Algérie : le MAK comme « ennemi utile » du tout-sécuritaire

21 juillet 2026
8 min de lecture|1 489 mots

Classé comme organisation terroriste par les autorités algériennes, le mouvement indépendantiste kabyle occupe une place centrale dans le discours officiel sur l’unité nationale. Sans être nécessairement fabriqué ou dirigé par les services, il contribue, par sa radicalisation, à légitimer le durcissement sécuritaire du régime, tandis que la répression nourrit en retour son récit séparatiste.

MAK : l’ennemi utile du tout-sécuritaire

En Algérie, le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, le MAK, occupe une place politique sans commune mesure avec son implantation électorale ou sociale connue. Né d’une revendication d’autonomie, il a progressivement évolué vers l’autodétermination, puis vers l’indépendance de la Kabylie. Son classement, en mai 2021, parmi les organisations terroristes par les autorités algériennes a marqué un tournant dans la manière dont l’État traite la contestation provenant de cette région.

Depuis lors, le MAK ne désigne plus seulement, dans le discours officiel, une organisation séparatiste déterminée. Il est devenu une catégorie politique beaucoup plus large, susceptible d’englober des militants culturels, des opposants, des journalistes ou des citoyens accusés d’entretenir des liens réels ou supposés avec le mouvement.

Cette extension du soupçon constitue l’un des ressorts du « tout-sécuritaire » mis en place après le Hirak. En présentant la contestation kabyle comme une menace potentielle contre l’unité territoriale, le pouvoir peut déplacer le débat du terrain politique vers celui de la sécurité nationale.

La revendication démocratique cesse alors d’être discutée pour ce qu’elle exprime. Elle est évaluée selon sa proximité supposée avec le séparatisme, l’ingérence étrangère ou le terrorisme.

Une radicalisation profitable au discours officiel

Le MAK est toutefois un acteur réel, doté de ses propres objectifs et de sa propre stratégie. Sa revendication indépendantiste, sa recherche d’une reconnaissance internationale et ses rapprochements avec des États considérés par Alger comme hostiles fournissent au régime des arguments qu’il n’a pas besoin d’inventer.

En internationalisant sa cause, le mouvement cherche à sortir la question kabyle du cadre institutionnel algérien. Mais cette stratégie facilite également son assimilation à une entreprise soutenue de l’extérieur.

Le pouvoir peut ainsi présenter ses opposants non plus comme des acteurs politiques contestant l’ordre établi, mais comme les relais d’intérêts étrangers visant à affaiblir l’État.

La portée de cette construction dépasse largement le MAK lui-même. Une fois admis le principe selon lequel le séparatisme constitue la matrice principale de la contestation kabyle, les frontières deviennent floues entre indépendance, autonomie, revendication linguistique, militantisme démocratique et critique du pouvoir central.

Le mouvement indépendantiste fournit alors au régime la figure de l’ennemi intérieur dont tout système sécuritaire a besoin pour légitimer son expansion.

Le séparatisme justifie le sécuritaire

La logique est circulaire.

Plus le MAK radicalise son discours, plus l’appareil sécuritaire peut présenter la Kabylie comme un foyer de déstabilisation. Plus la répression s’étend à des personnes qui ne défendent pas l’indépendance, plus le discours séparatiste gagne en crédibilité auprès de ceux qui considèrent que toute expression politique kabyle est condamnée à être criminalisée.

Le séparatisme justifie ainsi le sécuritaire, tandis que le sécuritaire nourrit le séparatisme.

Cette relation ne suppose pas nécessairement une alliance consciente entre les deux adversaires. Elle relève plutôt d’une forme de symbiose conflictuelle : chacun trouve dans l’existence de l’autre une partie de sa justification.

Le régime peut invoquer le MAK pour expliquer le durcissement des lois, l’extension de la surveillance et les restrictions imposées aux libertés publiques. Le MAK peut, de son côté, invoquer la répression pour soutenir qu’aucune solution démocratique ne serait possible à l’intérieur de l’État algérien.

Chacun contribue ainsi à enfermer le débat dans une alternative binaire : l’ordre sécuritaire ou la rupture territoriale.

Cette polarisation marginalise les positions intermédiaires. Elle affaiblit les militants qui défendent à la fois les droits culturels et linguistiques de la Kabylie, l’unité du pays et une transformation démocratique de l’État.

L’hypothèse de l’infiltration

La possibilité d’une infiltration du MAK par les services de renseignement ne peut être exclue. Les organisations considérées comme séparatistes ou hostiles constituent naturellement des cibles prioritaires pour les appareils de sécurité.

Une infiltration peut avoir plusieurs objectifs : collecter des renseignements, identifier des militants, provoquer des divisions, influencer certaines décisions ou pousser un groupe vers des positions qui facilitent sa marginalisation.

Mais la vraisemblance d’une telle pratique ne constitue pas une preuve.

Aucun élément public, indépendant et suffisamment corroboré ne permet d’affirmer que le MAK serait entièrement dirigé par les services algériens, ni que ses principaux responsables agiraient pour le compte du régime.

L’affirmation selon laquelle les tenants du tout-sécuritaire seraient eux-mêmes membres du mouvement demeure donc, en l’état, une spéculation. La reprendre comme un fait exposerait toute analyse sérieuse à une objection immédiate : l’absence de documents, de témoignages recoupés, de flux financiers identifiés ou de preuves judiciaires indépendantes.

La question pertinente n’est d’ailleurs pas nécessairement de savoir si le MAK est contrôlé par les services. Un mouvement peut servir les intérêts d’un régime sans être créé ni commandé par lui.

Il suffit que ses actions, ses alliances ou son discours permettent au pouvoir de justifier des politiques qu’il souhaitait déjà mettre en œuvre.

Un ennemi réel, mais amplifié

La thèse la plus solide est donc celle de l’« ennemi utile ».

Le MAK est réel. Son projet indépendantiste l’est également. Il ne représente cependant ni l’ensemble de la Kabylie, ni l’ensemble des mouvements culturels kabyles, ni la totalité de l’opposition algérienne.

En amplifiant sa menace et en étendant l’accusation de proximité avec le mouvement à des acteurs pacifiques, les autorités peuvent construire un récit dans lequel toute contestation de l’ordre politique risque de déboucher sur le démembrement du pays.

Ce récit présente plusieurs avantages pour le régime. Il mobilise le patriotisme, divise l’opposition, isole la Kabylie du reste du mouvement démocratique et permet d’associer les revendications intérieures à des puissances étrangères.

Il réactive également une peur ancienne : celle de la fragmentation de l’État, du retour de la violence et de l’effondrement de l’ordre national.

Le débat sur la démocratisation se trouve alors subordonné à une question préalable : comment préserver l’unité du territoire ?

Dans ce cadre, les appareils sécuritaires ne se présentent plus comme les défenseurs d’un régime contesté, mais comme les protecteurs de la nation.

La fermeture politique de l’ensemble du pays

L’instrumentalisation du MAK ne concerne donc pas uniquement la Kabylie.

Elle contribue à légitimer une fermeture politique touchant l’ensemble du pays. Les dispositions antiterroristes, les poursuites pour atteinte à l’unité nationale, les restrictions visant les associations et la surveillance des publications numériques peuvent être appliquées bien au-delà des militants indépendantistes.

L’exception sécuritaire tend ainsi à devenir la règle politique.

Le danger, pour l’État, est que cette stratégie finisse par produire l’effet qu’elle prétend empêcher. En confondant systématiquement contestation et séparatisme, le pouvoir risque de convaincre une partie de la population kabyle que ses revendications ne peuvent être entendues dans le cadre national.

En réprimant les voix démocratiques modérées, il laisse également davantage d’espace aux discours les plus radicaux.

Un régime peut trouver un avantage immédiat à disposer d’un ennemi intérieur identifiable. Mais à long terme, la construction permanente de la menace peut approfondir les fractures qu’elle était censée contenir.

L’enjeu n’est donc pas seulement de déterminer si le MAK constitue une menace réelle ou exagérée. Il est de comprendre pourquoi son existence est devenue si fonctionnelle au système politique algérien.

L’organisation indépendantiste offre au tout-sécuritaire son principal argument : la défense de l’unité nationale. Le tout-sécuritaire offre en retour au séparatisme sa justification la plus puissante : l’impossibilité supposée de toute réforme démocratique de l’État.

Entre les deux, l’espace d’une solution politique, pluraliste et pacifique ne cesse de se réduire.

Khaled Boulaziz

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