Ali Haroun est mort à 99 ans, le 24 octobre 2026, emportant avec lui les justifications d’une génération de dirigeants qui prétendit sauver l’Algérie de l’intégrisme en confisquant sa première expérience démocratique. Ancien ministre des Droits de l’homme, membre du Haut Comité d’État et défenseur obstiné de l’interruption du processus électoral de janvier 1992, il incarnait une contradiction politique majeure : celle d’un homme qui invoquait les libertés pour légitimer leur suspension. Sa disparition oblige à rouvrir le procès historique des janviéristes, non pour absoudre les crimes islamistes, mais pour rappeler qu’aucune raison d’État ne saurait effacer les responsabilités politiques dans la catastrophe algérienne.
Une mort paisible, une histoire qui ne repose pas en paix
Ali Haroun est mort le samedi 24 octobre 2026, à l’âge de 99 ans. La presse officielle a salué le moudjahid, l’ancien responsable de la Fédération de France du FLN, l’avocat et le dernier survivant du Haut Comité d’État. Les notices nécrologiques ont déroulé les étapes d’une longue existence, accordant à la guerre de libération nationale la place glorieuse qui lui revient, et traitant la décennie noire comme une tragédie dont les responsables politiques auraient été davantage les spectateurs impuissants que les acteurs décisifs.
Ali Haroun est mort sans avoir eu à répondre devant une juridiction indépendante du rôle politique qu’il joua dans l’une des plus grandes catastrophes de l’Algérie indépendante. Son nom restera associé à un régime d’exception qui accompagna l’effondrement du pluralisme naissant, la généralisation de la répression, l’essor de la violence armée et une guerre intérieure dont les morts se comptent par dizaines, puis par centaines de milliers selon les estimations retenues.
L’homme avait participé à la libération de son pays du colonialisme français. Quarante ans plus tard, il appartenait à un pouvoir qui estimait pouvoir décider, à la place des Algériens, des limites de leur souveraineté.
Toute la contradiction du personnage tient dans cette trajectoire.
La mort biologique d’Ali Haroun clôt une existence. Elle ne clôt ni le débat historique ni la question des responsabilités. Car le problème ne concerne pas seulement un ancien ministre devenu l’une des figures du janviérisme. Il concerne une génération de responsables qui s’attribua le monopole du patriotisme, de la République et de la défense des libertés, tout en soustrayant ses propres décisions à la sanction démocratique.
Janvier 1992 : quand les gardiens de la République confisquent la souveraineté
Le 26 décembre 1991, les Algériens participent au premier tour des élections législatives pluralistes. Le Front islamique du salut arrive largement en tête. Sa victoire inquiète profondément une partie de la société, notamment les défenseurs des libertés individuelles, les femmes, les militants démocrates et les adversaires d’un projet théocratique dont certains dirigeants du FIS ne dissimulent pas les ambitions autoritaires.
Ces inquiétudes étaient sérieuses. Elles ne sauraient être balayées par une lecture romantique du suffrage universel. Le FIS ne constituait pas nécessairement une garantie pour la démocratie qu’il entendait utiliser afin d’accéder au pouvoir.
Mais la question fondamentale demeure : qui pouvait légitimement décider de supprimer le verdict des urnes, et au nom de quel droit ?
En janvier 1992, l’interruption du processus électoral, la démission du président Chadli Bendjedid et l’installation d’un Haut Comité d’État substituent à la transition démocratique un dispositif exceptionnel dont les principaux ressorts échappent au contrôle populaire.
Ali Haroun en devient l’un des membres.
La démocratie algérienne, encore fragile, se trouve ainsi suspendue par des hommes qui prétendent agir pour sa sauvegarde. La souveraineté populaire n’est plus un principe intangible, mais une permission révocable lorsque son exercice contrarie les détenteurs réels du pouvoir.
Le raisonnement des janviéristes repose sur une contradiction insurmontable : pour empêcher une force politique soupçonnée de vouloir supprimer la démocratie, ils décident eux-mêmes d’interrompre le processus démocratique.
Le précédent est considérable. Il signifie que l’armée et les institutions d’exception conservent le pouvoir ultime de déterminer quelles expressions de la volonté populaire sont acceptables.
L’élection cesse d’être le mécanisme de désignation du pouvoir pour devenir une procédure subordonnée à son approbation.
Cette logique, loin de protéger durablement les institutions, contribue à installer une culture politique dans laquelle la force prime sur le droit et la légitimité électorale demeure constamment suspecte.
Ali Haroun, ou l’étrange conception des droits de l’homme
Le cas d’Ali Haroun possède une dimension particulièrement accablante sur le plan politique.
Avant de rejoindre le Haut Comité d’État, cet avocat avait été nommé ministre délégué aux Droits de l’homme dans le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali, en juin 1991. Sa fonction aurait dû l’obliger à défendre les garanties fondamentales, précisément lorsque la puissance publique estimait nécessaire de les restreindre.
Or, dès janvier 1992, il justifie publiquement l’interruption du processus électoral au nom de la défense de la nation contre l’avènement d’un État islamique.
Human Rights Watch a conservé la trace de ses déclarations télévisées du 15 janvier 1992. Ali Haroun y soutenait que sa mission de défenseur des droits de l’homme pouvait justifier les mesures exceptionnelles prises pour empêcher l’établissement d’un régime islamiste.
La formule révèle le cœur de la doctrine janviériste : les droits de l’homme ne constituent plus une limite imposée à la puissance publique, mais un argument permettant d’en étendre les prérogatives.
L’homme chargé de défendre les citoyens contre les abus de l’État devient l’un des avocats politiques de l’exception.
Ce renversement mérite davantage qu’une simple réserve historique.
Car les droits fondamentaux ne sont pas des récompenses distribuées aux citoyens dont les opinions conviennent au gouvernement. Ils valent aussi pour les adversaires, pour les suspects, pour les opposants, pour ceux dont les convictions heurtent les principes républicains, dans les limites prévues par un droit applicable à tous.
Un État qui prétend défendre la liberté en supprimant les garanties juridiques de ses ennemis ne sauve pas nécessairement la démocratie. Il risque d’instituer l’arbitraire au cœur même de la République.
Et lorsque cet arbitraire s’installe, ses victimes ne se limitent jamais longtemps aux seuls adversaires initialement désignés.
Les camps du Sud : le visage réel de l’exception
La contradiction entre les proclamations humanistes et les pratiques du pouvoir apparaît avec une brutalité particulière dans la politique d’internement des années 1990.
Dès les premiers mois de la crise, des milliers de personnes soupçonnées de sympathies islamistes sont arrêtées et transférées dans des centres de détention, notamment dans le Sud saharien. Les arrestations administratives, les détentions arbitraires et les restrictions imposées aux droits de la défense deviennent des instruments de gouvernement.
Ali Haroun ne pouvait ignorer cette réalité. Ministre chargé des Droits de l’homme au moment où la répression se durcit, puis membre de l’organe suprême de l’État, il occupait une position institutionnelle qui rend légitime l’examen de sa responsabilité politique.
Human Rights Watch, dans son rapport de janvier 1994, documente les tortures, les mauvais traitements, les procédures judiciaires expéditives et la dégradation générale des libertés. L’organisation souligne que le gouvernement, tout en prétendant protéger les droits fondamentaux contre les islamistes, n’a pas lui-même respecté ces principes.
Le problème ne se réduit donc pas à une mauvaise appréciation des dangers de l’époque. Il concerne la transformation d’un impératif sécuritaire en justification permanente de l’exception.
Comment un ministre des Droits de l’homme pouvait-il accepter que des citoyens soient privés de liberté sur la base de leurs convictions présumées ? Comment pouvait-on défendre l’État de droit tout en soutenant un système où l’administration et les appareils sécuritaires disposaient de pouvoirs extraordinaires sur la vie des individus ?
La réponse janviériste consistait à invoquer systématiquement la menace islamiste.
Mais une menace, même réelle, ne dispense pas les gouvernants de rendre compte des moyens employés pour la combattre. Elle ne transforme pas la détention arbitraire en acte républicain, pas davantage qu’elle ne confère à la torture une légitimité patriotique.
Le bilan personnel exact d’Ali Haroun dans chacune de ces décisions reste à établir. Sa participation au pouvoir qui les a couvertes suffit néanmoins à poser la question de sa responsabilité politique.
Soixante mille morts anticipés : le chiffre qui accuse les décideurs
La question du prix humain accepté par les janviéristes mérite une attention particulière.
Dans un article publié le 5 septembre 2026, La Nation revenait sur un texte de Maâmar Farah paru dans Le Soir d’Algérie le 13 août 2012. Le journaliste y évoquait des discussions précédant l’interruption du processus électoral et rapportait une estimation particulièrement glaçante : 60 000 morts.
Selon ce témoignage rétrospectif, ce chiffre aurait circulé dans les milieux informés de la décision qui se préparait.
Ce récit ne constitue pas, à lui seul, une preuve que chaque membre du Haut Comité d’État connaissait cette estimation, ni que les décideurs avaient arrêté un plan prévoyant un tel bilan. Mais il soulève une question redoutable : quelle représentation du risque humain les responsables de janvier 1992 avaient-ils avant de précipiter le pays dans l’inconnu ?
Car l’ampleur de la catastrophe ne relève plus de la controverse.
Amnesty International a évoqué jusqu’à 200 000 personnes tuées pendant le conflit des années 1990. Human Rights Watch a rappelé que les estimations variaient de 100 000 à 200 000 morts et qu’aucun décompte exhaustif, distinguant précisément les victimes et les responsabilités, n’avait été établi.
100 000 à 200 000 morts
Fourchette historique rapportée par Human Rights Watch. Les responsabilités des différents acteurs n’ont pas fait l’objet d’un établissement judiciaire exhaustif.
Les groupes islamistes armés ont commis des assassinats, des attentats, des enlèvements, des viols et des massacres de civils. Leur responsabilité dans ces crimes est incontestable. Mais les forces de sécurité et des groupes armés alliés à l’État ont également été mis en cause pour des exécutions sommaires, des actes de torture et des disparitions forcées.
Ce double constat ruine le récit confortable selon lequel l’Algérie aurait simplement traversé une guerre opposant une République innocente à une barbarie extérieure à ses institutions.
La barbarie islamiste fut réelle. Les violations commises au nom de sa répression le furent également.
Les janviéristes ont longtemps présenté la première comme une justification suffisante pour soustraire les secondes à toute véritable investigation.
C’est précisément cette immunité morale et politique qui doit être contestée.
Les janviéristes : une caste qui s’est arrogé le droit de décider pour le peuple
Ali Haroun ne fut pas une anomalie individuelle. Il appartenait à une configuration politique dans laquelle des responsables militaires, des dirigeants civils et des intellectuels engagés se retrouvèrent autour d’une même conviction : le salut national exigeait de soustraire la décision politique à l’expression électorale.
Khaled Nezzar, figure militaire majeure de la séquence, et les autres responsables du Haut Comité d’État incarnaient cette architecture exceptionnelle. Autour d’eux gravitaient des personnalités civiles qui fournissaient à l’interruption électorale une justification républicaine.
Saïd Sadi occupa une place importante dans cette entreprise de légitimation.
Dans son article du 17 août 2026, Le retour de Saïd Sadi et la revanche des Janviéristes, La Nation rappelait comment une partie de l’élite politique avait accepté de placer son républicanisme sous la protection d’une intervention militaire.
Des hommes qui dénonçaient l’autoritarisme du parti unique ont accepté, lorsque les résultats électoraux leur devinrent insupportables, que les institutions militaires retrouvent leur fonction d’arbitre suprême.
Ils ont combattu la perspective d’une dictature religieuse en consolidant les conditions d’une tutelle politique exercée par des appareils non élus.
Le résultat dépasse largement les intentions proclamées.
La démocratie algérienne n’a pas été sauvée. Elle a été interrompue, puis remplacée par un système dans lequel les élections n’ont jamais suffi à garantir l’alternance effective du pouvoir.
Les janviéristes prétendaient empêcher la confiscation islamiste de la souveraineté. Ils ont contribué à pérenniser une autre confiscation, militaire et bureaucratique.
Cette réalité ne fait pas des islamistes des démocrates injustement incompris. Elle révèle l’échec historique de ceux qui affirmaient pouvoir défendre la République sans accepter les contraintes de la souveraineté populaire.
Le retour de Boudiaf : une légitimité empruntée à la Révolution
Le rôle d’Ali Haroun dans le retour de Mohamed Boudiaf constitue un autre épisode essentiel de son parcours.
En janvier 1992, il participe aux démarches visant à convaincre l’ancien dirigeant révolutionnaire, alors installé au Maroc, de revenir en Algérie pour présider le Haut Comité d’État.
L’opération possède une portée symbolique considérable.
Le nouveau pouvoir, né d’une rupture avec le processus électoral, cherche dans la légitimité historique de Boudiaf ce que sa naissance institutionnelle ne peut lui procurer : une autorité morale susceptible de rassurer une société profondément divisée.
Boudiaf revient. Il suscite un espoir considérable. Six mois plus tard, le 29 juin 1992, il est assassiné à Annaba.
Ali Haroun exprimera par la suite son sentiment de culpabilité d’avoir contribué à son retour.
Cette culpabilité personnelle ne résout cependant aucune des interrogations politiques que soulève l’assassinat.
Pourquoi les conditions de sécurité du chef de l’État furent-elles défaillantes ? Quelles responsabilités exactes entourent le meurtre ? Pourquoi la vérité judiciaire et historique continue-t-elle de susciter des interrogations ?
Aucune preuve établie ne permet d’attribuer à Ali Haroun une participation à cet assassinat. Mais sa place dans le dispositif politique qui avait fait revenir Boudiaf impose d’examiner ce que représentait cette opération : la tentative de revêtir un pouvoir d’exception du prestige moral de la guerre de libération.
Boudiaf devait incarner la rupture avec les pratiques anciennes. Sa disparition laissa intactes les structures qui l’avaient rappelé.
Le privilège exorbitant de ne jamais répondre de rien
Le véritable scandale historique de la décennie noire ne réside pas seulement dans le nombre de victimes. Il réside aussi dans l’absence persistante d’une entreprise indépendante et exhaustive d’établissement des responsabilités.
Des milliers de familles attendent encore des réponses sur le sort de leurs proches disparus.
Des crimes commis par les groupes islamistes n’ont pas été complètement élucidés. Des violations attribuées aux forces de sécurité sont demeurées impunies. Les mécanismes de réconciliation ont favorisé le retour d’une certaine paix civile sans permettre une clarification générale des faits.
Amnesty International dénonçait dès 2002 l’obstruction aux enquêtes indépendantes et l’impunité dont bénéficiaient les auteurs de graves violations, quels que soient leurs camps.
La question dépasse donc la seule mémoire d’Ali Haroun.
Pourquoi les hommes qui ont pris les décisions les plus lourdes de conséquences dans l’histoire de l’Algérie indépendante ont-ils si rarement été contraints de les expliquer devant une instance réellement indépendante ?
Pourquoi les victimes doivent-elles supporter le poids de la preuve, tandis que les responsables politiques bénéficient de la présomption permanente d’avoir agi pour le salut national ?
Pourquoi la mémoire officielle distingue-t-elle si soigneusement les services rendus pendant la guerre de libération des responsabilités assumées après l’indépendance ?
Le passé révolutionnaire ne saurait constituer un brevet d’irresponsabilité politique valable pour toute une existence.
Avoir combattu le colonialisme ne confère aucun droit particulier à suspendre les libertés de ses compatriotes. Avoir défendu des militants devant les tribunaux ne dispense pas de répondre de sa participation à un pouvoir d’exception. Avoir redouté une dictature islamiste ne transforme pas toutes les décisions prises pour l’empêcher en actes nécessairement légitimes.
L’histoire ne se laisse pas réduire à un certificat de patriotisme.
Le testament politique d’une génération sans repentir
Ali Haroun n’a jamais véritablement renié sa décision de janvier 1992.
Dans des entretiens ultérieurs, il continuait à soutenir que l’interruption du processus électoral avait été nécessaire, malgré son caractère antidémocratique. Son raisonnement reposait sur la conviction qu’une victoire du FIS aurait compromis définitivement les libertés et la possibilité même d’élections futures.
Cette position mérite d’être examinée pour ce qu’elle révèle : une conception du pouvoir dans laquelle l’hypothèse d’une catastrophe future peut justifier une rupture immédiate avec les règles démocratiques.
Or la catastrophe que les janviéristes prétendaient prévenir fut suivie d’une catastrophe bien réelle.
La société algérienne a connu une guerre intérieure dévastatrice. Des familles ont été anéanties. Des villages ont subi des massacres. Des journalistes, des intellectuels, des fonctionnaires, des militaires et des citoyens ordinaires ont été assassinés. La peur s’est installée dans les rapports sociaux, et l’état d’exception a profondément transformé les institutions.
Cela ne démontre pas que la poursuite des élections aurait garanti la paix. Personne ne peut sérieusement reconstituer avec certitude une histoire qui ne s’est pas produite.
Mais cette incertitude ne saurait servir d’acquittement automatique aux responsables de la décision effectivement prise.
Le pouvoir qui interrompt une transition au nom de la sauvegarde nationale doit répondre des conséquences de son choix, même lorsque d’autres acteurs ont ensuite commis leurs propres crimes.
L’une des grandes réussites politiques des janviéristes aura précisément consisté à imposer un raisonnement circulaire : puisque les islamistes ont commis des atrocités, l’interruption électorale était justifiée ; puisque l’interruption était justifiée, les responsables de celle-ci ne sauraient être interrogés sur ses conséquences.
Ce raisonnement substitue une profession de foi à l’examen historique.
Il interdit de distinguer la nécessité de combattre des organisations criminelles de la légitimité des décisions qui ont conduit à la rupture institutionnelle.
Il transforme enfin la souffrance des victimes en argument destiné à protéger les dirigeants contre toute mise en cause.
La mort ne blanchit pas les responsabilités
Ali Haroun aura vécu près d’un siècle.
Il aura connu la domination coloniale, la guerre de libération, l’indépendance, le parti unique, l’ouverture pluraliste, l’interruption électorale, la guerre civile, le règne de Bouteflika et le Hirak.
Peu de responsables algériens auront traversé autant de ruptures historiques.
Mais cette longévité exceptionnelle souligne une asymétrie autrement plus douloureuse.
Des générations d’Algériens n’ont pas eu le privilège de vieillir. Des enfants ont grandi sans leurs parents. Des familles ont attendu des disparus qui ne sont jamais revenus. Des survivants portent encore les blessures physiques et psychologiques d’une guerre dont les responsables politiques ont souvent pu poursuivre leur existence sans être véritablement inquiétés.
Ali Haroun est mort à 99 ans, entouré des hommages dus à son passé révolutionnaire. On ne dispose pas d’éléments publics permettant de décrire précisément les circonstances privées de ses derniers instants. Mais le contraste historique demeure : l’un des défenseurs de la rupture de janvier 1992 a pu atteindre un âge avancé sans qu’un processus indépendant ait établi l’ensemble des responsabilités politiques et institutionnelles de cette période.
C’est ce contraste, plutôt que les circonstances intimes de sa mort, qui mérite d’être inscrit dans la mémoire nationale.
Car le respect dû à la mort ne commande pas le silence sur la vie publique.
Les hommages peuvent rappeler le militant du FLN, le défenseur de la cause nationale et l’avocat engagé. Ils ne doivent pas effacer le ministre des Droits de l’homme qui justifia l’exception, le membre du Haut Comité d’État qui participa à la direction du pays pendant une période de répression et le défenseur persistant d’une rupture dont l’Algérie continue de subir les conséquences.
La République ne peut pas exiger des victimes qu’elles se taisent au nom du prestige de ceux qui ont gouverné.
Elle ne peut pas davantage confondre la mort d’un ancien responsable avec son acquittement par l’histoire.
Les janviéristes disparaissent progressivement. Khaled Nezzar est mort en 2023. Ali Haroun vient de mourir en 2026. Avec eux s’éteignent des témoins directs des décisions prises dans les cercles les plus fermés du pouvoir.
Mais les questions survivent aux hommes.
Qui a décidé ? Sur quelles informations ? Avec quelles prévisions ? Quels moyens furent autorisés ? Qui a couvert les violations ? Pourquoi les enquêtes indépendantes ont-elles été empêchées ou limitées ? Pourquoi les familles des disparus demeurent-elles privées de réponses ?
Tant que ces questions resteront sans réponse, les célébrations officielles de la mémoire nationale auront quelque chose d’indécent.
Ali Haroun est mort. Le janviérisme, lui, demeure une question politique irrésolue, une dette historique et une accusation adressée à un système qui a trop longtemps confondu la raison d’État avec le droit de ne jamais rendre de comptes.
Et si la disparition du dernier membre du Haut Comité d’État devait servir à quelque chose, ce serait à rappeler une vérité que les panégyriques officiels s’efforcent d’étouffer : on peut mourir couvert d’honneurs sans avoir répondu de ses choix devant l’histoire.
Khaled Boulaziz






