Qu’on cesse la liturgie des mirages : la caste militariste qui tient l’Algérie à la gorge n’a pas de projet de développement — elle a un projet de contrôle. Elle ne libère pas l’énergie du pays ; elle la comprime, la distribue au compte-gouttes, la reconditionne en cérémonies, foires et slogans. Comble du cynisme, elle prétend piloter le décollage de l’Afrique tout en maintenant chez elle une économie sous perfusion, où l’on décide de ce que le peuple mange, de ce qu’il boit et des voitures qu’il a le droit d’acheter. Ce n’est pas un modèle : c’est une caserne branchée sur un pipeline.
Cette caste ne gouverne pas, elle administre la pénurie. Elle ne planifie pas, elle alloue : licences, quotas, dérogations, faveurs. Du lait aux pièces détachées, tout passe par la seringue étatique, elle-même tenue par des clientèles qui vivent de la rareté qu’elles fabriquent. Les grands mots — “souveraineté”, “sécurité économique”, “intérêt national” — servent de rideau à l’extension sans fin du domaine de la permission : permission d’importer, d’exporter, d’investir, d’embaucher, de transférer des devises — bref, permission d’exister économiquement. Là où il faudrait des règles, on exige des loyautés ; là où il faudrait du droit, on installe du bon plaisir. La loyauté remplace la compétence, la proximité remplace la productivité, la rente remplace la stratégie.
Dans ce théâtre, l’IATF devient une scène, pas un moteur. On confond événement et politique, photos et institutions, parades et chaînes de valeur. On claironne la ZLECAf pendant qu’on dresse, à l’intérieur, des barrières non tarifaires, des guichets caporalisés, des changes capricieux. On se rêve hub logistique tout en caporalisant ports, banques et douanes. On signe des MOU qui nourrissent les communiqués, pas les carnets de commandes. L’Afrique n’a pas besoin d’un donneur de leçons en grande tenue ; elle a besoin d’un pair fiable qui livre des conteneurs à l’heure, des contrats exécutés, des paiements réglés sans caprices administratifs.
Vient alors le mirage de la dette faible. Qu’on le reconnaisse : l’Algérie affiche une dette extérieure minimale. Et alors ? Zéro dette n’est pas une politique, c’est une photographie. La “vertu” comptable ne garantit ni un emploi de plus, ni une usine de plus, ni un export hors hydrocarbures de plus. Tout dépend de l’usage des recettes : sont-elles transformées en capital productif, en infrastructures évaluées, en compétences, en R&D, en logistique mesurable — ou bien capturées par des budgets discrétionnaires, des fonds opaques, des subventions clientélistes et des marchés publics de connivence ? Ici, l’absence de créanciers extérieurs sert trop souvent de cache-sexe à l’absence de discipline économique. On remplace l’endettement par l’assignation à résidence de la rente : payer cash des projets sans exiger d’efficience, subventionner le court terme plutôt que financer le long terme, “acheter” la paix sociale au lieu d’acheter du capital productif.
Pire : la caste a inventé la dette de substitution. Dette d’opportunité : tout ce qui n’a pas été construit, innové, exporté. Dette sociale : pouvoir d’achat rongé, jeunesse sous-employée. Dette institutionnelle : justice commerciale lente, arbitraire réglementaire, imprévisibilité chronique. Dette logistique : ports engorgés, frontières à géométrie politique, corridors tronçonnés. Dette de compétences : ingénieries affaiblies, écoles techniques anémiées, fuite des talents. On se félicite de ne rien devoir aux créanciers — mais on doit tout à la rente, dont la fluctuation dicte la politique et la distribution dicte les loyautés.
Le cœur du problème n’est pas financier, il est institutionnel. Un moteur de développement, ce n’est pas une foire bien éclairée ; c’est :
- un système bancaire qui prête au productif plutôt qu’au proche ;
- une justice commerciale rapide qui tranche net ;
- un code des investissements lisible, stable, opposable ;
- des douanes numérisées qui facilitent au lieu de rançonner ;
- un change qui sert l’exportateur et l’industriel, pas un dispositif punitif ;
- des ports et zones logistiques ouverts à la performance, à l’heure, auditables ;
- des appels d’offres publics, traçables, disputables — donc crédibles.
Tout le reste — slogans, parades, “start-up nation” d’affiches, “diversification” de façade, “intégration africaine” en banderole — n’est que rhétorique neutralisée. On dit “réforme”, on prolonge l’exception. On dit “investissement”, on verrouille l’accès. On dit “sécurité”, on insécurise l’initiative. On dit “souveraineté”, on monopolise le verrou.
La vérité, nue et rude, est la suivante : on ne pilote pas le décollage continental avec des freins domestiques serrés. Tant que l’économie restera militarisée — subordonnée à la logique du grade et du guichet —, l’Algérie restera riche en hydrocarbures et pauvre en tout le reste. Et la faible dette continuera de servir d’alibi à l’immobilisme, plutôt que de plateforme pour cofinancer des chaînes de valeur, attirer des partenaires, partager le risque, accélérer l’apprentissage.
La sortie est connue, mais politiquement coûteuse pour ceux qui jouissent du statu quo : dé-militariser la décision économique. Cela ne fragilise pas l’État ; cela le civilise. Placer l’économie sous le régime du droit plutôt que de l’arbitraire, de la concurrence plutôt que de la connivence, de l’évaluation plutôt que de la récitation. Installer une programmation budgétaire pluriannuelle crédible ; responsabiliser les banques sur le crédit productif ; garantir la propriété et la sortie du capital ; ouvrir les marchés publics à la vraie compétition ; sécuriser les corridors ; fluidifier les paiements ; protéger l’entrepreneur contre le caporal de bureau.
On nous dira : “ce n’est pas le moment”. C’est toujours le moment de desserrer la mâchoire d’une caste sur le cou d’un pays. On nous dira : “la souveraineté”. La vraie souveraineté, c’est le plein-emploi, la productivité, la justice qui tranche vite, la règle qui protège le faible contre le fort — pas le passe-droit et le carnet d’adresses. On nous dira : “l’Afrique nous regarde”. Qu’elle voie plutôt l’Algérie rompre avec l’économie de caserne, libérer l’initiative, assainir les règles, accueillir la concurrence comme condition de dignité nationale. Alors seulement, l’Algérie pourra parler d’Afrique en pair. Tant que la parole reste monopole et que la rente fait loi, il n’y aura que défilés et vacarme.
Et que nul n’oublie la clause finale, non négociable : tant que le peuple ne recouvre pas pleinement ses droits de citoyenneté, il sera prisonnier dans son propre pays.
Khaled Boulaziz