Pendant que le gouvernement Lecornu demande 54 milliards d’euros d’efforts aux Français, la charge de la dette devient le premier poste de dépense de l’État et les banques affichent des profits records. Le 17 octobre, la colère sociale a été accueillie par des couvre-feux, des blindés et des militaires. Retour sur un demi-siècle de choix politiques qui ont livré la République à ses créanciers.
1973 : le banquier des Rothschilds à l’Élysée
Tout commence par une loi technique, passée presque inaperçue, et par un homme qui connaissait la finance de l’intérieur. Georges Pompidou, normalien et agrégé de lettres, entre au cabinet du général de Gaulle à la Libération, puis au Conseil d’État. En 1953, il rejoint la banque Rothschild, dont il devient rapidement directeur général. Il la quitte en juin 1958 pour diriger le cabinet du général revenu au pouvoir, puis y retourne dès 1959, une fois de Gaulle installé à l’Élysée, tout en siégeant au Conseil constitutionnel. C’est de la banque qu’il part pour Matignon, où il est nommé premier ministre le 14 avril 1962 et reste six ans. En juin 1969, l’ancien directeur général de la banque Rothschild est élu président de la République.
C’est sous sa présidence, le 3 janvier 1973, alors que Valéry Giscard d’Estaing est ministre de l’économie et des finances, qu’une loi réforme les statuts de la Banque de France. Son article 25 interdit au Trésor de présenter ses propres effets à l’escompte de la banque centrale. L’État conserve des avances de la Banque de France, encadrées par le Parlement, mais un principe est posé : le financement de l’État par sa propre banque centrale devient l’exception, et le recours aux prêteurs, la règle. Qu’une telle réforme ait été adoptée sous un président passé deux fois par la haute banque n’est pas un détail : elle dit la proximité, dès cette époque, entre le sommet de l’État et le monde de la finance.
1992-2008 : la porte se ferme, le peuple est contourné
La bascule décisive vient vingt ans plus tard. Le traité de Maastricht, approuvé de justesse par référendum en septembre 1992 avec 51 % de oui, interdit aux banques centrales de prêter directement aux États. La loi du 4 août 1993 sur l’indépendance de la Banque de France le transpose. Depuis, pour financer ses déficits, la République n’a d’autre recours que les marchés financiers, auxquels elle verse des intérêts fixés par leur confiance.
Le peuple français a pourtant eu l’occasion de dire non, et il l’a dit. Le 29 mai 2005, près de 55 % des électeurs ont rejeté le traité constitutionnel européen. Deux ans plus tard, le traité de Lisbonne en reprenait l’essentiel, et Nicolas Sarkozy le faisait ratifier en février 2008 par le Parlement réuni en Congrès, sans nouveau référendum. L’interdiction faite à la Banque centrale européenne de prêter aux États y figure toujours, à l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.
Le pouvoir de créer la monnaie a été retiré au suffrage et confié à des institutions indépendantes ; celui de prêter à l’État, aux investisseurs privés. Quand le vote populaire contredit cet ordre, c’est le vote que l’on contourne. Proudhon parlait dès 1849 de « bancocratie » pour décrire la monarchie de Juillet, régime des banquiers sous une forme royale ; Marx, dans Le Capital, reliait la dette publique au jeu de bourse et à la « bancocratie moderne ». La bancocratie contemporaine n’est pas un complot : elle est écrite dans les traités.
La dette, premier ministère de France
Un demi-siècle plus tard, le résultat est là. À la fin du deuxième trimestre 2026, la dette publique atteignait 3 595,5 milliards d’euros, soit 119 % du produit intérieur brut, selon l’Insee. En trois mois, elle a gonflé de près de 60 milliards. Bercy prévoit qu’elle franchira 121,7 % du PIB en 2027.
Le plus révélateur n’est pas le stock, mais le flux. Selon le ministre de l’économie, Roland Lescure, les seuls intérêts versés aux créanciers s’élèveront à environ 91 milliards d’euros en 2027. C’est désormais le premier poste de dépense de l’État : près de 28 milliards de plus que l’éducation nationale, 38 milliards de plus que la défense. La France consacre davantage à rémunérer ceux qui lui prêtent qu’à instruire ses enfants.
Cet argent ne disparaît pas. Il change de mains. Il quitte les écoles, les hôpitaux et les services publics pour rejoindre les bilans des banques, des assureurs et des fonds qui détiennent les titres de l’État.
L’austérité pour les uns, les records pour les autres
C’est dans ce contexte que Sébastien Lecornu a présenté le budget 2027, qu’il qualifie lui-même de « difficile ». L’effort atteint environ 54 milliards d’euros, soit 1,8 point de PIB, dont 10 milliards rendus nécessaires par la seule hausse de la charge de la dette. Les fonctionnaires verront leur point d’indice gelé, les retraites contribueront à hauteur de près de 6 milliards, les dépenses de l’État seront gelées, les collectivités sommées de freiner les leurs.
Deux postes échappent à la rigueur : la dette et l’armée. Le déficit visé de 4,8 % du PIB est même calculé hors nouvelle hausse des dépenses militaires. Tout ce qui fait la vie quotidienne du pays est appelé à se serrer ; ce qui paie les créanciers et ce qui tient l’ordre est préservé.
Pendant ce temps, les six grands groupes bancaires français ont vu leur bénéfice net bondir de 10,2 % en 2025, à 39,8 milliards d’euros, selon les données du superviseur bancaire. L’État s’appauvrit en payant des intérêts, les ménages s’appauvrissent sous l’austérité, et le secteur financier s’enrichit. La dette n’est pas seulement un fardeau : c’est une rente.
Le 17 octobre, la rue répond
La colère a fini par éclater. Le 17 octobre, entre 550 000 manifestants selon le ministère de l’intérieur et 800 000 selon les organisateurs ont défilé dans plus d’une centaine de villes. Lycéens, étudiants, salariés, syndicats, militants associatifs et gilets jaunes dénonçaient la vie chère, la dégradation des services publics, les salaires, les moyens de l’école.
La journée a été marquée par de graves violences : pillages à Paris, vitrines de banques brisées, incendie de l’hôtel de ville de Limoges, attaques d’édifices publics à Marseille, Lyon et Bordeaux. Rien de cela ne se justifie. Mais le bilan dit aussi autre chose : 1 200 interpellations annoncées par le premier ministre, 150 policiers et gendarmes blessés, et à Saint-Étienne, un jeune manifestant grièvement blessé à la main par une grenade.
Le sécuritaire contre la vie chère
La réponse du pouvoir est venue vite, et elle n’a pas été sociale. Emmanuel Macron a appelé à « la fermeté » et affirmé que « la main ne doit pas trembler au sommet de l’État ». Des couvre-feux ont été décrétés à Paris, à Toulouse et dans d’autres villes. Les rassemblements ont été interdits aux abords de l’Élysée, de Matignon, de l’Assemblée et du Sénat, puis des manifestations lycéennes et étudiantes à Paris et à Lyon. Le ministère de l’intérieur a annoncé des blindés, des unités d’élite et des militaires de la force Sentinelle.
La dénonciation d’une « manipulation étrangère de l’information », reprise par le président, complète le dispositif. Elle permet de disqualifier la colère en la présentant comme téléguidée, plutôt que de reconnaître ce qu’elle exprime : le refus d’un ordre où l’intérêt des créanciers passe avant celui des citoyens.
Même les victimes paient à crédit
Le lien entre la dette et la matraque se lit jusque dans le sort réservé aux victimes des violences. Selon le ministre Serge Papin, au moins 3 000 commerces ont été dégradés ou pillés le 17 octobre. Que leur propose Bercy ? D’abord un prêt : Bpifrance, la banque publique, offre un prêt à taux zéro plafonné à 50 000 euros, remboursable sur trois ans. Ensuite des reports : les cotisations patronales peuvent être différées jusqu’à douze mois, les impôts étalés. Rien n’est effacé, tout est décalé. Les aides directes restent symboliques : 1 500 euros au plus pour les artisans, et un fonds pour les petites entreprises dont ni le taux, ni les plafonds, ni la date d’ouverture ne sont connus.
Le Syndicat des indépendants et des TPE se dit déçu : les commerçants attendaient l’annulation de leurs charges, pas leur report. Le contraste est saisissant. Aux créanciers de l’État, la puissance publique garantit chaque année 91 milliards d’euros d’intérêts, sans report ni rabais. Au boulanger dont la vitrine a été brisée, elle propose de s’endetter pour rouvrir. L’État emprunte aux marchés, puis prête au peuple : la dette publique devient dette privée, et chaque crise ajoute un étage à la pyramide.
La démocratie sous condition de solvabilité
La France n’est pas la Grèce de 2015, où la troïka dictait ses conditions à un gouvernement élu. Mais le mécanisme est le même, en plus discret. Les marges budgétaires sont fixées par le coût de l’emprunt, le coût de l’emprunt par la confiance des marchés, et la confiance des marchés par la capacité de l’État à imposer l’austérité sans céder. Dans cette équation, la matraque n’est pas un accident : elle est la garantie de la dette. Un gouvernement qui ne peut plus convaincre doit pouvoir contraindre, faute de quoi les prêteurs douteraient de sa capacité à faire payer.
Le gouvernement ne négocie pas avec la rue ; il négocie avec les agences de notation. Il ne rassure pas les citoyens ; il rassure les marchés. Et quand les premiers refusent de payer la facture, il mobilise la police et l’armée pour garantir que les seconds seront payés.
De 1973 à 2026, la trajectoire est cohérente. Un ancien banquier devenu président a ouvert la voie, des traités ont fermé la porte, on a contourné le peuple quand il a dit non, et l’on envoie aujourd’hui des militaires face à ceux qui refusent d’en payer le prix. La France se gouverne désormais avec deux instruments : la dette pour décider, la matraque pour faire accepter.
Khaled Boulaziz






