L’Algérie des généraux ne saurait être le partenaire des Maliens pour résoudre la question touarègue

22 mai 2026

La question touarègue au Mali ne peut être réglée ni par la peur, ni par la force, ni par les calculs d’appareil. Elle ne saurait davantage être confiée à une caste militaro-sécuritaire qui, dans son propre pays, a appris à gouverner par la contrainte, la surveillance et la confiscation de la volonté populaire.

Depuis plusieurs années, l’Algérie officielle cherche à se présenter comme l’intermédiaire naturel dans le dossier touareg. Elle affirme connaître le Sahara, comprendre les équilibres du Sahel et vouloir empêcher que la question de l’Azawad ne devienne, en Afrique, l’équivalent de la question kurde au Moyen-Orient. Cette comparaison entre Touaregs et Kurdes n’est pas sans fondement : dans les deux cas, il s’agit de peuples anciens, transfrontaliers, porteurs d’une identité propre, mais enfermés dans des États dont les frontières ont été dessinées sans véritable prise en compte de leurs réalités historiques, culturelles et sociales.

Mais l’argument algérien cache une contradiction majeure. Une caste qui refuse à son propre peuple la souveraineté politique peut-elle sincèrement garantir celle d’un peuple voisin ? Un pouvoir qui a bâti sa survie sur la peur de la société peut-il comprendre les aspirations d’un peuple saharien à la reconnaissance, à la dignité et à la participation politique ? Une autorité qui transforme toute revendication autonome en menace sécuritaire peut-elle être le parrain crédible d’une paix durable au Mali ?

La réponse est non.

La paix ne se décrète pas depuis les casernes. Elle ne naît pas dans les bureaux fermés des services de sécurité. Elle ne peut pas être produite par une diplomatie obsédée par le contrôle, le verrouillage régional et la peur des peuples. La paix suppose la confiance, la justice, la reconnaissance des identités, le respect des engagements et la capacité de traiter les communautés comme des acteurs politiques, non comme de simples risques militaires.

Or c’est précisément ce que l’Algérie militariste ne sait pas faire.

Il faut ici distinguer deux choses : le peuple algérien et l’appareil qui parle en son nom. Le peuple algérien n’est pas en cause. Il a lui-même subi l’autoritarisme, la confiscation de sa volonté et la violence d’un système qui a souvent préféré la stabilité imposée à la liberté assumée. Le problème n’est donc pas l’Algérie comme société, ni les Algériens comme peuple. Le problème est cette caste militaro-sécuritaire qui prétend donner des leçons de paix aux autres alors qu’elle n’a jamais accepté, chez elle, le principe d’une souveraineté populaire pleine et entière.

La question touarègue est pourtant trop grave pour être instrumentalisée. Les Touaregs constituent l’un des peuples majeurs du Sahara. Présents au Mali, au Niger, en Algérie, en Libye et en Mauritanie, ils ont conservé une identité culturelle, linguistique et sociale forte. Leur langue, le tamasheq, leur mémoire, leur rapport au désert, leurs structures tribales et leurs traditions politiques font d’eux un acteur historique du monde saharien.

Au Mali, cette question se concentre autour de l’Azawad, espace géographique, culturel et politique qui ne peut être réduit à une simple zone de rébellion. Depuis l’indépendance, le Nord malien a vécu une relation difficile avec Bamako. Faiblesse de l’État central, marginalisation économique, absence d’infrastructures, méfiance réciproque, militarisation des rapports entre le centre et les périphéries : tous ces facteurs ont nourri une crise profonde.

Les révoltes touarègues ne sont donc pas apparues par hasard. Elles sont le produit d’une histoire longue. Dès les premières années de l’indépendance, les tensions éclatent entre l’État malien nouvellement créé et les populations du Nord. Les soulèvements des années 1960, puis ceux des années 1990, de 2006 et de 2012, traduisent la permanence d’un même malaise : l’incapacité à construire un contrat politique inclusif entre Bamako et les régions sahariennes.

La France coloniale porte une responsabilité historique dans cette crise. En traçant des frontières administratives sans tenir compte des réalités humaines du Sahara, elle a enfermé des peuples transfrontaliers dans des États qui n’avaient pas toujours les moyens politiques de les intégrer. Le Mali a hérité de cette architecture fragile. Mais l’héritage colonial ne peut pas tout expliquer. Les États indépendants ont aussi leur responsabilité lorsqu’ils ont répondu aux demandes politiques par la répression, l’abandon ou des accords partiellement appliqués.

L’Accord d’Alger de 2015 devait être une tentative de sortie de crise. Il visait à stabiliser le Mali, à reconnaître certaines spécificités du Nord et à réintégrer les mouvements armés dans un cadre politique. Mais cet accord n’a pas réglé les causes profondes du conflit. Il est resté fragile, incomplet, dépendant d’équilibres régionaux instables et d’une volonté politique qui s’est progressivement effritée.

Il faut pourtant rappeler un élément essentiel : l’Accord d’Alger de 2015 n’est pas l’œuvre de l’Algérie militariste actuelle dans sa forme la plus directe et la plus décomplexée. Il fut conclu sous Abdelaziz Bouteflika, dans une séquence politique particulière où la présidence algérienne disposait encore d’une capacité d’arbitrage sur une partie des clans militaires et sécuritaires hérités de la décennie noire.

Bouteflika n’était pas un démocrate au sens plein du terme. Son système avait ses propres dérives autoritaires, ses clientèles, ses verrouillages et ses contradictions. Mais il avait compris une chose fondamentale : pour rendre à l’Algérie une marge diplomatique régionale, il fallait contenir les généraux issus de la séquence tragique ouverte en 1992, lorsque l’armée interrompit le processus électoral après le premier tour des élections législatives.

Ce putsch contre la volonté populaire a marqué l’histoire algérienne contemporaine. Il a installé durablement l’idée que le peuple pouvait voter, mais que l’armée gardait le droit de décider du résultat acceptable. Il a ouvert la voie à une décennie de violence, de peur et de guerre intérieure. Il a surtout consacré la supériorité de l’appareil militaro-sécuritaire sur le politique.

Bouteflika, à partir de 1999, a tenté de réduire l’autonomie de ces centres de pouvoir. Non par amour de la démocratie, mais parce qu’il voulait restaurer l’autorité présidentielle et redonner à l’Algérie une image d’État capable de parler au nom d’une diplomatie, et pas seulement au nom des casernes. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’Accord de 2015. Il portait la marque d’une Algérie encore capable, malgré toutes ses limites, de produire un compromis diplomatique.

Cette nuance est décisive. Les généraux algériens d’aujourd’hui ne peuvent pas se contenter d’hériter du prestige de l’Accord de 2015 comme s’il s’agissait d’un titre permanent de légitimité. L’Algérie de Bouteflika, avec ses ambiguïtés, n’est pas l’Algérie militaro-sécuritaire revenue brutalement au centre du jeu après sa chute. Les hommes qui prétendent aujourd’hui parler au nom de la stabilité régionale ne parlent plus depuis le même équilibre interne.

L’Algérie actuelle raisonne moins en termes de compromis politique qu’en termes de contrôle stratégique. Elle ne regarde pas l’Azawad comme une question malienne à résoudre, mais comme un risque régional à neutraliser. Sa crainte n’est pas seulement l’instabilité au Mali. Sa crainte est qu’une reconnaissance politique des Touaregs puisse créer un précédent saharien, réveiller d’autres demandes d’autonomie, d’identité ou de représentation, et échapper au contrôle des États centraux.

C’est pourquoi Alger ne peut être un médiateur impartial. Sa médiation est traversée par ses propres peurs. Elle ne vise pas seulement à pacifier le Nord du Mali ; elle vise aussi à empêcher que les peuples sahariens deviennent des sujets politiques autonomes. Or un médiateur crédible doit écouter toutes les parties. Il doit comprendre les blessures. Il doit reconnaître la profondeur historique du conflit. Il doit aider à transformer une revendication armée en solution politique. Il ne doit pas projeter sur le Mali ses propres obsessions sécuritaires.

La crise malienne ne peut pas davantage être résolue par les autres puissances extérieures. La France a échoué malgré son intervention militaire. L’opération Serval a remporté des succès tactiques, mais elle n’a pas produit de stabilité durable. Barkhane a fini par symboliser, aux yeux d’une partie des opinions sahéliennes, l’impuissance d’une puissance étrangère incapable de résoudre les problèmes politiques profonds du Sahel. Le retrait français a ensuite ouvert la voie à d’autres acteurs, notamment la Russie, sans que la sécurité soit réellement rétablie.

Ni Paris, ni Moscou, ni Alger ne peuvent fabriquer à la place des Maliens une paix durable. Les puissances extérieures peuvent accompagner, garantir, soutenir, mais elles ne peuvent pas se substituer au dialogue politique malien. La solution doit d’abord venir du Mali lui-même : de Bamako, du Nord, des communautés touarègues, arabes, songhaï, peules, bambara et de toutes les composantes concernées par l’avenir du pays.

Le problème touareg ne peut pas être traité uniquement comme une question militaire. Le réduire au terrorisme, à la contre-insurrection ou à la surveillance des frontières, c’est confondre les symptômes et les causes. Oui, le Nord du Mali a été infiltré par des groupes jihadistes. Oui, le crime transfrontalier, les trafics et les ingérences étrangères ont complexifié le conflit. Mais ces phénomènes se sont aussi développés parce qu’il existait un vide politique, une absence de confiance et un sentiment durable d’abandon.

La vraie question est donc politique. Comment intégrer l’Azawad dans un Mali viable sans nier son identité ? Comment donner aux populations du Nord une représentation réelle ? Comment garantir la sécurité sans humilier les communautés locales ? Comment construire une autonomie administrative, culturelle et économique sans provoquer l’éclatement de l’État ? Comment reconnaître les Touaregs comme partenaires sans transformer leur cause en menace permanente ?

Ces questions exigent du courage politique. Elles exigent une décentralisation réelle, un partage du pouvoir, une reconnaissance culturelle, des garanties de développement, une sécurité négociée et une justice capable de réparer les violences passées. Elles exigent surtout de sortir d’une logique coloniale et postcoloniale où le centre décide, la périphérie subit, puis la guerre revient.

C’est pourquoi la prétention algérienne doit être contestée. L’Algérie officielle invoque l’Accord de 2015 comme si cet accord suffisait à lui donner une autorité morale éternelle. Mais cet accord appartient à une séquence particulière : celle de Bouteflika, qui avait réussi à contenir partiellement les généraux du putsch de 1992 et à replacer la diplomatie algérienne dans un cadre plus étatique. Aujourd’hui, cette séquence est close. Le pouvoir réel est revenu à une caste qui ne croit ni à la souveraineté populaire, ni à la liberté politique, ni à la reconnaissance des autonomies sociales.

Une caste qui a annulé la volonté de son propre peuple ne peut pas devenir la garante de la volonté politique des Touaregs. Une caste qui a gouverné par la terreur et la force ne saurait apporter à une tierce partie ce qu’elle refuse à sa propre société : la dignité, la liberté, la reconnaissance et le droit de choisir son destin.

Le Mali doit donc se méfier des médiations qui ressemblent à des tutelles. Il a besoin de partenaires, non de parrains. Il a besoin d’un dialogue national sincère, non d’une supervision sécuritaire imposée par un voisin inquiet. Il a besoin d’un accord politique enraciné dans la réalité malienne, non d’une formule diplomatique destinée à rassurer les appareils militaires de la région.

L’Algérie prétend empêcher que les Touaregs ne deviennent les Kurdes de l’Afrique. Mais le véritable danger n’est pas là. Le danger est que les États de la région continuent à reproduire les mêmes erreurs : nier les identités, militariser les revendications, signer des accords sans les appliquer, confondre paix et contrôle, puis s’étonner que la guerre revienne.

La question touarègue ne sera pas résolue par la négation de l’Azawad, ni par sa militarisation permanente. Elle ne le sera pas non plus par une instrumentalisation étrangère. Elle sera résolue lorsque les Touaregs seront traités comme des acteurs politiques légitimes, lorsque Bamako acceptera de repenser le rapport entre le centre et le Nord, et lorsque les puissances voisines cesseront de projeter leurs propres peurs sur le destin du Mali.

La paix ne peut pas naître d’un système qui ne croit pas à la liberté. C’est pourquoi l’Algérie des généraux ne saurait être le partenaire des Maliens pour résoudre la question touarègue. Elle peut prétendre parler au nom de la stabilité ; elle parle surtout au nom de sa propre peur des peuples.

Khaled Boulaziz