On nous répète à longueur de colonnes que l’Algérie a décroché « 11,4 milliards de dollars de contrats » lors de la Foire commerciale intra-africaine (IATF-2025). Un chiffre jeté comme un feu d’artifice dans le ciel d’Alger, destiné à aveugler les foules, à faire croire que le pays, sous la férule des généraux, serait devenu soudain un moteur du continent. Mais derrière cette rhétorique triomphante se cache un désert : une économie paralysée, dépendante de l’or noir, vidée de toute sève créatrice, réduite à la rente et au mirage.
On nous parle de « plus de 60.000 visiteurs » à la Safex, de « quatorze chefs d’État » venus applaudir. Parade grotesque, théâtre des vanités où des dirigeants en mal de légitimité se serrent la main sous les caméras, comme des figurants conscients de réciter une pièce déjà écrite ailleurs. L’Algérie officielle parade, mais l’Algérie réelle, celle qui survit dans les files d’attente pour un sac de semoule ou un bidon d’huile, reste enfermée dans la pénombre.
Les contrats ? Parlons-en. Du sucre vers la Libye pour 180 millions de dollars : une marchandise dérivée d’importations, subventionnée par l’argent public, réexportée pour maquiller un déficit chronique. Des terminaux de paiement vers le Nigeria : gadgets électroniques assemblés à la va-vite, dont la valeur ajoutée nationale frôle le néant. Quelques centaines de millions en médicaments ou en câbles électriques : autant de chiffres gonflés à la pompe médiatique, sans impact sur la vie quotidienne des citoyens qui peinent à se soigner dans des hôpitaux délabrés.
On nous annonce des « protocoles d’accord » de 950 millions de dollars dans la sidérurgie, comme si l’acier pouvait effacer la rouille des infrastructures. Mais qui investira vraiment dans ce pays où la bureaucratie militaire confisque tout, où l’arbitraire fiscal dévore les entrepreneurs, où l’argent public est siphonné vers des comptes opaques à Dubaï ou Genève ? Les « ententes » signées lors de ces salons ne sont souvent que des promesses creuses, destinées à fabriquer des titres de journaux, non des usines.
Car l’Algérie d’aujourd’hui n’est pas une puissance productive, mais une pompe extractive. Son unique source de devise reste le gaz et le pétrole, exploités jusqu’à la dernière goutte au prix de la destruction de la nappe albienne et du sacrifice des générations futures. Le reste – sucre, médicaments, TPE, câbles – ne pèse rien face aux cargaisons d’hydrocarbures qui quittent quotidiennement les terminaux d’Arzew ou de Skikda. L’économie nationale n’est qu’un appendice, un tuyau relié au marché mondial, pendant que l’industrie locale se délite, que l’agriculture est étouffée, et que les jeunes n’ont pour horizon que la harga, ce radeau de fortune pour fuir l’immobilisme.
La caste militariste qui tient l’État algérien par effraction célèbre ses « succès » comme un metteur en scène exhibe des décors en carton-pâte. Les « 11,4 milliards » sont une incantation, pas une transformation. Car que valent ces milliards pour le peuple si le pain manque, si l’université s’effondre, si l’hôpital devient un mouroir ? Que vaut un contrat signé à la hâte devant des caméras quand la réalité quotidienne est faite de chômage massif, de salaires humiliants et d’une jeunesse condamnée à ramer sur des barques branlantes vers l’inconnu ?
Ce pays, qu’on veut exhiber comme vitrine du « panafricanisme économique », n’est en vérité qu’un marché captif, une pompe à devises pour entretenir l’appareil répressif. L’économie est une mise en scène où tout est faux, tout est travesti : les chiffres comme les projets, les signatures comme les sourires. Le seul secteur vivant, celui des hydrocarbures, est lui-même livré aux multinationales, notamment ExxonMobil et Chevron, à qui l’on offre l’accès au sous-sol saharien en hypothéquant l’avenir hydrique de la nation. Le reste n’est qu’un vernis d’« intégration africaine », un décor d’opérette plaqué sur un pays exsangue.
Voilà la vérité que le communiqué officiel masque derrière des chiffres mirobolants : l’Algérie est tenue en otage par une caste militaire qui se nourrit du pétrole et de la mise en scène, tandis que le peuple crie famine, soif et exil. On peut signer des milliards de dollars de contrats, multiplier les salons et les conférences, faire défiler des présidents étrangers sous les projecteurs de la télévision publique ; mais tant que cette économie restera une économie de rente, tant que la richesse collective sera confisquée par quelques généraux et leurs affidés, rien ne changera.
Ces milliards ne construiront pas d’écoles, ne rempliront pas les hôpitaux de médicaments, ne rendront pas aux jeunes leur avenir. Ils disparaîtront dans les sables, comme se sont déjà dissoutes des fortunes gérées dans le secret des banques étrangères. Le peuple, lui, n’aura pour spectacle que les discours triomphalistes, les foires aux illusions, et les larmes de ses enfants disparus dans les flots de la Méditerranée.
En vérité, la foire d’Alger n’a pas célébré l’essor d’une économie nationale. Elle a mis en scène, sous des tentes décorées de drapeaux africains, la dépendance consentie à l’étranger et la morgue d’un pouvoir illégitime. Une grande messe pour légitimer la confiscation, une kermesse pour maquiller la faillite. Et pendant que les généraux se congratulent autour des chiffres de l’Afreximbank, le peuple reste prisonnier de la misère et du mensonge.
Khaled Boulaziz

