Université algérienne : le décollage impossible sans liberté de penser

16 août 2026
10 min de lecture|1 829 mots

Malgré un système d’enseignement supérieur de grande taille, l’Algérie peine à convertir ses effectifs, ses infrastructures et son potentiel humain en visibilité scientifique internationale. Le sous-financement de la recherche, la bureaucratie, la faible autonomie des établissements et les contraintes pesant sur le débat académique contribuent à expliquer ce décalage.

L’absence de toute université algérienne parmi les 1 000 établissements retenus dans l’édition 2026 du classement académique des universités mondiales de Shanghai (*) constitue moins une surprise qu’un révélateur. Elle met en lumière un décalage ancien entre la taille du système universitaire algérien et sa capacité à produire une recherche suffisamment visible et influente pour s’inscrire durablement dans les grands classements internationaux.

La comparaison régionale accentue ce constat. L’Arabie saoudite compte treize établissements dans le classement de Shanghai 2026, l’Egypte six et le Maroc un. L’Algérie, tout comme la Tunisie, en est absente.

Il convient cependant de manier ces résultats avec précaution. Le classement de Shanghai ne constitue pas une évaluation générale de la qualité de l’enseignement supérieur. Il accorde une place prépondérante à la recherche : nombre de chercheurs très cités, publications dans les grandes revues internationales, articles indexés dans les bases scientifiques ou encore distinctions académiques majeures.

Il renseigne donc moins sur les conditions d’études ou la qualité de l’enseignement que sur la capacité d’une institution à s’insérer dans les circuits internationaux de production scientifique.

C’est précisément sur ce terrain que le cas algérien mérite d’être examiné.

Un système universitaire devenu massif

L’Algérie dispose en effet d’un appareil universitaire considérable. Selon les données du ministère de l’enseignement supérieur, environ 1,53 million d’étudiants étaient inscrits durant l’année universitaire 2024-2025. Le pays comptait alors 117 établissements relevant du ministère, parmi lesquels 55 universités, neuf centres universitaires, 40 écoles nationales supérieures et 13 écoles normales supérieures.

Le troisième cycle représente lui aussi des effectifs importants : plus de 50 000 étudiants sont inscrits en doctorat.

Le ministère recense par ailleurs près de 42 000 chercheurs ou enseignants-chercheurs affiliés aux laboratoires, ainsi que plus de 1 800 équipes de recherche.

Ces données témoignent du chemin parcouru depuis plusieurs décennies en matière d’accès à l’enseignement supérieur. L’université algérienne accueille aujourd’hui une part considérable d’une classe d’âge et constitue l’un des principaux employeurs de diplômés hautement qualifiés du pays.

Cette massification n’a cependant pas été accompagnée d’une progression comparable de l’influence scientifique internationale des établissements.

La difficulté ne réside donc plus seulement dans l’accès à l’université ou dans la création d’infrastructures. Elle concerne la capacité du système à transformer ses ressources humaines en publications de haut niveau, en innovations et en collaborations scientifiques durables.

Un effort de recherche encore limité

La question du financement constitue une première explication.

Les dépenses de recherche et développement représentent environ 0,44 % du produit intérieur brut algérien, selon les données internationales disponibles pour 2024. Ce niveau reste faible au regard des ambitions régulièrement affichées en matière d’économie de la connaissance.

A titre de comparaison, l’Egypte consacre un peu plus de 1 % de son PIB à la recherche et développement. A l’échelle mondiale, la moyenne se rapproche de 2 %.

Ces écarts ne suffisent pas à expliquer les performances d’un système universitaire, mais ils pèsent fortement sur les conditions de travail des chercheurs.

La recherche contemporaine dépend de plus en plus d’équipements coûteux, d’accès à des bases de données internationales, de financements permettant la mobilité des équipes, de programmes doctoraux compétitifs et de collaborations avec des laboratoires étrangers.

Le manque de moyens peut ainsi entraîner une dispersion des ressources disponibles entre un grand nombre d’établissements et de laboratoires, sans permettre à certains d’entre eux d’atteindre une taille suffisante pour rivaliser avec les grandes institutions internationales.

La question du financement rejoint celle de la gouvernance.

Une organisation très centralisée

Le système universitaire algérien reste largement administré par l’Etat. Les recrutements, les carrières, l’ouverture de formations et une partie importante de l’organisation scientifique dépendent d’un ensemble de procédures nationales.

Cette centralisation présente certains avantages, notamment en matière d’égalité territoriale et d’harmonisation des diplômes. Mais elle peut aussi réduire la marge de manœuvre des établissements lorsqu’il s’agit de définir une stratégie de recherche, de recruter des profils spécifiques ou de nouer rapidement des partenariats internationaux.

Dans la plupart des systèmes universitaires les mieux classés, les établissements disposent d’une autonomie importante dans le recrutement des chercheurs, l’allocation de leurs budgets et la définition de leurs priorités scientifiques.

En Algérie, la multiplication des structures n’a pas toujours été accompagnée d’une autonomie comparable.

La question se pose également pour l’évaluation de la recherche. Comme dans plusieurs pays ayant connu une forte croissance universitaire, les mécanismes de promotion académique peuvent encourager la production d’un grand nombre de publications sans nécessairement privilégier leur impact ou leur originalité.

L’existence de plus de 50 000 doctorants illustre cette tension. Un effectif aussi important constitue un potentiel considérable. Mais il suppose également des capacités d’encadrement, des financements et des débouchés scientifiques à la hauteur.

La question de la liberté académique

A ces difficultés structurelles s’ajoute une dimension moins facilement quantifiable : celle de la liberté académique.

La Charte d’éthique et de déontologie du ministère de l’enseignement supérieur rappelle que l’enseignement et la recherche supposent la liberté d’expression et le libre exercice de la raison. Le statut de l’enseignant-chercheur adopté en 2024 reconnaît également les libertés académiques, tout en les inscrivant dans le respect de la législation, de l’ordre public et des « constantes nationales ».

Ces formulations reflètent une tension qui dépasse le seul monde universitaire.

Les indicateurs internationaux portant sur les libertés publiques continuent de situer l’Algérie parmi les pays où l’espace de l’expression politique et médiatique demeure fortement encadré. Freedom House classe ainsi le pays comme « non libre » dans son rapport 2026 et lui attribue une note intermédiaire en matière de liberté académique. Reporters sans frontières situe pour sa part l’Algérie au 145e rang sur 180 dans son classement 2026 de la liberté de la presse.

Ces indicateurs ne permettent évidemment pas d’établir un lien mécanique entre libertés publiques et classement universitaire.

L’Arabie saoudite constitue à cet égard un exemple instructif : malgré un régime politique autoritaire, le pays a réussi à placer de nombreuses universités dans les classements internationaux grâce à des investissements considérables, au recrutement de chercheurs étrangers et à la concentration des moyens sur plusieurs établissements.

La liberté académique n’est donc ni la seule variable ni une garantie automatique de performance scientifique.

Elle reste néanmoins un élément important du fonctionnement d’un système de recherche.

Le débat scientifique dépend de la possibilité de contredire

La recherche repose, par définition, sur la confrontation des hypothèses, la remise en cause des résultats établis et la possibilité de discuter librement des méthodes comme des conclusions.

Cette dimension est particulièrement évidente dans les sciences humaines et sociales, lorsqu’il s’agit d’étudier l’histoire politique, les institutions, les transformations sociales ou les politiques publiques. Mais elle concerne également les sciences exactes : l’innovation dépend de la capacité des chercheurs à remettre en cause les méthodes existantes et à défendre des résultats qui ne correspondent pas nécessairement aux attentes de leur institution.

Dans un environnement où certains sujets restent sensibles, des mécanismes d’autocensure peuvent apparaître sans qu’une interdiction formelle soit nécessaire.

La question n’est pas de savoir si chaque chercheur algérien est empêché de travailler librement – ce qui serait manifestement inexact – mais plutôt de déterminer si le système encourage suffisamment la prise de risque intellectuelle, la controverse scientifique et l’exploration de sujets susceptibles de remettre en question des politiques ou des représentations établies.

Pour une université qui cherche à améliorer sa production scientifique, cet aspect ne peut être dissocié des questions budgétaires et institutionnelles.

Une réforme qui ne peut se limiter aux classements

Les autorités algériennes ont engagé ces dernières années plusieurs programmes autour des start-up universitaires, des incubateurs, de la numérisation et de l’intelligence artificielle. Ces initiatives répondent à une volonté de rapprocher l’université du monde économique et d’encourager l’innovation.

Elles ne régleront toutefois qu’une partie du problème.

Une amélioration durable du positionnement scientifique de l’Algérie supposerait probablement une hausse significative de l’investissement en recherche et développement, une plus grande autonomie des établissements, une concentration des moyens sur certains pôles d’excellence et une politique plus ambitieuse d’internationalisation.

La diaspora scientifique algérienne constitue également une ressource encore insuffisamment mobilisée. De nombreux chercheurs d’origine algérienne travaillent dans des universités européennes ou nord-américaines. Des programmes permettant des doubles affiliations, des séjours réguliers ou la codirection de projets pourraient renforcer les liens entre ces chercheurs et les laboratoires du pays.

Il faudrait enfin renforcer l’évaluation qualitative des laboratoires et des publications, afin de privilégier l’impact scientifique plutôt que le seul volume de production.

Dans cette perspective, le classement de Shanghai ne devrait pas être considéré comme un objectif en lui-même. Il constitue plutôt l’un des symptômes d’un problème plus large.

L’Algérie dispose aujourd’hui de la taille universitaire, des compétences humaines et d’une population étudiante suffisante pour faire émerger plusieurs institutions de recherche reconnues à l’échelle internationale.

Ce potentiel reste cependant limité par un ensemble de facteurs qui se renforcent mutuellement : financement encore insuffisant, organisation centralisée, internationalisation limitée, poids des procédures administratives et environnement peu favorable à l’autonomie intellectuelle.

La question centrale n’est donc pas de savoir comment faire entrer rapidement une université algérienne dans le classement de Shanghai.

Elle est de déterminer dans quelles conditions les universités du pays pourront devenir des lieux où la recherche dispose des moyens matériels, de l’autonomie institutionnelle et de la liberté intellectuelle nécessaires pour produire une connaissance reconnue au-delà des frontières nationales.

Khaled Boulaziz

(*) https://www.shanghairanking.com/

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