon de la coopération militaire. Il recouvre un ensemble beaucoup plus vaste : ressources minières, hydrocarbures, technologies de défense, renseignement, implantation économique et influence sécuritaire.
Le sous-sol algérien présenté aux investisseurs américains
Cette disponibilité ne s’est pas limitée à une déclaration diplomatique.
En juillet 2025, lors d’une rencontre avec Massad Boulos, conseiller du président américain, les autorités algériennes ont explicitement invité les investisseurs des États-Unis à explorer les possibilités offertes par les minerais stratégiques et les terres rares du pays. La coopération discutée concernait simultanément l’énergie, les mines et les énergies renouvelables.
Le discours officiel affirme naturellement que ces investissements permettront un transfert de savoir-faire, une transformation locale et la création de valeur en Algérie. Mais aucune politique industrielle sérieuse ne peut reposer sur des slogans.
Quels minerais sont concernés ? Dans quelles régions ? Selon quelles conditions financières ? Avec quelle participation publique ? Quelle part de la transformation sera réellement effectuée en Algérie ? Quelles garanties environnementales protégeront les populations locales ? Et surtout, qui contrôlera les contrats conclus avec les groupes étrangers ?
Ces interrogations sont d’autant plus urgentes que le rapprochement s’est poursuivi en 2026. En avril, les deux parties ont discuté de partenariats couvrant l’exploitation et la transformation des ressources, en particulier les minerais stratégiques et critiques utilisés dans les technologies avancées et les énergies renouvelables. En juin, les discussions ont porté sur l’exploration, l’extraction et la transformation industrielle des ressources minérales.
Ce n’est donc plus une simple possibilité évoquée par un ambassadeur. C’est une politique suivie, organisée et progressivement approfondie.
Les minerais d’abord, les appareils sécuritaires ensuite
La chronologie est révélatrice.
D’abord, un protocole militaire offre un cadre juridique à l’élargissement de la coopération entre les forces des deux pays.
Ensuite, l’ambassadeur annonce que « le ciel est la limite » et propose de discuter des minerais critiques algériens.
Puis les rencontres officielles se multiplient pour ouvrir l’exploration, l’extraction et la transformation minières aux investissements américains.
Enfin, un bureau du FBI est installé au sein de l’ambassade des États-Unis à Alger.
Pris séparément, chacun de ces événements peut être présenté comme un acte banal de coopération internationale. Considérés ensemble, ils dessinent un rapprochement stratégique dont la population algérienne ne connaît ni les conditions, ni les contreparties, ni les limites.
Le sous-sol est ouvert aux investisseurs américains. Le secteur de la défense est ouvert à une coopération sans plafond clairement annoncé. Le domaine sécuritaire accueille désormais une présence permanente du FBI.
Des minerais à la sécurité, le régime déroule le tapis rouge au pouvoir américain tout en continuant de réciter, à usage intérieur, ses vieux discours sur la souveraineté, l’indépendance nationale et le refus de l’ingérence étrangère.
Une souveraineté à géométrie variable
Le problème ne réside pas dans le principe de toute coopération avec les États-Unis. Un État peut conclure des partenariats économiques, échanger des informations contre le terrorisme ou accueillir des investissements étrangers sans renoncer à sa souveraineté.
Mais une telle coopération suppose des institutions capables de négocier au nom de l’intérêt général, de rendre des comptes et de fixer des lignes rouges.
Or le régime algérien ne publie pas les garanties encadrant cette présence américaine. Il n’explique pas quelles données pourront être transmises, quels services algériens travailleront avec le FBI, quelles catégories d’enquêtes seront concernées ni quelles autorités indépendantes pourront vérifier les opérations menées dans le cadre de cette coopération.
Le FBI indique que ses bureaux internationaux servent à établir des relations avec les principaux services policiers, sécuritaires et de renseignement des pays partenaires. Son réseau couvre plus de 180 pays et territoires et compte environ 250 agents et personnels de soutien à l’étranger.
Il ne s’agit donc pas d’un simple bureau administratif chargé de tamponner des documents. Il s’agit d’un instrument permanent de coopération policière et de circulation du renseignement.
Les Algériens ont par conséquent le droit de savoir quelle place sera accordée à ce bureau, quelles informations lui seront accessibles et quelles protections empêcheront que la notion de sécurité soit étendue aux journalistes, aux opposants, aux militants ou aux membres de la diaspora.
L’Algérie proposée comme relais humain de Washington
Les déclarations de Sabri Boukadoum sont, sur ce point, particulièrement troublantes.
En vantant les avantages que l’Algérie pourrait offrir aux États-Unis en Afrique du Nord, l’ambassadeur avait insisté sur le « facteur humain ». Les satellites et les capacités d’écoute américaines seraient utiles, expliquait-il en substance, mais Washington aurait également besoin de connaître les populations, les tribus et leurs interactions, donc de disposer d’informations humaines recueillies sur le terrain.
Que voulait-il exactement proposer ?
Les institutions algériennes doivent-elles devenir les yeux et les oreilles des États-Unis dans la région ? Les connaissances accumulées par les services algériens sur le Sahel et l’Afrique du Nord doivent-elles alimenter les stratégies sécuritaires de Washington ? Dans quelles limites et en échange de quoi ?
La légèreté avec laquelle un représentant de l’État présente le territoire, les ressources et les capacités humaines de l’Algérie comme des avantages à vendre à une administration étrangère est indigne d’un pays qui prétend avoir bâti sa diplomatie sur l’indépendance de décision.
Une coopération d’égal à égal se négocie avec prudence. Elle ne s’annonce pas en déclarant que le ciel est la limite.
Une diplomatie de survie
Le pouvoir algérien semble chercher auprès des États-Unis ce qu’il ne parvient plus à obtenir de sa propre population : de la confiance, de la légitimité et une assurance contre son isolement.
À Washington, il vante les minerais, les hydrocarbures, la position géographique du pays, son expérience sécuritaire et sa connaissance du Sahel. À Alger, il refuse d’expliquer précisément ce qu’il accorde, ce qu’il espère recevoir et quelles concessions ont été consenties.
Cette politique ne relève pas d’une stratégie nationale transparente. Elle ressemble à une diplomatie de survie dans laquelle les richesses du pays, sa position stratégique et ses institutions sécuritaires deviennent des monnaies d’échange.
Hier, le régime promettait que l’armée constituait la gardienne absolue de la souveraineté nationale. Aujourd’hui, son ambassadeur assure aux responsables américains que, dans la coopération militaire, « le ciel est la limite ».
Hier, il prétendait protéger jalousement les ressources naturelles du pays. Aujourd’hui, il invite les entreprises américaines à explorer les minerais critiques et stratégiques du Sahara.
Hier, il dénonçait toute ingérence extérieure. Aujourd’hui, il accueille un sous-bureau du FBI au cœur de la capitale.
Le peuple n’a signé aucun chèque en blanc
Le peuple algérien ne peut pas être sommé de faire aveuglément confiance à une agence étrangère simplement parce que le régime a décidé de coopérer avec elle.
Cette méfiance doit cependant être formulée avec exactitude. Le FBI n’est ni la police des frontières américaine ni l’agence ICE chargée de certaines opérations d’immigration. Lui attribuer indistinctement les pratiques de toutes les institutions fédérales américaines serait factuellement incorrect et affaiblirait la critique.
Mais le FBI demeure une puissante agence de police et de renseignement. Sa présence doit donc être strictement limitée, encadrée par le droit algérien et soumise à un contrôle institutionnel réel.
Le gouvernement doit rendre publics les accords qui régissent cette implantation, définir les pouvoirs du bureau, préciser les modalités d’échange d’informations et garantir qu’aucune donnée concernant des activités politiques, journalistiques ou syndicales légitimes ne pourra être transmise.
Il doit également publier les conditions des partenariats miniers proposés aux sociétés américaines et démontrer que les richesses du sous-sol ne seront pas sacrifiées contre des soutiens diplomatiques, des équipements militaires ou une reconnaissance internationale temporaire.
À défaut, la conclusion s’imposera d’elle-même : le régime ne protège plus la souveraineté algérienne, il la négocie morceau par morceau.
Le pétrole, le gaz et les minerais d’abord. Le renseignement et la sécurité ensuite.
Lorsque le pouvoir ne fixe plus aucune limite, il appartient au peuple de les lui imposer.
Khaled Boulaziz

Algérie, Egypte, Tunisie : l’État profond face à l’islam politique
26 juillet 2026
L’Algérie brûle
25 juillet 2026


